‹ Les célébrités du jourChapitre 41 sur 42 · EUGÈNE DELACROIX · texte numérisé non relu

EUGÈNE DELACROIX

ar une I)olle après-midi d'été, une bonne cl un enfant qui se promenaient sons les arbres de la route qui mène de Paris à Cbarenlon-Saint-Maurice furent accostés par une espèce d'original qui, malgré les efforts de la bonne, prit l'enfant dans ses bras, examina ses traits pendant plusieurs minutes avecla plus grande attention, et finit par le rendre à la pauvre femme effrayée en lui ^^' disant : « Voilà un gaillard qui sera bien certainement un grand bomme, mais que d'accidents, que de pemes, que de soucis, que de travail avant d'en venir là ! qu'il apprenne à lutter, il en aura besoin, rS car jusqu'au dernier moment sa gloire sera contestée ! » ÏjT' L'enfant dont un fou venait de tirer ainsi l'boroscope sur un grand chemin se nommait Eugène Delacroix, né, le 26 avril 1799, à Charenton-Saint-l\Iaurice.

Son père, Charles Delacroix, député à la Convention nationale, ministre des relations extérieures sous le Directoire, préfet des Bouches-du-Rbône et de la

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Gironde SOUS VEmpiiT, était un liommo iniclligcul, bon adminisiraleiir, rpii a laissé

des ti'aces de son passage dans les déparlcnionls dont il a eu la direction.

Aucune enfance d'iiomiuc célèbre n'esl marquée d'autant d'événements extraordinaires que colle d'Euj;ène Delacroix.

Un jour, le feu prend au berceau où il dort, les flammes l'entourent, la i'uméc

l'enveloppe, il va périr brûlé et asphyxié, lorsqu'on arrive à temps pour le sauver.

Un autre jour, trouvant sous sa main iu\ paquet de vert-de-gris destiné à laver

des caries géographiques, il l'approche doses lèvres et s'empoisonne-, les médecins

eurent beaucoup de peine à le tirer d'afl'aire.

Deux fois il est sur le point de s'étrangler : la première en avalant un grain de raisin; la seconde on passant à son cou le ceinturon do son frère, capitaine des chasseurs de la garde impériale.

Enfin, pour achever la kyrielle, il tombe dans le port de Marseille d'où un malelol le retire à peu près asphyxié.

On voit que, sous le rapport des accidents, la prédiction du fou n'avait pas lardé à s'accomplir. Nous verrons qu'elle s'est également vérifiée sur les autres points.

En 1808, Delacroix entrait auLycée Impérial, où il allait se trouver le condisciple de Géricault, alors un des plus mauvais élèves des classes supérieures. Un jour de sortie, ne sachant trop que faire, le jeune lycéen entre au Louvre. L'invasion de 1815 n'avait pas encore dépouillé le Musée de ses plus belles toiles. On y admirait la Transfiguration de Raphaël, la Déposition de Croix de Corrége, le Saint Pierre du Titien, le Saint-Marc du Tintoret, et tant d'autres chefs-d'œuvre des écoles flamande, italienne, espagnole. A la vue de ces merveilles de l'art, l'élève du Lycée Impérial eut comme une vision de sa vocation future ; il comprit qu'il serait peintre, et, ses éludes achevées, il entra dans l'atelier de Guérin. Ceci se passait deux ans après la Restauration. Eugène Delacroix avait dix-huit ans.

Pierre-Narcisse Guérin, membre de l'Institut de France, chevalier de la Légion d'honneur et de l'ordre de Saint-Michel, nommé baron par S. M. Louis XVIll, dit le Désiré, avait obtenu un des trois grands prix de Rome qui furent décernés en 1797, pour cette fois seulement et à cause de la force exceptionnelle du concours. Le tableau qui lui valut cette récTompense représentait Caton iVVtiqne se déchirant les entrailles. On peut le voir encore aujourd'hui dans la salle d'exposition de l'école desReaux-Arls. Son Marcus Sextiis obtint un succès prodigieux à l'exposition. On était dans un moment de grand enthousiasme pour la peinture. Les camarades de l'auteur placèrent des branches de laurier sur son tableau, et, durant plus d'un mois, on trouva chaque jour, collés sur le cadre, des vers louangeurs dans le genre de ceux-ci :

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Au pied do ce soml)re liildcau, L'envie a déposé ses armes ; La critique éteint son (lambeau ; I.e sentiment verse des larmes.

