‹ Les célébrités du jourChapitre 31 sur 42 · L'EMPEREUR DE RUSSIE · texte numérisé non relu

L'EMPEREUR DE RUSSIE

^è^'^t il majorité des princ es de la famille impériale en Russie est

i^^-yy-'' fixée à l'âge de seize ans. Le 4 mai 1834, après un Te Deuin

solennel chanté dans la chapelle de la cour, en présence du

Czar, de la Czarine, des grands-ducs, des grandes-duchesses,

et des grands officiers de la Couronne, le grand-duc Alexandre,

^Sâî fils aîné de Nicolas I*' et héritier de la Couronne, prêtait le

serment suivant sur le Saint Évangile tenu par le patriarche de

1 Saint-Pétershourg :

« Au nom du Dieu tout-puissant, devant son Saint Évangile, je jure cl promets de servir, iidèlement et loyalement, mon très- ^•=j gracieux souverain et père, ei de lui obéir en toutes choses, sans ■ f\ épargner ma vie, et jusqu'à la dernière goutte de mon sang : de garantir et défendre de toutes mes facultés, de toutes mes forces et de tous mes moyens les droits et privilèges de l'autocratie souveraine de la puissance et de l'autorité de Sa Majesté Impériale, établis ou à établir par les lois, en coopérant à tout ce qui peut concourir au service de Sa Majesté Impériale et au bien de l'Empire, en ma qualité d'héritier du trône de toutes les Russies, ainsi que du royaume de Pologne et du grand-duché de Finlande réunis à cet Empire. Je jure et promets d'observer dans toute leur force et leur inviolabilité tous les règlements pour l'ordre de succession au trône, et les disposi-

220 I. r,Mi'i;ni:i u ok hissii;.

lions (le la prai;iiiali{|ii(' saiiclidii ((iiiccniaiil la l'ainilh' lrnp(''riul(', Icis ({n'ils sont établis par les lois ibiHlainontalcs ilc l'iMiipirc, coninic je puis m n'-pondrc devant Dion h son jn^cnimt dernier. i>

Si c'est participer au pouvernenienl d'un jjrand Empire que de paiconrir certaines provinces, la Sibérie, par exemple, la Finlande^ et la ('aimée, d'y écouter des discours d'apparal, et d'y faire danser les lemmes des gouverneurs, on peut dire (|uo le T/.arewitcb lut de bonne benre associé par son père fi son pouvoir. Soit poui'tant ipie cetio pari ne sull'U pointa l'Iiéritier de Nicolas, soit (pie son tempérament fut naturellement porté à la mélancolie, le grand-duc Alexandre paraissait ennuyé, triste, découragé. Son père voulant le distraire, résolut de le marier : « Parcouis les diverses cours d'Allemagne protestantes et catboli(|ues, cboisis parmi les béritièi'es royales, grand-dncales , margraviales , burgraviales , celle (|ui te conviendra, je ratifie ton cboix d'avance; ne t'inquiète ni de la dot, ni de la religion; je me cbarge de la dot, quant à la religion, les princesses allemandes ont cela de bon qu'elles ne font aucune difficulté d'en changer quand il s'agit de faire un bon mariage : ta mère, excellente luthérienne, n'en est pas moins grecque parfaite aujourd'hui : il en sera de même de ta femme, je me charge d'avance de sa conversion ! »

Le jeune grand-duc partit, s'arrêta dans toutes les cours où il y avait des duchesses à marier, dansa, valsa, causa, sans trouver, s'il est perniis de s'exprimer ainsi, chaussure à son pied, La Confédération Germanique commençait à lui peser terriblement, le spleen le reprenait, il parlait de revenir h Saint- Pétersbourg, lorsqu'on lui représenta qu'il ne pouvait faire à la Hesse-Grand- Dncale l'affront de partir sans la visiter, d'autant plus que le grand-duc avait des filles charmantes, et que son cœur, jusqu'à ce jour muet, parlerait peut-être à Darmstadt.

Le Tzarevvitch se laissa persuader.

