MICHELET
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îvr e sera sans contredit une des figures les plus finement accentuées, les plus originales de ce siècle. Nul n'aura touché à plus d'idées, non pour les mettre en lumière, car ce n'est pas un .vulgarisateur; il n'élucide pas ce qu'il touche, mais il le met en relief; il force la pensée à s'y arrêter, à retourner dans tous les sens le bijou qu'il a ciselé et auquel il a donné ime forme étrange et saisissante : la forme de son style, la forme de son génie, étranges et saisissants l'un e( l'autre. Il pose des problèmes plus qu'il ne les résout, mais il les pose avec un art si merveilleux, avec une passion si vraie qu'il ['X)^ nous force nous-mêmes à chercher des solutions. Il a écrit et ^ il termine en ce moment une Histoire de France qui ne ressemble
h aucune histoire en ce qu'elle a moins pour objet de nous enseigner les faits que de nous obliger à les apprendre ailleurs pour leur appliquer ensuite les réflexions qu'ils lui inspirent, les déductions générales et à grande portée qu'il en tire. C'est un poète doublé d'un philosophe, c'est un grand écrivain doublé d'un apôtre. Mais ce n'est pas un enseigneur dans l'acception vulgaire du mot. Pour lire avec fruit Michelel. il faut savoir à l'avance les choses dont il parle,
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cl alors il a^ilc daits l'iliiic de ses Icciniis liiiil un inomlr de iiciisrcs, de sciiliiiicids, d'asiiiialidiis uriiriciiscs donf il a en hii l(^ fujci' cl (jii'il a le ddti de Iransnicllic.
Si j'avais à dcliiiir d'un iiml .Miiludct, jd dirais (|iic c'csl un ai^ilalcni' dans l'ordre iiKual. inlcllecluol, piiilosopliii|ue et religieux, comme O'donncll l'nl nn agilateui' dans l'ordie politique. O'Connell n'était ni nn triiiun, ni un orateur, ni un lionnne d'Klat, ])ien (in'il eût eu lui r(''loirc cl les capacités de l'hoinuie d'Etal , de l'orateur et du tribun ; c'était un agitateur. Il a agité son pfHiple d'Irlande, il a fait naître en lui l'ardente passion de son indépendance et de sa liberté.
On peut dire aussi de Micbelet iju'il n'esl ni nn liislorien, ni un [irofesseur, ni nn pof'te, bien (pi'il ail eu lui Imit ce (|ui constitue le poète, le professeiu" et riiistorien; mais c'est un agitateur. 11 a agité dans les âmes de ses contemporains, grâce €1 sa parole brève, incisive, je dirais volontiers une parole rai/ée tant elle porte loin ! il a agité plus d'idées, plus de passions que qui <|iie ce soit parmi nous. Il a trouvé des cbemins inconnus pour arriver jusqu'aux esprits les plus paresseux qui se sont réveillés au tocsin de sa pbrase et ne se sont [)lus rendormis.
Ceux même qui ne se rendent pas compte de ce caractère tout particulier de la mission et du rôle de Michelet, sentent instinctivement qu'il est par-dessus tout un agitateur. Quiconque voit l'bomme après avoir lu \\n seul de ses livres éprouve une surprise. On s'attend à trouver un homme de haute taille, une tète de lion, des muscles puissants comme était O'Connell, comme étaient tous les grands agitateurs politiques. L'agitation que fait Michelet n'a pas besoin d'aide extérieure. Du fond de son cabinet, la phmie à la main, il fait son œuvre. La place publique, le forum, la tribune aux harangues, ce n'est point là sa place. La jeunesse a suivi avec enthousiasme ses cours au Collège de France. Même alors, sa parole écrite aurait eu plus de succès que sa parole parlée.
Il est de petite taille, tluet, d'une délicatesse extrême. Je ne sais quoi d'emphatique et de mesuré met tout d'al)ord en garde contre lui. Cette impression dure peu, mais on l'éprouve. Sa politesse a des formes exagérées; sa voix est pointue; elle fait éprouver la sensation d'une piqûre dès les premières notes, et la piqûre, insensiblement, devient une sensation agréable. Sa figure est d'une exquisse finesse, mobile et douce ; mais si l'on mettait son portrait, son vrai portrait, en tête de ses livres, il y ferait comme un contre-sens. Rien, dans ses traits ni dans son attitude extérieure, ne fait soupçonner la puissance de celte âme, la vigueur mâle de cet esprit, la jeunesse éternelle de son c(eur.
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Miclielcl i) Idiijdiiis (l'ciilc ans dans ses livi'os. Son slylt; oi'ij^inal , sa pensée ne \ieillissent pas. IJicii pins! il i-ajcnïiil ses leclenrs fanl il les emporte d'nn vol liai'di dans les hautes régions. En réalité et dans l'ordre de la natnre, il a soixante-! lois ans. FI est né à Paris le 23 aortt 1798 dans une huinhle et laborieuse laniille. Son grand-père était maître de musifpie à Laon ; son père était employé dans l'imprimerie des assignats. Les assignats furent supprimés; avec ou sans eu.\ il fallait viNre. !\I. .Miclielet père fonda mie imprimerie qui fonctionna jusqu'en 1810. Les imprimeries n'étaient pas en odeur de sainteté sous le premier Empire. Les presses de M. Michelet portèrent ombrage au gouvernement impérial, et sans plus de façon on les supprima.