f,c 11 vendémiaire an VIII (ri octobre 1790), l'année môme où naissait Eugène Delacroix, quarante-cinq ans avant le banquet donné, dans la salle Montesquieu, par les élèves de M. Ingres, à leur professeur, les amis, les confrères, les maîtres de Giiérin lui donnèrent un festin magnifique où il siégea entre Vien et Regnault. Un fabricant d(! draps, M. Décrétot (que son nom soit transmis à la postérité) paya dix mille francs le Marcus'Sextus, somme énorme pour cette époque. A partir de ce moment, chaque exposition est pour Guérin l'occasion d'un nouveau triomphe : le tableau de Phèdre et Hippoh/te, exposé en 1802, est accueilli par une pluie de lauriers et de vers. M. Roger, un futur académicien, auteur de Caroline ou le Tableau, comédie représentée au Théâtre-Français, met l'éloge de Guérin dans la bouche de l'un de ses personnages.

Me voici de retour... Ah! quelle foule immense! Tout Paris au salon s'est réuni, je pense. Surprise avec raison, j'interroge: on me dit Que le jeune Guérin, Guérin, dont le Proscrit Du plus rare talent semblait l'effort suprême, Dans un nouveau tableau s'est surpassé lui-même. J'entre, et vois tout le monde interdit, étonné. Fixé sur un seul point, d'un seul côté tourné; Chacun cherche un tableau, personne ne le quitte : C'est Phèdre, c'est Thésée et le noble Hippolyle, Dif-on de toutes parts. J'en approche un moment; Quel effet! quel prestige! et quel enchantement! J'ai cru, je l'avouerai, voir leurs bouches muettes Prononcer les beaux vers du plus grand des poètes, Et par l'illusion de ce tableau divin, Entendre encor Racine en admirant Guérin.

Que dirait le public aujourd'hui si on lui décochait une pareille tirade sur un des peintres de ce temps-ci, fût-ce même M. Ingres, qui est pourtant presque passé à l'état de dieu, ou, tout au moins, de demi-dieu, comme chacun sait?

Nous ne parlerons pas du succès qu'obtint Guérin avec son fameux tableau , Dïdon écoutant le récit d'Énée, où l'on admira tant l'idée du faux Ascagne retirant malicieusement du doigt de la reine l'anneau conjugal de Sichée pendant qu'elle prête l'oreille aux hexamètres du pieux Éuée :

2fl2 EUGÈNE PELACROIX.

Inraniliiin, iv^inii, jubés renovarc dolorora I Scd si tiiiiliis amor cnsiis cognoscere nostros, El lir('\ iicr Troja» sii]iroiiiiiin aiidirc laljon'in, Quamiuam aiiimus iiiciniiiissc liorret, luctii(]iic lul'uj^il, Incipiam

C'est l'année même où ce (ableau fui exposé que M. Eugène Delacroix onira ilaii<; râtelier de Guérin. 11 est prol)able, néanmoins, que l)/(/on le décida beaucoup moins à cboisir pour maître ce peintre, dont la réputation tout de suite obtenue, l'existence brillanti> et facile, dcvaienlsi fort contraster avec sa vie delulteetsa gloire contestée, que la Chjtemncstre, composition dans laquelle on dirait que Guérin est sorti de sa nature pour ebercber quelques-uns des effets que devait alïectionner un peu plus tard l'école romantique.

Ce pauvre baron Guérin, grand réchauffeur de serpents, comme on va le voir, cul dans son atelier les trois artistes quiconlribuèrenlle plus à briser ce moule banal d'où sortaient coulés, d'après un procédé uniforme qui s'appelait alors le Iican idnil, les dieux, les héros, les magistrats, les généraux de l'empire, tout ce qu'on adorait dansée temps-là. Géricault, Eugène Delacroix, Scheffer furent ses élèves.

En 1822, trois ans après l'exposition de In Méduse, on lisajt les passages suivants dans le compte rendu du salon publié par le Constihitinnnel :

« Aucun tableau ne révèle mieux, à mon avis, l'avenir d'un grand peintre que celui de M. Delacroix, représentant le liante et Virgile aux enfers. C'est là surtout qu'on peut remarquer ce jet de talent, cet élan de la supériorité naissante qui ranime les espérances un peu découragées par le mérite trop modéré de tout le reste.

