I.XXIII
Sninl-Simou, dans ses accès d'emportement aristocratique, accusail Louis XIV de s'être fait un « mi des maltôtiers. » C'est qu'en effel a* souverain se présente à l'histoire entouré de bourgeois de génie, de grands roturiers. Kl ce ne furent pas seulement des ministres que le tiers fournil à ce règne immortel, mais aussi la plupart des écrivains supérieurs dont la gloire sait encore les noms. Molière n'élail que le fils d'un tapissier (tapissier du roi, il est vrai). Il était destiné à succéder à son père après ses éludes; car Molière, un peu tard, il est vrai, et contre la volonté paternelle, fut mis au collège «le Clcrmonl chez les jésuites. 11 y fut le condisciple de Chapelle, de Hesnaul, du voyageur Dernier, de Cyrano de Bergerac, et d'un plus illustre encore, le prince de Condé. En sortant des bancs, il suivit, avec llesnaut, Dernier et Chapelle, un cours de philosophie professé par Gassendi. De là une forte empreinte de psychologie sensualiste et de morale naturelle, qui (levait rester gravée dans les ouvrages de Molière.
A peine eut-il quitté Gassendi qu'il fut obligé de suivre le roi Louis XIII, en qualité de futur tapissier valet de chambre. Il lit le voyage de Perpignan, célèbre par le procès de Cinq-Mars. Au retour, il commença son droit; mais, déjà épris des spectacles, auditeur attentif de Scaramouche et do Tabarin, il se mil à jouer la comédie bourgeoise. De là à s'engager dans une troupe, le passage ne fut pas long. Il changea h; nom de ses pères, Poquelin, contre le pseudonyme de Molière, et avec sa troupe courut la province*, tjue d'observations il dut recueillir dans cette vie errante ! que de ridicules saisis au passage ! Ce fut sans doute alors qu'il vil monsieur de Solenville et madame d'I>- «irbagnas. Plus lard il devait les peindre.
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Déjà ta poète s'annonçait en lui. Quelques canevas avaient élé livrés au public par sa verve en éveil. Bientôt une charmante comédie «l'intrigue inaugura l'œuvre de Molière. Ce fut à Lyon que la première fois fut représenté V Étourdi. I.e Dépit amoureux se joua aussi en province, avant que ces deux premiers chefs-d'œuvre revinssent à Paris, en 1058. Molière s'établit alors avec sa troupeau théâtre du Petit-Bourbon, situé en face du cloître Saint-Germain-l'Auxerrois. Plus lard, celle salle fut abattue. Louis XIV, à qui la troupe avait plu singulièrement, lui accorda la salle du Palais-Royal, que Richelieu avait fait bâtir pour la représentation de sa Mirame. Ce fut là que Molière s'installa avec ses comédiens. Jusqu'à la fin de sa vie il ne devait pas cesser de monter sur les planches. Plus tard, après le succès des Femmes savantes, Boileau l'assurait d'une place à l'Académie, s'il renonçait au théâtre. Molière objecta son honneur. « Eh quoi! vous barbouiller le visage d'une moustache de Sganarelle pour venir ensuite recevoir des coup de bâton, voilà un beau point «l'honneur pour un philosophe comme vous. «Boileau ne comprenait pas que Molière, plus philosophe qu'il ne croyait, faisait consister son honneur à ne pas abandonner plus de cent personnes, qu'il eût laissées dans la misère en quittant le théâtre. Voilà les sacrifices que cet homme de cœur faisait à ses camarades souvent ingrats. On peut dire qu'il leur dévoua sa vie lentement épuisée.
Suis la direction de Molière, à la faveur des chefs-d'œuvre multipliés par le poëte-acteur, qui eut cette ressemblance de plus avec Shakspeare, la troupe jouit en peu de temps d'une vogue incroyable. A Paris, elle attirail le public avec uneaffluence, une presse, qui produisit quelquefois des désastres. Les particuliers la conviaient souvent à venir chez eux leur donner mu* soirée. Ce fut ainsi que celle troupe joua en visite (c'était le terme consacré) chez le duc de Roquclaure, le duc de Mercœur, le maréchal d'Aumont, chez les financiers, et, entre autres, chez le plus célèbre «le tous, Fouquel. Molière et ses comédiens figurèrent dans les fêtes «le Vaux, qui précédèrent la chute «lu surintendant. On y repivsenla h^s Fâcheux. Le même succès accueillit Moli«>re à la cour. Ses comédies devinrent un élément indispensable des fêtes royales. On vil même un jour le roi
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se inélt-r avec les plus grands seigneurs au ballet «lu Mariage force, el y danser un rôle d'Egyptien. En 100.*), il accorda à cette troupe le titre de Iroupc du roi, et il lui assura ce qu'on appellerait aujourd'hui une subvention.
Tous les ouvrages de Molière se succédèreut à peu d'interruption, comme le jet continu d'une verve prodigieuse. Presque tous furent des chefs-d'œuvre, mais tous n'eurent pas la même fortune à leur apparition. Favorisé plus (pie tout autre par les applaudissements du public, Molière éprouva aussi ces retours injustes qui sont si douloureux au génie convaincu d'un grand poète. Mais nous racontons la vie de Molière, et nous n'entreprendrons pas l'analyse «le ces chefs-d'œuvre si connus. Nous n'en voulons parler qu a propos des incidents qu'ils firent naître dans la vie de Molière.