Il fallait vivre pourtant et faire vivre ce petit bonhomme qui courait sur ses douze ans et dont l'enfance n'avait pas été gaie. Il grandit, ainsi qu'il l'a dit lui-même, » comme une herbe sans soleil entre deux pavés de Paris. »
Un ami de la famille, un vieux libraire, qui jadis avait été niattre d'école, enseigna à l'enfant quelques bribes de latin. Ce fut comme une rosée pour une pauvre fleur mourant de soif. Le petit devait entrer comme apprenti à l'Imprimerie impériale, mais en le voyant mordre au latin, et si prompt à saisir toutes choses, on se ravisa, on se gêna et à force de sacrifices on put mettre l'enfant au collège Charlemagne. C'était le pied à l'étrier. Sa pauvre mère surtout fut heureuse ; elle pressentit l'avenir et la gloire de son fils. Ah ! ces cœurs de mères ! comme ils nous portent et nous soutiennent dans la vie ! Elles ne nous enfantent qu'une fois matériellement, mais à peine sommes-nous sortis de leurs entrailles bénies qu'elles nous enferment dans leur âme et, dans cette gestation mystérieuse, elles enfantent jour par jour, heure par heure, nos sentiments, nos idées, nos rêves, nos afTections, tout ce que nous avons de meilleur en nous. Même quand elles ne sont plus là, quand la mort a éteint leur regard et emporté loin de nous leur sourire, elles nous enfantent encore, c'est toujours en elles que nous vivons.
Michelet a eu ce sentiment très-profond : « A chaque instant, a-t-il écrit qnel([ue part, dans mes idées, dans mes paroles ( sans parler du geste
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et (les Irailsl je rcti'miNC ma iinTc en umi ; cVsl liicii le saiiu de la l'ciiiiiic. ' \'À ailleurs eu |iarlaiil encore de sa mère, mnile axaiil (|iie le nom (le sou lils IVil celMire : " J'ai écril linil ceci on j)eiisanl à une leiunie (Ion! le l'einie et sérieux espril ne ni'eùl pas inan(|U(' dans ces luttes. Je l'ai perdue et néanmoins, loujouis \ivante. elle nie suit d'Aj^e en à^c. Elle a eu mon mauvais temps et elle n'a pas prolilé tle mon meilleur. Jeune, je l'ai contristée et je ne la consolerai pas. » (Jnelle erreur! si nous ne cousolious pas nos niorls aimés eu bien vivant et bien faisant, à (p- " rvirait de bien vivre et de bien faire?
L'enfant était (le\enu un jeune lionime. Miebelet avait fait de solides et brillantes études. A vingt-trois ans, à la suite d'un très-remarquable concours, il fut appelé à la cbaire d'bistoire du Collège Rollin. 11 y professa également les langues anciennes et la pliilosopbie. Puis il entra à l'École normale, oîi il devint maître des conférences. Il publia en 1826 son premier ouvrage sous ce titre : Tableaux sijnehronifjiiex de rUistoire modenie. œuvre d'érudition où déjà perçait son génie, où se révélaient les tendances de son esprit et les aspirations de son âme.
La Révolution de 1830 lui ouvrit de plus larges borizons. Il fut nommé d'abord clief de la section historiques aux Archives du royamne. M. Guizot, que des préoccupations politiques allaient absorber de plus en plus, choisit Miebelet pour le suppléer à la Sorbonne. Le roi Louis-Philippe le chargea en outre d'enseigner l'histoire à une de ses biles, la princesse Clémentine, qui venait très-souvent prendre sa leçon chez son professeur, l'attendant patiemment quand elle arrivait avant lui.
Miebelet avait jusque-là vivement appelé sur lui l'attention publique par d'importants travaux historiques, tels que le Pnki^ de l'histoire moderne, livre classique qui compte plus de vingt éditions; les Prineiim de la P/nloxop/iie de /'histoire, le commencement de son Histoire de France, la traduction des Mémoires de Luther, les Origines du droit français, cherchées dans les symboles et formules du droit \iniversel, etc., mais ce fut seulement en 1838 lorsqu'il succéda à Daunou, au Collège de France, que sa véritable carrière, son apostolat s'ouvrit. L'Académie des sciences morales et politiques, en
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ra|i|)cliiiil au sein de l'Iiisdliil, rrc()iii|)ciisa, à la iim'Iiiiî r|i(i(|ii(', le savaiil et l'Iiislorit'ii. L'opinion poli(i(|n(^ ci les synipalliics di; la jcuncssi! allaient récompenser l'apôtre des idées nouvelles. L(^ [)arti clérical et ultiamontain sentit (|u'il allai! a\oir là un puissaul adversaire et il n'épargna rien pour l'abattre. Toutes les iiiihiences l'uieul mises on jeu. .Mais l'élocpient proi'essenr était en possession de sa chaire au Collège d(! France. Pouvait-on lui retirer son mandat avant ipi'il en eût niésusé? Il i'allait attendre et voii l'effet de son enseignement. Dès les preiniéres leçons, Miclielet conquit son jeune auditoire.
Pres(pren même temps (pie Miclielet, un homme d'une haute valeur, grand penseur et grand poète, Edgard Oniiiet, avait été appelé au Collège de France. Une complète fraternité de principes les unissait. Leurs talents étaient aussi dissemblables que leurs personnes; ils différaient de tempérament, d'éducation, de caractère, mais ils se rapprochaient par leur mutuelle estime et leur couMunnauté d'idées, d'idées générales du moins.