Alexandre arrive donc à Darmstadt, et aussitôt les fêtes commencent : bals, concerts, galas, rien ne manque à la réception faite au jeune héritier de la couronne de Russie. Le duc régnant de Hesse est père de deux filles charmantes, à qui l'idée de devenir impératrices ne déplaît pas, et qui font auprès du TzarevNitch assaut d'innocentes coquetteries. Laquelle des deux épousera-t-il ? c'est ce que l'heureux père se demande tous les matins en se frottant les pains.

i.'i;\ii'KiiLi. Il UI-; iivssii-:. es:

Il atfoiid ;i cliaiiiic iiisl.iiil (|iic sou fiiliir f^ciiilri! s'oumc à lui, el, cii licaii-j)('ic liicii appris, il lail loiil cr «pi'il faut p(uir hrusqucr la cniifidciicc. Ccpcndaiit los jouriK'f's s'rcdiilciil, l(>s l)als succèdent aux hais, les liauipicls aux lian(|ucls, les chasses auv chasses, et Alexandre ne parle j)as.

L'auguste souverain de Hesse-Darnistadl s'infornie auprf;s des personnes de la snite du jeune prince, il leur demande si elles n'ont rien aperçu qui put les mettre sur la voie du choix ((ue Son Altesse Impériale avait certainement déjà fait. On lui répond (pic le prince, en effet, parait plus rêveur que de coutume, qu'on l'entend soupirer de temj)s en temps, cpiil a hien l'air d'être amoureux, mais de qui? \o\\ii la question. Est-ce de l'aînée, est-ce de la cadette des tilles de Son Altesse? C'est ce (|ue nul ne saurait affirmer.

Pendant que toute la cour de Hesse-Darmstadt est en émoi, et que chacun cherche quelle est la belle préférée, Alexandre a remarqué une jeune fille à l'air modeste et candide à laquelle personne ne paraît prendre garde, et qui pourtant habite le 'palais et prend part à toutes les fêtes de la cour. Il est vrai qu'à table elle occupe toujours un des bouts, qu'au théâtre elle est placée sur le second rang de la loge, et qu'au bal elle porte une toilette qu'on semble avoir choisie exprés pour ne point attirer les regards.

Un jour le Tzarewitch demande à son hôte le nom de cette jeune inconnue. — C'est ma fille, lui répond le grand-duc de Hesse, d'un air un peu surpris qii'ou ait pu faire attention à elle, et il se mit à parler des vertus et des charmes des deux aînées.

Si vous voulez connaître les motifs de la façon singulière dont le grand-duc traitait sa troisième fille, interrogez les gens mieux au fait que nous de la chronique secrète de Hesse-Darmstadt ; ils vous parleront de la jalousie de Son Altesse, des scènes fréquentes qu'il faisait à sa femme au sujet d'un aide de camp dont les traits ne sont pas sans offrir quelque ressemblance avec ceux de la jeune princesse en question, et d'une foule d'autres détails qui ne nous regardent point. Nous dirons seulement au lecteur qu'un beau jour le Tzarewitch fil demander l'audience tant attendue par le grand-duc. » Enfin, s'écrie le Prince, mon gendre se décide! dites-lui que je ne veux pas retarder son bonheur d'une minute, et que je l'attends ici à l'instant même.»

L'aide de camp à qui s'adressaient ces paroles sortit, et un quart d'heure ne s'était pas écoulé, que le Tzarewitch entrait dans le cabinet de Son Altesse qui lui offrit un fauteuil. Alexandre, un peu ému, prit le premier la parole.

— Monseigneur, lui dit-il, je suis amoureux de votre tille.

2i88 I KMI'FHKI H li| lilsSIi:.

— De l'aînée? je m en doutais, elle est si belle et si Lunne!

— Non. .Monseif^ueiu', pas de l'aînre.

— !>•' la radt'Ke alors'.' fcla ne m'^loiiiic pas, clic est si liuniic et si holle !

— Non , Monseigneur, pas de la cadette.

— De laquelle alors? répliqua le grand-duc

— De la troisième.

— Quoi! vous voudriez épouser...

Le grand-duc n'eu revenait point. Il n'y avait pas moyen de refuser le prince, et malgré sa surprise et son mécontentement, il fallut en passer par où il voulait. En quelques jours tout fut réglé, et voilà comment, quoique nous <ne soyons plus au temps des contes de fée, le futur souverain de toutes les Russies épousa Cendiillon à la cour de Hesse-Darmstadt.

Devenue Impératrice, Cendrillon s'est montrée tout à fait à la hauteur de sa position. On assure qu'elle exerce un assez grand empire sur son mari, et qu'elle s'en sert pour favoriser ses compatriotes. Les boyards considèrent l'Impératrice actuelle comme le chef véritable du parti allemand, vers lequel ils accusent l'Empereur d'incliner un peu trop. On connaît l'extrême susceptibilité des vieux Russes, et nous ne serions pas surpris qu'il y eût quelque exagération dans les reproches qu'ils adressent à Alexandre II sur ses tendances germaniques. Ce qu'il y a de sûr, c'est que le ménage auguste qui se partage le trône de Russie ne paraît nullement troublé par des querelles politiques ou autres. Les deux époux vivent dans la meilleure et la plus parfaite intelligence. Qu'on dise après cela que les mariages d'amour ne sont jamais heureux.