« Le Dante et Virgile, conduits par Caron, traversent le fleuve infernal et fendent avec peine la foule qui se presse autour de la barque pour y pénétrer. Le Dante, supposé vivant, a l'horrible teinte des lieux ; Virgile, couronné d'un sombre laurier, a les couleurs de la mort. Les malheureux condamnés à désirer éternellement la rive opposée s'attachent à la barque : l'un la saisit en vain, et, renversé par un mouvemi^nt trop rapide, est replongé dans les eaux; un autre l'embrasse et repousse

ICUOKNIi DliLACUOIX. 2!,,T

avec les [\mls ceux ijui veulent aborder comme lui ; deux autres serrent avec les dents le buis qui leur échappe. Il y a là l'égoïsme de Ja détresse, le désespoir de renier. Dans ce sujet si voisin de l'exagéralion, on trouve cependant une sévérité de goût, une convenance locale, (mi (luebjuc sorte, qui relève le dessin, auquel des juges sévères, mais peu avisés ici, pourraient reprocher di; uian(juer de noblesse. Le pinceau est largo et ferme, la couleur simple et vigoureuse quoiqu'un peu crue. L'auteur a, outre cette imagination poétique qui est coniniune au peintre connue à l'écrivain, cette imagination de l'art qu'on pourrait appeler en (juelque sorte Vimafftnalwn du dessin, et qui est tout autre que la précédente. 11 jette ses figures, les groupe, les plie à volonté avec la hardiesse de Michel-Ange et la fécondité de Rubens. Je ne sais quel souveniV des grands artistes me saisit à l'aspect de ce tableau : je retrouve cette puissance sauvage, ardente mais naturelle, qui cède sans effort à son propre entraînement.

« Je ne crois pas m'y tromper, M. Delacroix a reçu le génie; qu'il avance avec assurance, qu'il se livre aux immenses travaux, condition indispensable du talent , etc. »

Ce compte rendu juste, mais un peu terne de forme, est signé : Adolphe Thiers.

Cet article est d'autant plus hardi que trois années nous séparent à peine du dernier salon où Girodet avait pu encore exciter l'enthousiasme de la foule en exposant Pyijmalmi et Galatée. Des \ers furent placardés sur le cadre comme au temps de la jeunesse de Guérin, et tous les journaux répétèrent ce quatrain :

Peintre charmant d'Endymion, Viens jouir des transports de la foule enchantée; Tout Paris pour la Galatée, A les yeux de Pygmalion.

Une couronne de laurier fut également placée sur le tableau pendant que les spectateurs battaient des mains; l'auteur à'Endpnmi, du Déluge, A'ilippocrate refusant les présents d' ArUixerxh , de la Révolte du Caire, fut acclamé, comme on dirait aujourd'hui, en pleine exposition. Louis XVIH, roulé dans son fauteuil devant les tableaux du salon, daigna dire à Girodet : « En vérité, monsieur, je crois que Galatée va descendre de son piédestal ; comme vous avez bien traduit l'ingénieux hémistiche d'Ovido : Deus stupet et timide gaudetl » Le plus fort fut ce mot d'une femme d'esprit, qui mit le comble à tous les éloges : « On n'a rien vu d'aussi beau depuis le déluge. »

On peut juger, d'après ces éloges, s'il était temps qu'une révolution s'opérât dans la peinture.

aai LUGliNli DliLACUOlX.

Guérin, trouvait que les fiuures de sou élève ressemblaient à dos ligures liuluaines eouiuie uu étui de violon ressemble i\ un violon. Un jour qu'il traversait la salle des Antiques du Louvre, pendant que Delacroix se livrait à quelques recherches sur son tableau du Massacre de Scio, (\m devait figurer à l'exposition sur le point de s'ouvrir, Girodet, plus indulgent que Gucrin, adressa au jeune peintre des éloges très- vifs, suivis de quelques observations relativement à un œil qui ne; se trouvait pas à sa place sur la ligure de la femme morte :

— Trouvez-vous la ligure d'un aspect suffisamment émouvant dans son ensemble? demanda Delacroix.

— Sans aucun doute, répondit Girodet, cette tête me touche profondément.

— En ce cas, je me garderai bien d'y rien changer.

Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage, Polissez-le sans cesse, et le repolissez.