Ces deux hommes , par le seul prestige de leur parole , allaient électriser la jeunesse, préparer une révolution prodigieuse, non dans de secrets conciliabules et par des moyens ténébreux, mais au grand jour, en plein soleil, à la face de tous. La période pendant laquelle Michelet et Quinet professèrent au Collège de France sera une des plus vives et des plus brillantes périodes intellectuelles de ce siècle. 11 existait entre les professeurs et la jeunesse attentive qui les écoutait une communication magnétique qui gagnait toutes les âmes. Michelet ne se bornait pas à parler, il écrivait des pages pleines de sa foi ardente, et de ce style taillé à facettes dont il a le secret, ce style qui ouvre h la pensée des perspectives infinies. Un des livres qu'il publia alors : Du Ptrtir, de In Femme et de la Famille, souleva dans l'épiscopat des tempêtes. Le diocèse de Chartres était alors placé sous la direction d'un prélat fougueux, M. Clausel de Coussergues. Avec cette véhémence passionnée qu'il portait en toutes choses, il attaqua le livre de Michelet et le signala non-seulement comme une œuvre du démon, mais aussi comme attentatoire à la morale publi(jue; il appela sur son auteur la sévérité des lois. Plusieurs collègues de M. Clausel de Coussergues joignirent leurs voix à la sienne.
Pour toute réponse Michelet dit : « Des pontifes, des Anciens du peuple, gesticuler, trépigner, écumer, grincer des dents ! triste spectacle ! » Et il poursuivit son enseignement avec calme, ne se laissant pas détourner de sa voie par ces clameurs insensées !
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Lo pnuvornomoiil do IjOuis-lMiilipix' l'oulail alors sur la poule (|iii rciilraîiiait à sa ruiiio. Los oUVmIs (|u'il faisait pour s'y rotoiiir iio scixairiil iin'à procipilor sa ohulo. Il so faisait au CoUôjie do Franco un bniil ipii lo tmiiMail; les ap- [tlaiidissomonts oiitlioiisiaslos de cette jouiiess(! (pii se pressait auloiir des cluiii-os d'Kdk'ar Ouiiiel, do Micholet , du poète MickicswioKs . iu(piiétaioul M. (jiiizot et ses oolièf^ues. Ou on impose silence à ces révolutionnaires! Ouo nous veulent ees lÔNours! N'avons-nous pas assez de nos embarras, de l'opposition (|ui nous talonne!
Le cours de Mickiewicks et celui d'Edgar Quinet furent fermés les premiers, ('olni de Micholet fut fermé dans les premiers jours de janvier 1848. La comnuinioaiion de cette mesure, faite au nom du gouvernement par l'administration du Cidloge de France à l'illustre professeui', ne contenait aucune explication, aucun énoncé qui la motivât. C'était le bon plaisir appliqué au haut enseignement.
Le gouNornemeut eût \oulu se perdre (pi'il n'eût pas mieux agi. Ces coups d'État successifs lo frappèrent d'une bruyante impopularité. Les élèves des Écoles allèrent eu masse faire une visite à Michelet pour lui exprimer leurs respectueuses sympathies. Michelet n'était pas chez lui quand les délégués de cette jeunesse s'y présentèrent. Le professeur les remerci^a par une lettre qui fut publiée par tous les journaux de l'opposition. Je voudrais pouvoir la citer en entier ; je ne le puis, et me borne à rappeler ces passages : » La chaire de morale et d'histoire devait spécialement alarmer le jésuitisme politique et religieux. Quoi de plus contraire à ce que nous voyons que l'enseignement de la morale, quoi de plus séditieux ! Et l'histoire ! Rien de plus terrible! elle montre au miroir du passé les lueurs de l'avenir; et l'on craint l'avenir, on ne veut point d'avenir, on en écarte tant (ju'on peut sa pensée et ses yeux, comme si on pouvait l'anéantir en n'y pensant pas. » Et Michelet poursuit sur ce ton flagellaut juscju'à ce que, gagné, vaincu par son émotion, il s'écrie : « Toujours, jusqu'à la mort, j'irai versaut mou cœur ! » Ce cri de foi et d'amour retentit dans toutes les âmes. Et il a tenu, il tient parole; il va versant sou cœur, ce cœur où battent, à côté des plus viriles énergies, toutes les tendresses féminines.
Parmi les collègues de Michelet au Collège de France, tous no courbèrent pas la tète devant la mesure dont M. Letronne, administrateur du Collège, sur les ordres du ministre, M. de Salvandy, s'était fait l'exécuteur. M. Michel Chevalier s'honora en rendant publique une lettre fort remarquable adressée à Michelet. « La liberté de l'enseignement, disait-il, est une des libertés pu-
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l»li(|in'H les plus pirriciisos. Ce n'esl pas scul<;iii(iii( t'omiiic profcssiMii-, c'cM bien plus coiiiiiie citojou (|iio nous devons la soutenir. Je n'examine j)as id n'ai pas à examiner si, placé dans votre chaire, j'aui'ais professé toutes le-s opinions anx(pielles vous avez prêté l'autorité de voire pai'ole. La ({uestion n'est même p;is de sa\oir si (■(! n'est pas un nialliciir ipie Je puhlic soit privé des Iw'ons d'un homme de votre talent si original et d(! votre ériulifion si vaste. Ce <pii me frappe ici, c'est (|ue, avec la doctrine dont ou \ient d(' vous faire l'application, <'e ne sera plus (|u'uu jeu d'interdii'e l'enseignenieid h (oui |)roiesseur doul l'indépendance aura porté omhra^^e à ipielqu'nn ou à (piel(|ue coterie en crédit, et que, désormais, l'arbiti-iire est substitiuj à la liberté. Sm- ce point, tous les hommes qui aiment sincèrement la liberté sont tenus de marcher d'accord et de sympathiser avec vous. >i
Cette protestation de M. Michel Chevalier produisit une impi'(.'ssion trèsprofonde. On était alors à la veille des plus graves événements. De pareils actes les précipitaient. Un mois après, la Révolution de Février éclata. S'il était un homme à qui elle pût servir, c'était bien Michelet (pii l'avait préparée et pi'édite. iVlais son àme avait grandi dans ces luttes ardentes si vaillamment, si éloquemnieut soutenues. Il ne voulait plus (pie son action put être gênée par qui que ce soit, ni par quoi que ce fût. Il n'avait qu'à choisir parmi les positions les plus élevées, les plus influentes, il refusa tout, obstinément, avec une invincible fermeté; il ne voulut pas même faire partie de la haute commission des études où ses travaux lui assignaient la première place. Quand tant de gens briguaient l'honneur de représenter la France à l'assemblée Constituante, il déclina toute candidature. Il s'enveloppa de solitude et s'enferma dans le travail. Nulle considération, depuis lors, n'a pu le décider à se départir de la ligne de conduite (ju'il s'est tracée, et dans un temps où tant de convictions faiblissent, où tant de caractères plient et s'effacent, il est consolant de pouvoir mettre eu relief des natures de cette trempe.