Montée maintenant sur le trùne, la jeune fille allemande y déployé plus de qualités estimables que de véritable grandeur. On lui reproche une excessive préoccupation des questions d étiquette, un amour des minuties qui sied peu à l'élévation de son rang. Une grande partie du temps de l'Impératrice est consacré à des inspections d'établissements de bienfaisance et d'instruction publique. C'est sans doute im noble emploi de ses journées, mais on dirait quelques fois que l'habitude et le besoin de distraction ont autant de part que la charité à cette occupation quotidienne. Il existe à Saint-Pétersbourg , au couvent de Smolnoï, un établissement copié sur celui de Saint-Denis, oti l'État se charge de donner une éducation aux fdles des militaires pauvres. Il faut être fdle de général pour y être admise. L'Impératrice a pris cette maison sous sa protection, on pourrait presque dire, sous sa direction spéciale, car à cela près d'y faire la

i.'KMi'Kiu;i it m: mi ssik. aao

classe, elle y remplit les fonctions dune véritable institutrice, entrant dans tous les détails, interrogeant les élèves sur toutes les parties de leur éducation. On raconte qu'un jour, elle lit signe ;i deux jeunes filles qui paraissaient les plus intelligentes de leui- sectidu d'a\ancer vers ellr. Les deux cnrniits s'approchèrent en l'ougissanl.

— Mesdemoiselles, leur dit I Impératrice, vous venez de répondre d'une ia(:on convenable aux questions qu'on vous a adressées sur la syntaxe, maintenant savez-vous accommoder les côtelettes au poisson?

Les deux jeunes filles se regardèrent d'un air confus, et gardèrent le silence.

— Je vois avec peine que vos progrès ne sont pas aussi satisfaisants en cuisine qu'en grammaire, tâchez à l'avenir, reprit la Tzariue, de faire marcher les deux choses de fi'ont. Une demoiselle bien élevée doit savoir préparer une côtelette au poisson.

L'auguste suu\eraine daigna leur expliquer ensuite de sa propre bouche comment on confectionnait le plat en question.

Nous ne savons pas si la cuisine figure sur le programme des cours de Saint-Denis, comme sur ceux de Smolnoï. En iout cas. c'est une lacune à combler.

Le Czar a trois frères et deux sœurs. L'aine de ses frères est le grand-duc Constantin qui passe pour le plus intelligent et le plus actif des trois. Il paraît s'intéresser surtout aux progrès de la science, et c'est a lui (jue s'adressent ordinairement les savants qui croient avoir fait quelque découverte ou quelque invention utile. Il a dans le caractère quelque chose de la roideur de son père Nicolas I".

Un jour le Tzarewitch faisait une promenade à Cronstadt oii se trouvait son frère Constantin, chargé du commandement de la flotte. Alexandre monte en canot pour faire une visite amicale au grand-amiral, et en quelques coups d'aviron il accoste son navire; il gravit l'échelle avec empressement. A peine sur le pont un officier l'arrête.

— -Altesse, lui dit-il très-respectueusement, vous n'irai pas plus loin.

— Que signifient ces paroles, demanda sévèrement le grand-duc, ne me reconnaissez-vous pas?

23» i/i:Mi'Kiii:rii dk iti ssil;.

— .l'ollris ;nix (iiilivs (|ui me sont dimnés.

— Par (|ui?

— Par l(> coiiuiiaiitlniil en clu'l' dr la llitllc.

— iMou IVt'ic?

— Lni-iiiriiip : il ma (ir(k)iim' de \uiis dire (|iie \oiis tk'Nit'Z savoir (|U il est déleiidii (I aborder son vaisseau sans sa permission.

Alexandre revint à Sainl-Pétersbonrg sans avoiiMi sou lifre.

Il y a là un liai! de caractère utile à noter; Constantin tient beaucoup plus de son père (jue de sa mtMe, tandis qu'Alexandre, au contraire, a le naturel de sa mère; l'un est un tartare, l'autre un allemand. Aussi assure-t-ou ipie dans les conseils de l'Empire, il prend toujours la parole eu faveur des idées et des intérêts du vieux parti Russe. Les propositions de paix avec les j)uissances occidentales trouvèrent en lui un adversaire déterminé. Si ce ([ue 1 ou rapporte à ce sujet est vrai, il dut lui en coûter beaucoup de se rendre à Paris et à Londres, au mois de mai 1857, pour cimenter l'alliance conclue après ia chute de Sébastopol.