M. Delacroix, comme ou le voit, n'est pas de l'avis de Boileau, et l'on ne peut point dire qu'il ait tout à fail torl.

L'auteur de Dante el Virgile exposa successivement : le Christ au Jardin des Olioiers, une allégorie représentant la Grèce, Justinien, Marino Faliero. A chaque nouveau tableau du maître, la critique romantique entonnait des chants de triomphe, et la critique classique se voilait la face d'épouvante. Lorsque parut le Sardanapale, le scandale sembla si grand, que les amis du beau idéal résolurent d'anathématiser solennellement M. Eugène Delacroix; mais, avant d'en venir à cette dure extrémité, ils se décidèrent à faire une dernière tentative pour le ramener dans les voies de l'orthodoxie.

Il y avait alors, à la tète de l'administration des beaux-arts, un brave homme appelé Soslhèiics de La Rochefoucauld, qui se chargea de faire rentrer paternellement la brebis égarée au bercail. Il fit donc venir le jeune peintre, et l'adjura, au nom de la vertu, delà famille, de la religion, du bon ordre, de la morale, à revenir au coloris de Guérin et au dessin de Girodet, et à ne plus faire gémir les honnêtes gens par les excenlricilés de sa palette. M. Sosthènes de La Rochefoucauld avait les

KUGENli DKI.ACUOIX. 29o

lannes aux yeux on parlaiiL ainsi. M. Eugène Delacroix lui lépondil (ju'il clail louclié (le SOS conseils, mais qu'il ne croyait odenser ni la niuralo, ni la religion, ni le l)im ordre, ni la l'aniille, en peignant les objets tels qu'il les voyait. Le directeur des beaux-arts, changeant de ton, ot passant de l'exliortalion à l'intimidation, menacja son interlocuteur de lui interdire l'eau et le feu du ministère, de le priver de toute commande du gouvernement, de lui l'ermer l'ontrce des expositions, en un mot de l'excommunier.

— Si je ne travaille pas pour vous, répondit Eugène Delacroix, je travaillerai pour le public.

II prit son chapeau, salua le directeur et sortit.

M. Sosthènes de La Rochefoucauld leva les bras au ciel, et, pour se consoler de cet échec, il prie sa plume et rédigea un arrêté pour raccourcir le jupon des danseuses de l'Opéra.

Quant au peintre, à peine rentre dans son atelier, il tailla son crayon, et se mit à dessiner pour le public de magniliques lithographies, que le public n'achetait guère, car le goût des bourgeois, qui n'est pas très-prononcé aujourd'hui pour les œuvres de Delacroix, l'était bien moins à celte époque. Goethe le dédommagea du peu de succès de ses dessins par la joie avec laquelle il accueillit l'illustration de Faust, dont la vue, disait-il, lui fiiisait retrouver les impressions de sa jeunesse.

Walter Scott dut en dire autant devant FÈvêque de Liège, qui parut on 1829, si jamais le romancier a vu ce tableau, qui retraçait, avec une merveilleuse énergie, une des plus émouvantes scènes de Quentin Durward.

La révolulion de juillet 1830 releva brusquement Eugène Delacroix de l'ana- Ihème lancé contre lui par M. Sosthènes de La Rochefoucauld. Dans ces premiers jours d'effervescence, où l'art se crut émancipé comme la politique, il se trouva une direction des beaux-arts assez hardie, assez révolutionnaire, tranchons le mot, pour commander, non pas un, mais deux tableaux à l'auteur de Dante et Virgile et du Massacre de Scio.

Ces doux tableaux devaient représenter : l'un la Bataille de Jemmapes; l'autre la Bataille de Valiny. Les scènes révolutionnaires, dont Eugène Delacroix avait été

i'JO i;i (iKMO liKl.ACItOIX.

<' IciiHiiii. a\,ii('iil MM'iiiciil iiiipi'('ssioiiii('' rarlislc, cl, ,iv;ml tic, |)icii(li'c le |iiiii-cau unir cclclucr la [^Idii'c ufliciclU' (lu innivcau roi, il jcla f-iir la loilo celle /.//r/'A,', illc (lu |icujilc, iiiii voiiail tie lrioiii|ilR'i' sur les barricades de juillel :

C'est une foito IVinine, au\ puissantes maniclies,

A la voi\ nuKiup, aux durs aji^as, (Jui, ihi liiiui sur la poau, du feu dans les prunelles,

Agile cl iiiarcliaut à grands pas, Se plait aux cris du peuple, aux sanglantes mêlées,

Aux longs roulements des tambours, A l'odeur de la poudre, aux lointaines volées Des cloches et des canons sourds.