Nous avons gardé le souvenir d'une lettre qu'il écrivit à cette époque au directeur d'un journal ayant pour titre le Bien-Etre luiicevsel. Avant de prendre la plume pour raconter cette existence si modeste et si grande, si laborieuse, si féconde, nous avons voulu rechercher cette lettre pour la relire. Nous ne résistons pas au plaisir d'eu extraire un très-beau passage où cette âme passionnée se peint tout entière : « Votre titre m'a été au cœur, comme il l'eût fait dans mon enfance indigente, dans les terribles misères des derniers temps de l'Empire, quand j'ai passé tant d'hivers sans feu et presque sans pain... Vous ne vous yrrètez pas à la vieille malédiction (ju'un passé sans cœur jetait
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sur le fioiiro liuniain, cnseipiiaiil (pic ik' inalliciirciix, il icslcra iiialln'iii'cii.x, |»ivtoii(laiit (|iif> la misf-ro est iiii(> loi dt- Dieu, cl la coiisacraiil en (|ii('I(|ih' sdilc. Le niisri'ahh' csl iiii serf! saiictioiiiicr la iiiisi'ri'. cVsl (irddiiiicr IV'IcriicI csclavage. I)()g:iiic hai'haio, (lunul (Irniculi la laisdii cl la iiahuc, notre dogme révolutioniiain^ ! La Révolidion franraise — qui l'ut un héros! — a \aillaiiunenl entrepris la ivslaurafiou de I'Iioumiic. KIIc a alla(|U('' coi'ps à corijs le vieil <'unemi de riiumanitô, la misère, et elle a l'ait plus en dix ans pour l'aniélioratioii du sort des masses que n'avait l'ail en mille ans le système qu'elle a renversé... Si l'on peu! diic (pw la douleur a ét(' parfois productive, si la souffranee a t'ait jaillir des étincelles de génie, il n'en reste pas moins vrai (pules grandes œuvres individuelles on populaires, qui ont l'ait le sort du genre humain, ont été les fruits de l'harmonie de l'âme, d'une existence é(iuilil)i'ée d'affections douces, de travail et d'un sérieux honheur. »
L'honmiè est là tout entier dans la vigueur de sa foi, dans toute la puissance de sa dialectique. Le misérable est nn serf! c'est dans ces mots concis, (pii restent gravés au fond des âmes, que Michelet excelle à résumer les théories les plus complexes. Si le misérable est nn serf, il faut donc combattre la misère comme on combat toute servitude. C'est sur ce terrain en effet qu'il faut attaquer le dogme catholique qui fait de la tei're une vallée de larmes et qui, pour tout remède à la misère, offre aux infortunés qu'elle étreint les perspectives du paradis après la mort, et la soupe ici-bas mendiée à la porte d'un couvent ou au seuil d'une caserne.