Le grand-duc Constantin est un honnne intelligent, actif, qui sul'lit parlaitement aux nombreuses fonctions dont il est chargé. Il est en effet : granilamiral de la flotte et ministre de la marine; commandant de la division des pionniers à cheval de la garde; chef du régiment de hussards de feu le grandduc Michel; membre du conseil des Écoles militaires, et du comité de la Sibérie; propriétaire du 18" régiment d'infanterie autrichienne, et chef du régiment des hussards prussiens. Nous ne citons ces deux titres que pour mémoire. Pendant la dernière guerre, il était chargé de la défense de Cronstadt.

On le voit , le grand-duc Constantin occupe une grande position dans l'Empire, mais il se croit appelé à de plus hautes destinées.

— Savez-vous, demanda-t-il un jour à un de ses aides de camp, pourquoi on m'a appelé Constantin?

L'officier cherchait une réponse.

— Parce que, reprit le grand-duc, je dois régner un jour sur Constautinople.

Ceci se passait avant 1855. On ne dit pas si son Altesse Impériale conserve encore les mêmes illusions, ou les mêmes espérances.

Les deux autres frères du Czar, Nicolas Nicolaïewitch, et Michel Nicolaïewitch, sont nés. l'un le 8 août 1831, l'autre le 25 octobre de l'année suivante.

Le gmnd-duc Nicolas est aide de camp de l'Empereur, inspecteur général du génie, chef de la neuvième division de cavalerie légère de la garde, clief d'un

,'i;Mi'i:iir.n! ni; nrssii;. 231

régiineiil de dra.i^oiis, du n'giiiiciil de cuirassiers d'Aslrakau, cl du répiincul de hussards d'Alexandre; chef du (V l)alail!oii de sapeurs de la parrle; propriétaire du 2'' iiVimenl de hussards aulriehieus, el du (r réj^inient de cuirassi(;rs aulrichiens. Il commandait un corps dans la guerre de Crimée, et il a épousé le 0 lévrier 1856 la grande-duchesse Alexandra Pctrowna, liile du prince l'aul d'Oldenbourg.

Le grand-duc Michel est, (;oirmie son frère, aide d(; camp général de l'Empereur; il est en outre grand-maître de l'artillerie, commandant du corps d'artillerie de la garde, chef d'un régiment de lanciers, d'un régiment de dragons et d'un régiment de chasseurs, propriétaire du 26° régiment d infanterie autrichien, et chef du 4° régiment de hussards prussiens. Comme son frèie, il a figuré dans la guerre de Crimée. Né un an après le grand-duc iMcolas, il s'est marié juste un an après lui, avec la princesse Cécile-Auguste, lilh; de ieu Léopold, grand-duc de Hade.

Voilà ce qu'il y a de plus intéressant à dire sur le compte des deux frères. La grande-duchesse Marie, sœur de l'Empereur Alexandre, a épousé le duc Maxhnilien de Leuchteuberg, fils d'Eugène Beauharuais. Quant à son autre sœur, la grande-duchesse Olga dont la beauté fut si célèbre, on se rappelle de combien de prétendants il a été un moment question pour elle. On assure que Nicolas, toujours empressé à jouer de mauvais tours à Louis-Philippe, avait jeté les yeux sur le duc de Bordeaux. On va jusqu à prétendre que le mariage était résolu, et le contrat dressé. Le chef de la branche aînée des Bourbons devait prendre le titre de duc de Moldavie, et résider h Saint-Pétersbourg en attendant de remonter sur le trône de ses pères. La Restauration accomplie, la Russie et la France indissolublement unies réalisaient le programme de Tilsitt, et se partageaient le monde. Une petite difficulté empêcha cette union sur laquelle le parti légitimiste fut consulté. Les fortes tètes l'approuvèrent en principe, mais ils exigèrent que, sur le contrat, la duchesse de Berry, comtesse de Lucchesi-Palli , fut qualifiée de reine-douairière de France. Cela retarda les choses,' et permit à d'autres difficultés de surgir, et voilà comment, pour une difficulté d'étiquette, le Roi de France et de Navarre pei-dit l'occasion d'ajouter à tous ces titres, celui de duc de Moldavie. La princesse Olga épousa enfin le prince de Wurtemberg. Tous les membres de la famille Impériale vivent fort bien entre eux, et en grand respect devant le Czar. Si Alexandre II a un jour de graves difficultés à surmonter dans son règne, il est probable qu'elles ne lui viendront pas du côté de ses parents.