Nous avons vu celle Liberté à l'exposition de 1855, vingt-cinq ans après son apparition, et nous concevons l'impression qu'elle dut produire sur les contemporains et sur le poëte qui la traduisit, pour ainsi dire, dans des vers non moins ardenls et non moins éncrgi(jucs que la peinture.

En 1831, le gouvernement naissant de Louis-Philippe, ayant, pour ime cause quelconque, ]iiaille à partir avec le Maroc, envoya une ambassade à Muley-abd-er- Rliaman. Le minisire des affaires étrangères attacha Eugène Delacroix à cette ambassade, non point comme secrétaire, mais comme artiste simplement. Non pas que notre fougueux coloriste n'eût fait un excellent diplomate au besoin; Rubens a rempli de son temps plusieurs missions importantes. Fils d'un ancien ministre des relations extérieures, ayant été élevé parmi les plus lins diplomates de la France impériale, très-instruit, très-intelligent, M. Eugène Delacroix pourrait en remontrer à Rubens en fait de négociations. Heureusement pour nos plus illustres représentants à l'étranger, il aime inflniment mieux peindre que discuter autour d'une lable verte.

11 partit donc comme attaché au département des dessins, croquis, aquarelles ; et le voilà, à peine débarqué, mettant crayon au vent, el s'escrimant contre tout

liUGiiNiî i)i';i,A{:u()i\. 2i»7

ce (|u'il iiMicuiiUail ; costumes, ariip's, Iniiifiiics, rrinincs, cliioiis, cli(!vaii\, sans compter CCS lions, ces tigres qu'il a vus ou ne sait où, animaux impossibles, mais vivants, qui, la gueuli; sanglante, la crinière en l'en, le puil liérissé, la (jn(!ne sifllantc, semblent remplir ses tableaux de leurs rugissements. Le musulman n'aime ])as<\ poser, sa religion le lui (.lél'encl : cène l'ut qu'à grand'pcine que le peintre parvint à se procurer des modèles ; il saisit, pour ainsi dire au vol, ces types orientaux (juc nous voyons se mêler si l'urieusement dans toi Choc de cavalerie aruhc, dans les Exercices militaires des Marocains, et dans une foule de toiles dont la plus l)ellc, sans contredit, représente les Convulsionnaires un Maroc, terrible pandcemonium, ajjrès lequel la vue se repose plus agréablement sur la Noce juive. Pendant que tous les regards se portaient sur rUrienl pour le, réveiller cl pour le civiliser, pendant que les Saint-Sinioniens allaient y chercber la femme libre, l'art, de son côté, allait s'y retremper et y chercher le secret d'un rajeunissement qu'il ne linuvait plus en Italie.

De 1832, date du retour d'Eugène Delacroix en France, jusqu'à l'exposition universelle de 1855, que d'œuvres sorties de celte imagination et de ce pinceau infatigables! On se rappelle quel effet elles firent réunies dans le salon du Palais de l'Industrie ; on voyait là ses premières toiles mêlées aux dernières : La Lihertê, — le Christ m Croix, — le Christ aa Jardin dos Oliviers, — lu Sibylle, — la Madeleine au désert, — Dante et Viryile, — Justice de Trujan,^— Marc-Aurèle mourant, — l' Empereur Justinien, — Prise de Constantinople par les Croisés, — le Roi Jean à la bataille de Poitiers, — Bataille de Nancy, — Marino Faliero, les Deux Foscari, — l'Évêque de Liéye, — le Massacre de Scio, — Boissy-d' Anrjlas, — le Combat du Giaow et du Pacha, — le Prisonnier de Chillon, — le Tasse en prison, — Mort de Valentin, — les Femmes d'Alger, — Noces juives dans le Maroc, — les Convulsionnaires de Tanger. — les Adieux de Roméo et de Juliette, — Juliette au tombeau des Capulets, — Hamlet, — le Naufrage de Don Juan, — la Famille arabe, — la Chasse aux lions; toiles étincelantes qui faisaient songer aux peintures monumentales de la Chambre des députés, au salon de la Paix à l'Hôtel de ville, au plafond de la galerie d'Apollon, et à tant d'autres tableaux, esquisses, grisailles, aquarelles, eaux-forles, lithographies, dessins semés en France et en Europe par cet artiste à la verve inépuisable.