Michelet, au lendemain delà Révolution de Février, avait refusé toute fonction éclatante, mais il avait repris son enseignement an Collège de France. Nous n'avons pas à dire ici ce que fut la réaction de 1849. cette coalition de tous les vieux partis se donnant le baiser Lamourette, M. Thiers tendant la main à M. de Montalembert ; cette réaction qui fit la loi de 1850 sous prétexte de liberté de l'enseignement et contre laquelle l'opinion publique proteste si énergiquement aujourd'hui; qui fit la loi du 31 mai contre le suffrage universel. La chaire que Michelet occupait au Collège de France était le trouble-fête de la coterie ultramontaine. Pouvait-on tolérer une telle iniquité, nn si grand scandale? alors surtout que Michelet définissait si bien, avec la chaleur de sa parole et la largeur
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(le s(,'s idées, la mission du liant ciisfij^qieiiuMil. Selon lui. le proi'iîssein' (|ui s'adressait à eelle f;énérciise jeuness(! déjà i'orniée sur l(;s hunes d(;s collé^(;s, n'avait à lui eusciguer ni des scieue(!s exactes, ni d(;s vérités jugées, classées, estampillées. Cet enseignement avait bien plutôt pour objet, dans la pensée «le l'illuslre professeiu', de proclamer des véi'ités nouvelles, d'alioid la.\('es d'iiérésies, et eonti-e lesquelles ponvaieni même s'élever des plaintes graves. <( Peu à peu, disait-il, ces iiou\eanl('s subsistent |)ar leur pi'oprc foi'ce, elles durent, elles vivent et en \i\anl elles lueul les erreurs contraires. Au bout ili' qnel(|ue temps on finit par sentir qu'on est ridicule en continuant de les atla(juer, on les subit, que dis-je? on tâcbe de faire croire qu'on avait toujours pensé ainsi. L'hérésie de l'astronomie et de la physique moderne, hérésie vi<'lorieuse! est entrée par la brèche au mur de sou ennemi et s'est fait enseigner jusque dans les écoles ecclésiastiques. Voilà le caractère du haut enseignement ; il n'est pas seulement la transmission des vérités acquises à la science, adoptées, mises hors de contestation, il est la science à l'état vivant et mobile (jui se fait sous les yeux du public, qui invente par-devant la foule. »
Nos fils auront de la peine à croire un jour que deux ans après l'accomplissement d'une révolution qui avait spontanément détruit l'esclavage, supprimé la peine de mort en matière politique, de pareilles propositions purent être regardées comme factieuses. On circonvint les professeurs du (Collège de France, on aurait voulu que le coup qui devait frapper Michelet fût porté par ses collègues. Ceux-ci, consultés, répondirent qu'on pouvait bien, à la rigueur, reprocher à M. Michelet de négliger un peu trop l'enseignement des faits pour les généralités philosophiques, mais ils concluaient <( (ju'il n'y avait pas lieu d'en référera M. le ministre de l'instruction publique. »
Vaine résistance ! La perte de Michelet était décidée. Le ministère de l'Instruction publique avait alors pour chef M. Giraud; Giraud qui? Giraud quoi? homme honoralile sans doute dans les relations de la vie privée, mais qui n'avait été porté à ce poste éminent que pour y exécuter les volontés de la coterie réactionnaire. M. Giraud prit un arrêté qui suspendit , jusqaW nouvel ordre, le cours de Michelet, et cet arrêté invoqua la délibération des professeurs, bien (|ue cette délibération lui fût contraire. En matière de bonne foi, les partis n'y regardent pas de si près! MM. Beugnot, de Falloux, de Melun, Mïi'' Dnpanloup, M. de Montalembert respirèrent en paix, quand ce terrible adversaire fut tombé. La sensation fut vive et prolonde dans le quartier latin. Deux mille jeunes gens vinrent avec calme se présenter aux portes de r.\sseniblée législative et remirent entre
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les mains do Irdis iTpivsciitaiits du peuple, MM. Vei'si<jiiy, Noi'l l'ailMil , Aiihry (du N(M'dK uii(> pi'olcstatidii ainsi cftiicue : a I^a lihcilé de penser \ienl (l'èlre viidée (Kir la suspension du c^durs de iMiclii'lel. .Nniis, ('■lèves <les Keolos. nous eu appelons de cette décision ai'bitraiie à l'Assenihlc souveraine el nous protestons. »
La majorité de l'Assemhléi! lU' (inl pas uiènie eoniple de celle proleslatioa diriiiéo contre elle-uième. Le coup d'État sur\inl, Miclielel refusa de pi'èler serineiil el moins lieureux (pi'yVrajio , (|ui avait opposé le mêm(! relus, il lui révo(pié.
Il n'est pas facile d'arrêter l'essor du génie. En supprimant la Iriltune d'où Miclielet pailait à la jeunesse contemporaine, on ne, supprima ]»as h\ Irilum. Au lieu de parler à son auditoire restreint, le professeur destitué s'adressa aux masses; il se donna tout entier alors avix travaux hisloriipies (pi'il avait depuis longtemps entrejiris et les poussa avec vigueur. 11 publia coup sur coup ces livres, je ferais mieux de dire ces poèmes oîi l'histoire est jugée bien plus que racontée, où des lueurs inattendues, tirées de faits jusque-là inaperçus, éclairent soudainement toute une époque.
J'ai souvent entendu critiquer cette façon d'éciire l'iiistoire. Écrire l'histoire, dit-on. c'est l'enseigner à ceux qui l'ignorent et Michelet ne l'enseigne pas. Cela est vrai, en donnant à ce mot : enseigner, sa signification élémentaire. Nous l'avons dit nous-mêmes, au début de ce travail : pour lire avec fruit les grandes études historiques de },lichelet , il faut déjà savoir l'histoire, connaître les faits, de même qu'il faut savoir le latin et le droit canonique pour suivre un cours de théologie, et connaître les éléments de la médecine pour suivre avec fruit les cours d'un savant médecin. Michelet fait, comme historien, ce (ju'il a fait au Collège de France conuue professeur. Il emporte son lecteur dans les hautes régions et lui enseigne la philosophie, la moi'ale de l'histoire bien plus qu'il ne lui raconte par le menu les faits historiques. C'est sa manière et je la crois bonne, il peint une époque comme Marlyns a peint les grandes scènes de la création, les cataclysmes du globe. Si on n'a aucune idée de ces scènes et de ces cataclysmes on ne peut jouir complètement de l'œuvre du peintre, on ne peut-être en communion avec lui. C'est le haut enseignement historique; pour le suivre utilement il faut déjà savoir l'histoire, de même (jue pour suivre son enseignement au Collège de France, il fallait que l'auditoire qui l'écoulait fût déjà familiarisé avec le détail des faits dont il embrassait la généralité. La tendance de sou esprit le poi'te dans ces hautes
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rôdions, ol iinns ni; nous soiifons |);is l;i luicc ilc Ic-ii l)l;hiii'i-. IVoiis it; louons ;iu conlfaiic d avoir, a\cc uni; émouvante puissance de shic, avec l'admiralilc nu)u\einent de sa pensive, éh'\é à ce point rfnsci^'nemcnl liislori(juc , ou plutôt l'enseignement pliilosopliiiiuc et social de i'Iiisloire.