iM i.i.Mi'i i;i I I! m m SSII-

r. csl ;iii iiiilii'ii (les iV'tcs ilc rciilicMic de Varsovie (|ii(' l'Eiiipcreui' Alexaiiilic 11 ivt'iil la pioiiiii'iv huuncIIc tic la maladie de sa mère l'ImpC'i'aliice douairière Aloxandra Feodorowna. Klle soiillVait depuis ioiiptomps, usiV\ [)Oiu' ainsi, par les émolious et par les douleurs de la toute-puissance. Fille du loi de Prusse, elle était marié depuis une dizaine d'années environ au grand-duc Nicolas Paulovicli, héritier du trône de Russie, lorsfprédafa la grande conspiration militaire du 15 décemln-e 1825. Elle était à côté de son mari lorsque celui-ci, entouré de quelques serviteurs fidèles, délibérait sur la résolution à prendre dans ce moment suprême. Ira-f-il lui-même faire tête à la révolte? atteudra-t-il dans son palais ([u'un nouvel Orloil' vienne lui passer autour du cou son écliarpe régicide? Nicolas hésite. Comprenant enlin ((u'il est mille fois plus horrible de mourir entre quatre niurs, la main d'un Itoyard sur la goi'ge, son genou sui' le ventre, que frappé par la balle d'un soldai, il embrasse sa femme et son fils qui assistait à cette scène, et qui n'en a jamais perdu le souvenir, il sort du palais à cheval, laissant la grande-duchesse éplorée, pressant son enfant dans ses bras à chaque détonation qui part de la place du sénat, priant, et se demandant à chaque instant si elle reverra jamais son époux. Enfin une détonation plus formidable que les autres ébranle les vitres du palais; c'est Tarlilleiie de Benkendorf qui arrive sur le champ de bataille, et qui tire à mitraille sur les révoltés qu'elle foudroyé à bout portant. Ce n'est -plus mi combat, mais une exécution en niasse. Les chefs de la rébellion sont faits prisonniers : plus de deux mille rebelles restent sur le carreau. La Newa reçoit les morts; le bourreau attend les vivants, et le Czar rentre triomphant au palais. C'est ainsi que fut conquis le trône sur lequel s'assit Alexandra à côté de son mari.

Quelques années après , une épreuve non moins terrible attendait la czarine: mystérieux, insaisissable, foudroyant, le choléra vient d'éclater à Saint-Pétersbourg. En voyant succomber en quelques heures, sous ses ^eux, sans que rien puisse les secourir, sa femme, ses enfants, son père, ses parents, ses amis, le moujick, ignorant et superstitieux, treni])le comme devant un assassin invisible. Les Juifs , les Polonais , les Allemands, les étrangers , en un mot . les éternels ennemis de la sainte Russie , disent les gens du peuple, empoisonnent les sources, les fontaines et les puits. 11 faut

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h tout prix se dcliMiiassci- dr ces scôlriiils. Des mciiilres isolés, i\f juiir l'ii jour plus nombreux, sont sigual(^'s à l;i |ioli(f impuissante: des m<';decins sont précipités de la rcnèlre dans la rue par les parents du malade (ju'ils \iennent soigner; d'autres sont pendus on jetés dans les égouts. La eontiif.àon du meurtre s'étend d lienrt; en lieure. Le loesin d un massaire fjénéral j)ent sonner d'un moment à l'autre. Déjà, la Sennaia, cette innuense place, est pleine d'hommes, de fenmies, d'enfants hâves, fiévreux, impitoyables, brandissant des haches, des marteaux, des poignards, des bâtons, toutes sortes d'armes, et criant: Moi't aux étrangers! Ceux-ci ont beau se cacher, ils ne larderont pas à être découverts, une mort terrible les attend, et ipii sait on s'arrêtera la fureur du nioujick une fois qu il aura flairé le sang?