Que deviendront tous ces tableaux après lui? Un des plus récents et des plus complets biographes de M. Eugène Delacroix, l'auteur des Artistes vivants, assure que cette idée le préoccupe infiniment. « Il se donne mille chagrins et mille soins afin de prévenir l'altération de ses tableaux : il les traite comme des enfants malades, les fait baigner dans l'huile, se tourmente pour eux des caprices de l'atmosphère,

21JS IlliGliNli DKLACIlolX.

des liasanlMli's vdjayi's; l'ail loiilos sortes d'expériences sur la (iiialilé des ci ideiirs el des toiles, frémit il l'idée de la destruction, redouble d'activilé au lia\ail, et nuilli|die ses sujets avec aeliarnenuMil. « l,es |)einlres devraient songer, dil-il, à la l'ragilité de leurs iiroductions : un inerudie va consumer des milliers d'ouvrages; des accidents sans niind)re conspiriMit contre le hois el la toile, ces dépositaires do leurs inspirations. Nesemble-t-il pas qu'eu multipliant leurs travaux dans la mesure de leurs forces, ils augmentent la chance de surnager sur la mer de l'oubli? »

« Cette sorte de fureur pour le travail lui a l'ail prendre (^n horreur tout ce (jui est de nature à troubler son application. Son amour de la solitude devient de jour en jour plus sauvage; il s'enfermerait dans un anlre pour n'y être pas dérangé. Il a un rare mépris pour le mariage, t\m déshonore la plupart des artistes, en les jetant dans la misère, et il déteste les enfants à cause de leur turbulence et de leur importunité. « Vous aussi, dit-i! à celui qui parle de se marier, vous pourrez vivre au milieu des horreurs du ménage, et travailler avec les marmots dans les jambes? » Revenu des premiers emportements de la jeunesse, il s'est imposé rigoureusement Kordre et l'économie. « Il faut garder, dil-il, le peu d'argent que l'on possède : Argent, liberté, dignité, c'est tout un pour l'homme prudent ; quiconque n'a pas assez d'argent pour se passer d'autrui, est aujourd'hui, plus que jamais, voué à l'impuissance et aux dernières humiliations de la servitude. » Travailler à l'abri des soucis matériels, voilà la préoccupation de toute sa vie. La peinture est pour lui cette maîtresse jalouse qui veut son homme tout entier; aussi lui fait- il tous les jours le sacrifice de ses plaisirs cl de sa santé : il uiouira le pinceau à la main. Je tremble pour ce noble artisle, si courageux et si frêle, quand je le vois s'engager sous les voûtes humides de Saint-Sulpice, impatient de laisser sur les murailles durables d'un monument un chef-d'œuvre de plus à la postérité. »

La lecture est une des grandes distractions de Delacroix, parce que cette distraction est utile à son travail de peintre, avec lequel elle se confond pour ainsi dire. C'est à sa campagne de Ghamprozay, à quelques pas de Versailles, qu'il se retire pour se livrer au plaisir de feuilleter ses auteurs favoris, parmi lesquels figurent au premier rang les écrivains du dix-septième siècle. Le peintre romantique par excellence, l'interprète de Shakespeare, de Byron, de Walter Scott, de Dante, parle de Racine sur le même ton que M. Ingres parle de Raphaël ; on dirait qu'il aime la tragédie comme un vieil habitué de l'orchestre du Théâtre-Français, et qu'il a fait son éducation littéraire dans le Cours de Laharpe.

Si vous êtes un désœuvré, uu flâneur, ne frappez point à l'atelier de la rue. Habile à reconnaître les physionomies, vous voirez accourir une vieille servante qui, sur la simple inspection de voire visage, vous fermera poliment la porte au nez.

EUGKNi; i>i:i-Af;iioi.\. ^^,

L'Acaih-mio s'éiniil à coUo iintloslalidii ('loiiiionle, ot ou 18j7 cllo ivr.iit ,.nliii l'exilô dans son soin. C'est ;i partir de ce nionient que sa Irislcsse dish.iiui ,.| qu'il a commencé à faire des calenihours.