A l'époque où nous sommes parvenus, (|uaiid nul lien lu; le rattachait plus à la vie ofliciellc, un évéuemeal intérieur vint rajeunir la sévc et imprimer une direction nouvelle au talent de Michelet. L'amour rayonna au déclin de sa vie et lui porta toutes les brises, toutes les activités de la ieuuesse. Veuf depuis longtemps, Michelet se remaria en 18oi. Il épousa une jeune femme qui avait reçu à la campagne une foi'te et solide éducation et qui, depuis longtemps, admirait le courageux professeur, l'éloquent écrivain. Elle vit l'homme qui était l'objet de son admiration et elle l'aima. Ils vécurent dans la solitude, aux bords de la mer, en face de l'Océan, seul témoin des mystérieuses tendresses de ces deux âmes passionnées.
C'est de cette union (jue sont nés les ouvrages qui , depuis quelques années, ont produit dans le monde et parmi les femmes surtout , de si profondes et si diverses impressions : VOimm , Ylnmir, la Femme. VAmoiir, etc. Ces impressions ne sont pas éphémères comme celles ({ue produisent ordinairement sur une société affairée et blasée les œuvres littéraires, alors même qu'elles sont signées des noms les plus illustres. M. et ]\P« Michelet — car il y a ici une collaboration f[ui , pour n'être pas avouée, n'en est pas moins évidente, il y a une maternité incontestable — M. et M™« Michelet ont creusé un sillon où germeront bien des idées, bien des discussions encore.
Le premier de ces volumes, Y Oiseau, parut en 1856. C est un cliefd'o'uvre de grâce exquise, d'observation fine où se révèlent à chaque page l'esprit et le cœur d'une femme. Au surplus, je suis ici comme un témoin devant la justice et je dois dire la vérité , toute la vérité , sans tenir compte d'aucune considération. Le jour même de la publication de ce livre splendide, Michelet me lit l'honneur de venir lui-même m'en offrir un exemplaire, et je l'entends encore me disant avec toutes les ondulations de sa parole, et avec un légitime orgueil : «Je n'ai pu (pi'y mettre des
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points t'I (les \ir^iil(^s, c'osl Id'iiMt' de iiiiulaiiu' Alicliclrl. n (l'clail (^vajiVnc. Le grand ôcrivain a lait pins ipa- d'y nicUro des points cl dos virgules ; il y a mis de son style el du nieillenr, il y a mis les tendres eflluves de si)n ànie, mais c'est le ('(eiir d'une l'eiume. (|ui a évidcnniienl fécondé r(i"u\re. .le suis porté à croire (pu', dans les c(illali(U'ations intcllectnelles, entre un homme et une femme, il se produit un phénomène contraire h celui (pii se manifeste dans leur union amoni'ens(\ Le baiser de l'homme féconde sa compagne et seule, à partir de et; moment, elle prépare dans ses flancs mystérieux l'enfantement d'un êti'C nouveau qui vieinlra premlre place au foyer domestique. Dans les unions intellectuelles , au contraire , c'est la fenmie qui féconde l'idée et c'est l'iionnne qui la met en œuvre, qui l'enfante en un mot.
Quoiqu'il en soit, le succès du premier volunu' (pii on\rit cette nouvelle série de travaux, fut colossal. Il s'exhalait de ce livre un parfum de tendresse et d'amour. Ce n'élail ni de la science exacte, ni de l'observation exclusive, c'était bien un i)eu de l'un et de l'antre, c'était, par-dessus tout, une ardente prière, nue aspiration vers la vie universelle, vers l'éternelle lumière. L'auteur s'exprimait ainsi dès les premières pages : <( Le temps pèse ; la vie, le travail, les violentes péripéties de ce temps, la dispersion d'un monde d'intelligence on nous vivions et auquel rien n'a succédé... Nous, quoique nous ayons perdu, nous demandions autre chose que des. larmes à la solitiule, autre chose ipie le dictame qui adoucit les cœurs blessés. Nous y cherchions un cordial pour marcher toujours en avant . une goutte des sources intarissables, niie force nouvelle et des ailes ! Rappelez- \ons le mot de Goethe : De la lumière! »
Si gangrenée, si matérialiste, si frivole qu'on la dise, notre société ne résista pas à cet appel vers les doux spectacles de la nature, vers la contemplation de l'œuvre divine, vers ces splendeurs qu'au milieu du choc de nos intérêts et du tumulte de nos passions nous perdons de vue trop aisément. Les femmes surtout se laissèrent aller avec enthousiasme à ce nouveau courant de sentiments et d'idées. Georges Sand avait ouvert la voie quelques années auparavant en transportant les scènes de ses meilleurs romans, tels que la Petite Fadfttc, la Mare au Diuhk, le Chumpi, etc., a\i milieu des champs fécondés jtar le tra^ail humain; M. et M""" Michelet découvraient un nouveau sillon de cette mine inépuisable.