On essaye d'arrêter l'émeute; elle balaye comme la mer tout ce qui s'oppose à sa marche; le Ilot menace même d'envahir la demeure impériale. Il n'y a plus qu'une ressource, c'est que le Czar, l'hnage visible de Dieu sur la terre, se montre au peuple et le ramène à l'ordre. L'Impératrice veut eu vain le retenir en lui montrant la main d'un assassin caché parmi ces forcenés, il n'y a pas un moment à perdre, la foule va se ruer sur le palais. Le Czar, seul dans son droschld, vole vers la Sennaia, et, debout, en présence de la multitude furieuse, il s'écrie dune voix tonnante : « A genoux ! à genoux! et demandez pardon à Dieu, c'est lui qui vous frappe, et (jui vous punit! »

Cette fois encore, la Czarine revit son mari sain et sauf.

Mais pour un cœur de femme tendre et compatissant , il y avait d'autres épreuves non moins cruelles à subir que celles que nous venons de raconter. C'était quand il fallait adoucir la sévérité du maître souverain de la Russie, solliciter sa clémence , et lutter contre la laison d'État dont le Czar n'était que trop disposé à écouter les conseils inexorables. Des déserts de la Sibérie, des casemates des forteresses, des cachots souterrains des prisons d'État, montaient sans cesse des voix plaintives qui imploraient la Czarine. Les familles des condamnés, leurs mères, leurs femmes, leurs filles invoquaient sa pitié. Troubetskoï, un des principaux conjurés du l.'i décembre, s'était, après sa défaite, réfugié à l'ambassade d'Autriche; sur une sommation de M. de Nesseliode, l'ambassadeur livia le malheureux qui s'était confié à sou hospitalité. Interrogé par l'Empereur lui-même, Troubetskoï garda d'abord le silence. On lui montra quelques papiers saisis chez lui; il se vit perdu, et se fit dénonciateur pour obtenir sa grâce : «Je vous donne la vie. lui dit le Czar, puisque vous croyez pouvoir la supporter après ce que vous venez de faire; vous irez en Sibérie. » Troubetskoï y languissait dans les tortures de

23t i.K.MiM'.ni'in ni' ni'ssii;.

la snlidulo v\ do rahandnn, lorsiiiic sa feiiimc domanda à Nicolas la piMmission de se rcndic aiipirs de lui. ('/('lait un adoucissomonl aux maux <i»; IVxih'', et \o C/.ixv irpoiidil (pic les (•()ii(lainii(''s n'en dovaicnl point cspi'-ior. L'Iinpt^ratricp vint on aide h niadanic Tronlx^lsknï, elle arracha pliitiM (pi'elie n'obtint l'autorisation sollicit(''e, cl la l'cninie du proscrit, apri's plusieurs mois d'attente et d'anxit''tt', put eiilin le rejoindre dans les glaces (h', la Sil)(''rie.

DouiV d'une grande heauli', les (l(Milenrs de la inatei'nih'', les l'atigues de la représentai i(in , les sect-ets chagrins de son inti'-rieur, avaient vieilli l'Impératiice a\anl l'i^ge. Aimant la \alse avec passion, ccmime toutes les Allemandes, elle r(Mionça, jeune encore, à son dixerlissement favori. De bonne heure, sur sa physionomie noble et gracieuse, on remar(|ua une vague expression de souffrance et de miMancolie. C'est qu'il y a de dures exigences dans la vie de la conipagiu' d'un souverain comme Nicolas, il est certaines positions au.xquelles on peut applirpier le mot de Cluinifort , et où il faut que le cœur se brise ou se bronze. Celui de la Czarine s'était brisé. La vieillesse d'Ale.Kandra ne fut pas non plus exempte d'épreuves, et celles de la fin furent plus terribles peut-être que celles du commencement. Pendant la guerre de Crimée, elle fut chargée de panser les blessures faites à l'orgueil d un despote altier qui perdait joui' par jour, heure par heure, les illusions de sa toute-puissance , et qui voyait s'évanouir le rêve si longtemps caressé par son ambition. A chaque d(''p(^cbe de Sébastopol, Nicolas devenait plus sombre, et se repliait davantage sur lui-même, i"e|)Oussant toutes les consolations, même celles que lui offrait une femme tendre, dévouée, et dont l'âme patriote ne soufl'rait pas moins que la sienne des malheurs de la Russie. A ses derniers moments cependant, le C/ar s'attendi-it, et l'on se rappelle les adieux touchants qu'il fit à ses enfants et à leur uK-re ({ui ne devait pas lui survivre longtenips, et qui repose maintenant à C(^ité de lui, dans les caveaux de Saint-Pierre et Saint-Paul.

Alexandre II arriva à temps à Saint-Pétersbourg pour recevoir les derniers adieux de sa mère qui mourut entourée de ses enfants.