C'est une chose bizarre que cetaïuour des distinctions acadénii.jue.s clic/ les iiriucipaux chefs du mouvement anti-académique de KS.'id. \k\cn- Uwn Saintc-Heuv ■ Alfred de Vigny l'ont éprouvé counru; M. Delacroix; seulemeni il prul seudiler plus naturel chez le peintre que cliez Ir peiHe; car il est hou nue. vous le sachiez, M Delacroix a une prétention, une manie, une loquade, si vous aiuiez mieux ce lerme familier, qui ne consiste à n'admirer que le pcure classi(pie, à se metire à "enoux devant les Grecs. Ne lui dites pas qu'il est le peintre romantique par excellence, vous le blesseriez. L'antique, rien que l'antique, vous dirait M. Delacroix, je ne sors pas de là... je suis avant tout pour la ligne, pour le contour, pour la rotule... En sculpture, le Parthénon; en peinture, Raphaël; en poésie, Racine, le plus grand des rotuliers littéraires!... Voilà ma profession de foi...

Ce langage vous étonne de la part d'un homme sorti idut entier des flancs du mmanlisme. Rappelez-vous comment les classiques l'ont traité au temps des "randes querelles entre la peinture d'après Homère et la peinture d'après Shakespeare; n'en tendez-vous pas encore les cris, les huées, les éclats de rire des disciples de M. Ingres devant ces logogriphes, ces charades, ces rébus que M. Delacroix appelle, disaient-ils en se tordant de rire, des chevaux, des lions, des scènes d'amour nu de battàlle ?

M. Delacroix a oublié tout cela; vous le surprendriez fort si vous souteniez devant lui qu'il doit le meilleur morceau de sa réputation à une certaine école qui s'est appelée romantique, et qui, à force de persévérance, est parvenue à s'imposer. M. Delacroix a complètement oublié les lances brisées en sa faveur, les harauf'ues du feuilleton, les préfaces des livres romantiques qui le proclamaient le fléau de la tradition, le messie d'un art nouveau.

La tradition! M. Delacroix ne connaît que cela.

lia cherché, il est vrai, ses sujets de tableaux dans Shakespeare, Dante, Byron, Waller Scott, mais cela ne prouve rien. Il n'en était pas moins fanatique de la ligne et du dessin. Romantique en apparence, au fond il n'en restait pas moins un classique enragé. M. Eugène Delacroix, l'échevelé, le téméraire, l'aventurier en peinture s'il en fut, n'aimant, n'admettant que l'antique, criant à qui veut l'entendre : Hors de l'antique pas de salut ! en vérité, cela est impossible, et ceux qui le présenXent ainsi calomnient l'auteur du Massacre de Scio.

Fuites-en donc l'épreuve vous-même, et demandez à M. Eugène Delacroix ce qu'il pense du roma ntisme. Il a dernièrement fait refuser sa porte à un de ses plus

302 EUGl-'NE nELACROIX.

anciens amis (pii, dans im riHciil aiiiclc, l'avail surnomnu^ le Victor Iliigo do la

peinture.

Quant à nous, ce petit travers ne nous étonne pas ; tous les artistes d'un grand talent, ont des manies du mfuno genre. Le roinaiilisme a eu, comme toutes les révolutions, ses écarts et ses folies, mais il a été le signal de ralTrancliisscmenl do l'art délivré de la servitude des conventions, des écoles et des académies. Ne contrarions pas M. Delacroix, laissons-lui croire, puisque cela l'amuse, qu'il figure parmi les plus augustes représentants de la haute tradition classique, qu'il est un Ingres méconnu, cela n'empêchera point ses tahleaux d'être la protestation la plus brillante qu'on ait l'aile dans ces derniers temps, en peinture, contre l'art classique cl contre la tradition.

Cela peut le contrarier, mais il faut qu'il en prenne son parti.

M. Eugène Delacroix est membre du Conseil général du département de la Seine, de l'Académie des Beaux-Arts, et de l'Académie d'Amsterdam.

Comme il faut que tout homme d'esprit ait des petits ridicules innocents, M. Eugène Delacroix aime assez que l'on constate qu'il n'a jamais été en Italie.

Ce qui ne l'empêche pas d'adorer Raphaël et la peinture classique, comme vous savez.

Eugène Delacroix a été, pendant trente ans, le point de mire de toutes les attaques ; les beaux esprits de l'Académie n'ont pas cessé de le percer de leurs traits les plus sanglants. On a dit qu'il peignait avec un pinceau ivre, qu'il brossait ses tableaux dans des accès de somnambulisme. L'artiste est resté impassible.