Après YO/scriu vint Xlnsrrtc, c'est-à-dire l'éclatante manifestation de Dieu et de l'amour immense dans rinfiniment petit, dans les èlies que noire œil
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peill «Ircoiiviir il peine el i|iie inilie pied Iniile ii\ec (l(''(|;iiii. (IT^Iail le même sentiment, l;i ni("'nie donnée ipie |iiini' Vih'sraii, mais dans un nrdic de (ails (lifleronts. Le sncci's ne l'iil pas nuiindre. Jamais leçons d'Iiisloire nalnreile n'avaient été données avec nn tel eliarnie, une telle éli'\alirin, a\ec un senlinient religieux si tendre el dans nn si inajiiiili(jue style.
11 y avait, el j'espère bien (pi'il y aura une snife fi cette série d'études. Tout à coup et à peu de distance l'un de l'autre, deux autres livres transportèrent les lecteurs vers d'autres sentiments : la Femme, puis VAinonr. Ici, ce n'était plus le poétique récit de merveilles inaperçues. Nos passions, nos mœurs, nos tendresses, la vie sociale en \\n mot était prise à partie et jugée. Ce que nous avons fait de l'amour, ce que nous avons fait de la femme; comment nous avons méconnu l'un et l'autre; ce que c'est cpie le véritable amour, ce que doit être la femme dans les sociétés modernes : tels étaient les problèmes que Miclielet abordait résolument. Tant de hardiesse causa d'abord une sorte de stupéfaction; les femmes se divisèrent. Les unes pleuraient de joie et d'admiration; les autres s'indignaient. Des livres, des brochures parurent en réponse à Michelet, repoussant avec indignation sa théorie qui consistait à représenter la femme comme une l)lessée à perpétuité, comme une créature faible et souffrante que l'homme doit dorloter et soigner, sa vie durant.
11 y avait de l'exagération dans les deux camps. En publiant son livre de V Amour, Michelet avait pourtant "expliqué comment cet ouvrage était né : « Par trois fois, eu vingt-cinq ans , disait-il, l'idée de ce livre, du profond besoin social auquel il voudrait répondre, s'est présentée à moi dans toute sa gravité. La première fois, en 1836, devant un tlot littéraire fort trouble qui nous inondait, j'aurais voulu montrer l'histoire. J'étais en plein moyen âge, mais les textes essentiels n'étaient pas publiés encore. Je fis quelques pages hasardées sur les femmes au moyen âge et m'arrêtai heureusement. En 1844, la confiance de la jeunesse, et, j'ose le dire, les sympathies de tous m'entouraient dans la chaire de morale et d'histoire. Je vis et sus beaucoup de choses. Je connus les mœurs publiques. Je sentis la nécessité d'un livre sérieux sur l'amour. En 1840, quand nos tragédies sociales venaient de briser les cœurs, il se répandit dans l'air un froid terrible, il semblait que tout le sang se fût retiré de nos veines ; c'était en présence de ce phénomène qui semblait l'imminente extinction de toute vie, je fis appel à ce peu de chaleur ({ui restait encore; j'appelai au secours des lois une rénovation des nio'urs, l'épuration de l'amour et de la famille. »
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r.'csl donc ('('11(1 cilrayaiili' I.hIic i\\u) Micliplcl osa oiilropi-cndro : rciidiivclcr ii's iiKi'urs, les liaiisrdi'iiicr. les aiiirlidivr jtar rrpuratioii dos doux l'tixMs sacit's d'où s'ooliappc IomIc \io iiulividuoUo ou collective : rameur cl la ianiille!
Si grand, si p\iissaut qu'on le s\ipposo . un homme no mène jamais à terme une pareille^ onti'oprise à hupicllo il l'aut co (|ui nVsl au pouvoir d'aucun être luimaiu : le temps! Micholel loulefois — et nous sonuncs hmreux de lui rendre hautement cette justice — l'a poussée tros-avaut, il y a consacré des forces et une énergie merveilleuses, un talent liors ligne. Ainsi qu'il le dit lui-même, il apportait à cet enseignement une àme très-entière encore, une grande fraîcheur d'esprit; sous des formes parfois suhtiles, une vraie simplicité de cmur; enfin en pleine polémique, un certain esprit de paix. Et par-dessus tout il y apporte (car, Dieu merci I sa tâche n'est pas finie et nous ne voyons pas pourquoi nous emploierions l'imparfait au lieu du présent) il y apporte la force suprême, celle qui triomphe de tous les ohstacles, la foi! C'est cette foi invincible, c'est ce sentiment profond qui fait la puissance de l'enseignement de Michelet, qui donne à sa parole un accent vainqueur. On a cru qu'en supprimant sa chaire au Collège de France, en empêchant la jeunesse de se grouper autour de lui, on supprimerait sa parole. On s'est trompé. Les livres de Michelet ont un. retentissement d'autant plus grand ; son auditoire s'est élargi daus des proportions immenses ; il a rendu les fenunes attentives, il les a' émues pour ou contre lui, et ce n'est pas une mince victoire que d'avoir arraché un grand nombre de ces âmes aux petites préoccupations de leurs colifichets, de les avoir réveillées de leur engourdissement et transportées daus le monde des idées !
A l'heure où nous écrivons ces lignes, un nouveau livre de Michelet vient de paraître et autour de nous l'on s'aborde en se demandant : Avez-vous lu /a Mer par Michelet ? Nous n'avons pas voulu clore cette notice sans mentionner au moins, sans saluer au passage cette œuvre originale.