Pendant son séjour à Varsovie, un jour le Tzar remarqua dans son étatmajor un lieutenant de marine dont la démarche festonnante semblait trahir les résultats d'un déjeuner trop copieusement arrosé de vin de Champagnev

i.'i:Mi'i;HKrit iir. iirssii;. :!•*!>

Alexandri! Il jetant un ir^anl siAtre snr le ji'nnf ofticicr, Ini (loniinidn, en \oyant ses ninnhreux zig/ags, ce ([ii'il laisail ainsi.

— Siro, lui répondil le licnlenant, je lonvdve à rentr(''e dn porl.

L'Enii)enMU- ne put sCuiprcluM- de sourire et laissa le marin coiiliinirr sa raauanivre.

Ce sont (les anecdotes de ce genre (pii ont di'-iVayc les oisits pendant ]i\ séjour des deux Empereurs et du Prince de Prusse à Varsovie. Cette entrevue fameuse a trompé l'altente de tout U' monde, excepté cell*^ du niiiiislrc des afTaires étrangères du Czar (|ui y avait consenti, sacliani bien (jue cela uc l'engageait pas à grand'cho.se, attendu que la Russie n'est guère en mesure de donner un démenti à la plirase qui a l'ait la réputation de cet honuiie d'Étal.

Le prince -Alexandre Micliaelovvitsch riortschakofT, successeur de iXesselrodc est le cousin du général Michel (jortscliakoff qui défendit Séhastopol confie les armées alliées de la France et de l'Angleterre, et qui se console de ses échecs en écrivant des vers, et en représentant le vieux parti Russe. Le ministre actuel des affaires étrangères de la Russie vient d'atteindre sa soixantetroisième année. Entré dans la diplomatie à la sortie du collège de Tarskor'- Zelo, où il eut pour condisciple le poète Pouschkin, il lit ses premières armes aux congrès de Leybach et de Vérone, sous les ordres de M. de Nesselrode qu'il devait remplacer plus tard. Après ces congrès, il ^int à Londres comme secrétaire d'ambassade; en 1830, il était chargé d'afl'aires à Florence oîi il resta jusqu'en 1832. C'est à cette époque qu'il fut appelé à Vienne, où le hasard lui fournit une occasion de se distinguer. Son ambassadeur tomba malade, et mourut laissant l'intérim de ses fonctions à son secrétaire. Une foule de questions divisaient l'Europe en ce moment , les affaires politiques paraissaient sur le point de s'embrouiller, le diplomate intérimaire ne se troubla point, et maintint l'influence de son gouvernement sur la cour de Vienne. Neuf ans plus tard . nous voyons notre futur ministre arriver à la cour de Stuttgard, avec un contrat de mariage dans son portefeuille. Il s'agissait d'unir le Wurtemberg avec la Russie, dans la personne du Prince héréditaire et de la grande-duchesse Olga. La négociation réussit merveilleusement , et M.. Gortschakoff fut promu au grade de lieutenant général, c'est-à-dire de conseiller intime.

La place de représentant de la Russie près la Confédération Germanique est un poste de confiance qu'on ne donne qu'aux diplomates éprouvés. M. Gortschakoff l'occupait à la satisfaction mutuelle de son gouvernement et de la Diète, lorsque la Révolution de 1848 éclata. C'est de Francfort <iu'il

2;i(i i.'i:.Mn:iii:i n m: iti ssii:.

mtiiii, (lit-on, les lils de l'csiirre do loiispirafioii <lc raiiiille qui flcvail aboutir à rabdicaliou de l'ompcreur Ferdinand I"', et h sou reniplacemont par l'aichiduf Fran(:ois-Jos(>pli. S'il (Mi est ainsi , l'Empereur actuel d'Aulriclio doit doublement si m tmne à la Russie.

En 1854, la question d'Orient si impi'udemment soulevYjc par Nicolas, donnait île grands soucis à cet autocrate. L'Autricbe bi'anlait au mancbe . et il fallail un bomme habile pour la raff(M-mir dans sa fidélil(5; on songea naturellement à M. (jortschakolF, (|ui connaissait parfaitement les portes secrètes ou non de la politique viennoise, et qui comptait s'y introduire pai' des couloirs qu'il trouva rerm(''s. Malgré toute son habileté et foute sa pratique des lieux, M. Gortscbakolî ne put empêcher l'Autriche d'étonner le monde par son ingratitude; le traité du 2 décemlire l'ut signé à sa barbe et à son nez. Après l'acceptation des quatre points qui inipli([uaient la conclusion du tiaité de Paris, M. de Nesselrode ayant jugé bon de prendre sa retraite, M. Gortschakoff l'ut appelé à occuper sa [ilace, qu'il remplit du reste avec habileté. C'est un homme prudent , peu enclin aux entraînements, et qui a réussi, comme nous l'avons dit, par une phrase : i< La Russie ne boude pas, elle se recueille.»