Les membres de l'Institut,

Les feuilletonistes graves,

Les Ingris tes,

Les bourgeois, ont formé une vaste coalition contre l'auteur du Massacre de Scio. La coalition a poussé M. Ingres, cela va sans dire; elle a exalté Delaroche, elle a porté aux nues toutes les médiocrilés imaginables, et n'a pas prononcé une seule fois le nom de

EUr.ÈNE DELACIIOIX. 303

Delacroix sans lo faire suivre do tontes sortes de railleries et d'imprécations, ri(!ii n'y a l'ait ! La répulali'on du proscrit est sortie victorieuse de ces épreuves.

On se dispute ses tableaux aux ventes des coinniissaircs-priscnrs. Il n'est pas rare de rencontrer dans les salons bourgeois quelque toile du maître qui ne fait pas jeter les hauts cris aux amis de la maison.

Ceci pont servir à mesurer les progrès que nous avons faits dopuis trente ans en peinture.

On a prétendu que le Français avait bien pu naître malin, mais non pas musicien ni peintre ; on lui refusait des oreilles et des yeux, le sentiment de rharmonic et celui de la couleur.

La bonne huile est impossible à trouver.

Qui ne cultive la garance lui-même ne saurait en avoir dans toute sa pureté.

Les pinceaux laissent la moitié de leurs poils dans les couleurs.

Bref, dans quelques années, si l'on n'y met bon ordre, il deviendra complètement impossible de peindre, faute de toiles, de pinceaux et de couleurs.

M. Eugène Delacroix exagère probablement les torts des marchands de couleur de son époque ; j'hésite à croire que le bleu de Prusse et l'indigo en soient venus à ce point d'abaissement où nous voyons aujourd'hui tant de denrées coloniales, le café par exemple, qui ne recule pas devant les plus honteuses alliances , devant les relations les plus adultères. Espérons que nous ne verrons pas le vermillon et son confrère l'ocre figurer sur les bancs de la police correctionnelle, et que l'avenir m; sera pas privé des chefs-d'œuvre de la peinture moderne par suite de la connivence de la couleur avec la spéculation.

Si l'on met de côté les chagrins que peuvent causer à M. Delacroix les défauts des toiles qu'il emploie, on peut dire qu'il n'a pas trop à se plaindre de la destinée, et qu'en somme, la prédilection de l'inconnu dont nous avons parlé au commencement de cette biographie s'est complètement réalisée, hormis sur un point cependant.

Les soucis, les accidents, les luttes de tous genres ne lui ont pas manqué.

Il a conquis cette réputation au prix d'efforts constants, et cette réputation, quoi qu'en ait pu dire le prophète Charenton-Saint-Maurice, n'est plus contestée.

Les membres de l'Institut, joints aux feuilletonistes graves, renforcés des injustes et grossis des bourgeois, n'empêcheront pas Eugène Delacroix d'être un des plus grands artistes du dix-neuvième siècle. Il est, de plus, un des trois ou qnatre hommes de génie qui survivront à cette époque.

Et cela, malgré la qualité des pinceaux qu'on pourra lui vendre.

En fait de musique, je ne me prononce pas, quoiqu'il semble que nous en soyons

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venus à sonproniior ([ih' Ciliick, Mo/ai'l. Wcbcr |i(iiinMifiU lùon rln' ans<;i apivalilos à enlemlic (|iu> Clapisson ou Adam; mais, on l'ail de pcinliirc, je n'Iiôsilc pas à déclarer (iiii" la France deviendra pou à pou le pays arliste par excellence, cl je le prouve par lo débit facile dos tableaux d'Eugène Delacroix.

Le public les achète, il finira par les comprendro.

Quant au peinlro lui-niômo, il m» travaillo pas ]iiiiir gagner do l'argonl, il obôil à l'inspiration, et caresse toutes ses compositions avec une tendresse vraimnil paternoUc. 11 ne néglige rien pour assurer leur perfection et leur durée.

« Los peinlures do Delacroix, dit l'intéressant biographe auquel nous avons déjà emprunté (piolques détails, ont des dessous fortement bâtis, condition qui les fera toujours reconnaître dans l'avenir. Une seule chose pourrait nuire à leur durée, l'emploi trop rapide des vernis. Dans son impatience d'arriver à l'aspect définitif du tableau, il s'en sert pour faire sécher vivement ses couleurs et tromper ainsi les lenteurs du métier. C'est par suite de ces moyens imprudents que le tableau le Dante et Virgile éclate déjà comme une écorce de chêne. »

Selon l'artiste, ces accidents ont pour cause l'avidité des marchands qui trompent, dil-il, l'acheteur sur tontes les denrées.

Tyii. Eriiebt Meyer, à Paris.

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