Je ne sais si ce volume aura le succès qu'ont eu les volumes précédents et ^wviouiY Insecte et l'Oiseau, mais ce qu'il est possible d'affirmer, même après une rapide lecture de ces pages éloquentes, c'est que la portée en est plus liaute, plus directement utile. Le poète ne se borne pas à décrire les splendeurs de la mer, il nous sollicite \ers elle; il étudie, il met en relief sa puissance créatrice, il nous la montre comme une nourrice bienfaisante qui peut régénérer, fortifier nos organes épuisés, nos nerfs affaiblis au milieu de la vie bruyante des cités. Il veut que nous transportions au bord de la
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mer les pfilcs cl soiiffi'olousfis g('iiit''i;ilioiis ihnil hi iiiisri'c, la (h'ih.iiiclio, les coinoitiscs de (ouïes sorics j)('u[)l('nl nos linpitaiix, nos hospices, nos asiles (renf'aiils (roiivés. Ln iiici' jicul faire de ces infoiliiiiés des êtres vif,'oiin;iix (|iii s'atlaclieioiit à leur l)icni'ailri(;e et donneront un jour à la Franco ce ((iii , d'année eu année, va s'amoindrissant sous rinOnence des attiaclions malsaines (((l'exercent nos villes encombrées, elles lui donneront une population maiitime, im peuple de matelots liardis et ro])usles.
Cet appel sei'a entendu. Il est impossible que dans un ])ays comme le nôtre, où nue si grande étendue de côtes est baignée par deux mers, nous perdions plus longtemps les bénéfices de notre situation et (|iie nous n'utilisions pas au prolît de ceux qui en ont le plus pressant l)esoin, les l'orces mystérieuses et inépuisables que la mer recèle dans son sein.
On le voit, Micbelet ici n'a pas seulement fait œuvre de poète, il a aussi fait œuvre de moraliste, de philosophe et d'homme d'État. C'est pour cela peulêlre que ce nouveau livre n'aura pas le retentissement populaire qu'ont eu ses publications antérieures; sa valeur n'en est pas moins considérable. Il est beau et consolant, c'est d'un fortilianl exemple fie voir cet homme, parvenu à l'âge où la latigue de la vie se fait ordinairement sentir, où le repos devient un besoin, puiser au contraire dans sa foi, dans son amour, des vigueurs intellectuelles et morales que trop souvent, hélas! la jeunesse elle-même ignore; poursuivre son apostolat avec une si prodigieuse ardeur. Après une carrière si noblement remplie, après de si longues et si pénibles luttes, Micbelet pourrait jouir de sa gloire paisiblement. Il est dé ceux qui croient n'avoir rien fait tant qu'il reste quelque chose à faire.
Il ne faut rien moins ([ue la puissance d'un profond sentiment religieux pour inspirer de tels dévoùments, une si généreuse passion. Ce sentiment n'a cessé d'animer Micbelet. Il a raconté lui-même l'impression que produisit sur son âme la première lecture d'un livre dont ou parle généralement beaucoup plus qu'on ne le lit : Vlinitation de Jésus-Christ. Micbelet, bien jeune encore, se débattait contre les étreintes de la misère. « Dans les embarras extrêmes, incessants de ma famille, dit-il, ma mère étant malade, mon père si occupé au dehors, je n'avais reçu encore aucune idée religieuse. Et voilà que dans ces pages j'aperçus tout à coup, au bout de ce triste monde, la délivrance de la mort, l'autre vie et l'espérance ! La religion reçue ainsi, sans intermédiaire humain, fut très-forte en moi. Elle me resta comme chose mienne, chose libre, vivante, si bien mêlée à ma vie qu'elle s'alimenta de tout, se fortifiant sur la route d'une foule de choses tendres et saintes dans l'art et la poésie, qu'à tort
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(III lui cidil rtraiipTOS. (Idiiiiin'iil dire I Clal de lève où me jcli'Fciil ers piciiiirros paroles de V liiilhilia» ! .le in' lisais |ias, j Vulcmlais, (•(tiiiiiic si uni' \()i.\ douce el ])at(M'iH'lle se lût a<lr('ssée à iiKii-iiièiiie. .le \nis eiicoi'e la grande eliaiiilire l'ioide el dénieiiblée; elle nie parul vraiment éclairée d'une Inenr inysiériense. .le ne pus aller bien loin dans le livie. ni^ cnni|)renanl pas le (llirist ; mais je senlis
Dion ! »
Nous avons cité ce passage, nnn-seulemenl parce «jn'en Ini-niême il est l'orl beau, mais parce qu'il répond à ce préjugé qu'on ne peut-être vraiment reli- «Weux si l'on n'est affilié à une église officielle quelconque, et aussi parce (pi'il montre comment le sentiment religieux peut naiire dans une àme spontanément, sans le secours d'nn |irèli'e. La l'eligion, lavraie l'eligion, la seule qui soit digne de ce nom est celle qui relie l'homme à Dieu, non à \n\ Dieu de fantaisie relégué dans un empyrée on dans un paradis lointain, mais au vrai Dieu vivant dans la nature entière el dans l'iiumanité. Celle religion d'amour, de charité, de dévoùmenl, n'a besoin, pour conquérir les Ames, ni d'une hiérarchie cléricale, ni d'un symbole exclusif, ni do temples particuliers, ni même de culte et de pompes extérieures.
11 suffit d'un mot, d'nn sourire de notre mère pour la faire éclore en nous, pour nous faire srntir Dieu, suivant la belle expression de Micbelet.
C'est au triomphe de cette religion douce et tolérante que IMichelet consacre sa vie et c'est à cause de cet apostolat que nous avons voulu l'honorer publiquement ici.
Typ Ernest Mever, à Paru.