On sait que dans les membres de la iamille impériale Russe, depuis Pierre le Grand jusqu'à INicolas l" , le caporalisme a pris le caractère d'une véritable monomanie. Le grand-duc Michel, frère du précédent Empereur, faisait manœuvrer les hommes tout nus dans son palais, afin de juger d'après le jeu des muscles des mouvements qu'il fallait rectifier. Nicolas I" poussait presque aussi loin le besoin de la réglementation. Supprimer ou ajouter un bouton de guêtre, déterminer la forme d'un hausse-col , fixer l'épaisseur d'une gourmette était pour lui une affaire d'État. Ce qui le frappait surtout dans le talent d'Horace Yernet, c'était son exactitude et sa fidélité à reproduire les moindre détails de l'équipement et du costume militaire. Rien ne lui échappait sous ce rapport : une buffleterie mal ajustée le frappait à cent pas de distance. Alexandre II nu point, en fait de caporalisme, ce coup d'oeil du génie. Dans sa jeunesse il aimait à se montrer à la tète du régiment des cosaques de la garde, sous le gracieux uniforme de ce corps, mais il ne témoigna jamais le même penchant à la soldatomanie que son père

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et son oncle. A la parade, il attirail les regards pai- la grilce mélancolique de sa physionomie plus allemande que slave, plutôt que par ce grand air militaire que Nicolas 1" avait au plus haut degré. Ses manières sont plus douces et plus aiuiahlcs (|ue celles do son père, dont la laniiliarité gardait toujours quelque chose de sec et de ruciiacanl , cl don! la liicincjliance môme semblait dure et empesée.

Travailleur infatigable, Nicolas I" quittait avec h' joui' son lit desangle, et enveloppé d'un vieux manteau de cosaque, il se mettait à la besogne. Il mettait la main à tout, ses ministres n'étaient que ses commis. — Sire, lui dit un jour Wronchenko, je me sens incapable de gérer le ministère des finances que vous m'avez conHé, daignez accepter ma démission. — Reste, répondit le Czar, crois-tu donc que c'est toi qui es ministre?

Moins ardent aux affaires, Alexandre II laisse plus de latitude à ses conseillers. Un moment on trouva même qu'il montrait un peu trop d'indifférence à ce sujet, lorsqu'on le \it laisser en place les anciens agents de son père, et surtout le général Bibckof, ministre de l'intérieur, et le général Kleinmichel, directeur des voies de communication. Les Russes pensèrent qu'ils allaient vivre sous un souverain fainéant qui lâcherait la bride aux ministres, et cette perspective ne les rassurait guère. Heureusement ils se trompaient sur le caractère du nouveau Czar. Élevé par un père qui lui fit porter dès son enfance l'habit de soldat, et qui voulut lui-même le façonner à ce métiei-, et jouer vis-à-vis de son fils le rôle d'un caporal vis-à-vis d'une recrue, Alexandre II, par une réaction bien naturelle, devait témoigner peu de f^oùt pour cette vie de parades et d'exercices perpétuels dont Nicolas n'exemptait pas les princes de sa famille. De même pour les affaires d'État. 11 avait vu son père se perdre dans de tels détails, qu'il se sentit porté vers l'extrémité opposée, et qu'il voulut avoir des ministres véritables, et non des mannequins. Ce penchant n'allait pas jusqu'à abdiquer cependant toute initiative personnelle. On s'en aperçut enfin, en voyant les ministres impopulaires de son père en disgrâce , et la question de l'émancipation des serfs inaugurer la politique du nouveau règne.

Le servage est à la fois la honte et la plaie de lautocratie Russe. Les Czars si puissants en apparence, ont toujours senti mugir sous leurs pieds une mer immense et profonde, l'Océan des serfs dont les vagues s'enflent de temps en temps d'un courroux mystérieux. Si la tempête éclatait, la Russie tout entière serait submergée et disparaîtrait sous des flots de sang. Le serf Russe, quelqu'abruti qu'il soit par la misère et l'esclavage, n'a jamais cessé d'aspirer à

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