Bien accueillies par le public et la cour, ces pièces, comme toutes les œuvres fortes et audacieuses, suscitèrent à leur auteur de nombreux et d'implacables ennemis; surtout la petite comédie des Pré rieuses ridicules mil contre lui l'hôtel de Rambouillet, les ruelles e! les alcôiixles, que la Critique de l' École des femmes acheva d'exaspérer. Tout 00 monde du phébus et du bel esprit, mis à découvert par la lumineuse ironie de cette raison vengeresse, s'irrita d'être atteint dans ses petites églises et transporté sur la scène, aux rires des bourgeois de Paris. Toutes ces princesses du madrigal ameutèrent contre lui toute une bande d'écrivains à leurs gag». Des comédiens jaloux de Molière, Montfleuri et de Villieris, de l'hôtel de Bourgogne, servirenl leur haine. Ils attaquèrent Molière et allèrent jusqu'à le calomnier dans sa vie privée. «Un certain Visé, Boursault, qui plus tard se fil plus honorablement connaître, devinrent les détracteurs habituels de Molière. » Mais il prit une terrible revanche contre toute celte troupe de poétereaux et de précieuses, le jour où, dans les Femmes savantes, il leur porta le dernier coup et les écrasa sous le ridicule de Trissotin et de Philaminte. Partout il lui surgissait des adversaires : le Mariage forcé lui avait aliéné les gens de Sorbonne. Toute une série d'œuvres moqueuses et cruelles le voua à l'inimitié des médecins. Les docteurs du temps n'étaient guère que des empiriques, et Molière lit acte de justice en s'acharnant après eux. Mais leur
rancune u ej arguail pas plus que leur arl. On accusa pn-stjue Molière d'hérésie pour avoir attaqué les médecins, « que l'Écriture enjoint d'honorer. » C'était l'opinion de bien des gens, qui le crurent puni de son sacrilège en le voyant tomber sur la scène au milieu de a représentation du Malade imaginaire. Au reste, le courroux des médecins était bien indifférent à Molière. Il aurait eu plus à craindre des gens de cour, dont la plupart étaient pour lui, par admiration sincère ou par complaisance pour le choix du maître. Parmi ces courtisans Molière avait toutefois des ennemis. C'étaient tous ces fats du bel air dont Molière a éternisé la race sous le nom de petits marquis. Depuis la Critique de l'École des femmes jusqu'au Misanthrope, ils ligurèrenl continuellement sur la scène, livrés aux risées du parterre. On peut s'étonner aujourd'hui de l'audace de Molière, qui, sons le régime du privilège, jouait ainsi une partie de la noblesse el faisait monter sur le théâtre des personnages de qualité. Le ressentiment des marquis bafoués était plus à craindre que celui de Hahis el de Macreton. D'abord ils firent tout pour entraver le succès des pièces de Molière.
U" commandeur voubtl mène plus oxade;
Le vicomte indique'- sortait au second ai le.
Un jour même le duc de la Feuiliade, rencontrant Molière à Versailles, feignit de l'embrasser, et, lui saisissant la tète, la frotta rudement contre les boulons de son habit en répétant : « Tarte à la crème, tarte à la crème. » Ce procédé valut au coupable de sévères remontrances de la part «lu roi.
Mais les plus grands ennemis de Molière, ce furent les v rais el les faux dévols, qui s'alarmèrent également «le l'audace de p«'nsée du jtoële. Le Festin de Pierre excita leurs réclamations; un libelle, signé Hochement, ap|>cla sur Molière le glaive «le la justice umtporelle. Le Tartufe resta longtemps eu portefeuille avant «le pouvoir se pro- «luire. Applaudi chez le frère du roi, honoré «l«*s suffrages de Coudé, il demeurait ajourné par les sollicitations d'une puissante cabale. Un curé de Paris présenta une nujuùte intitulée le Roi glorieux au mou le. Cependant la générosité de Louis XIV si: plaça au-dessus de
Unis ces scrupules. L'autorisation fut enfin accordée, et la pièce, corrigée, parut devant le public. Pendant quelque temps la pièce fut encore suspendue par ordre du Parement. Louis XIV, de retour de la campagne de Flandre, fit reprendre les représentations de celte œuvre, qui ne cessa toutefois d'éveiller les récriminations et les colères. L'archevêque de Paris lança un mandement contre la comédie incriminée. Rossuct, dans ses Maximes tnr la comédie, s'est élevé contre Molière avec sévérité. Cejiendanl rien ne nous surprend dans celte levée de boucliers ecclésiastiques. Cet éveil des soupçons et des craintes n'était peut-être pas si imprévoyant. Dans les comédies de Molière il y avait plus d'un passage, plus d'une situation, dont les hommes «le la vieille France pouvaient s'alarmer. La liberté de la |>ensee, le désir de l'innovation, s'y trahissaient en plus d'un endroit. Les attaques à l'ancienne société n'y étaient pas rares. Si l'on regarde de près, on verra que Molière, fort audacieux avec les choses religieuses, très-hardi à l'égard des choses el des castes, a devancé sur bien des points les novateurs el les révolutionnaires des sièc les suivants. Comme l'a dit un grand critique, on sortait « bien déniaisé de tes pièces. »
Certes, Molière eût succombé à cette ligue de haines el de préjugés, s'il n'avait pas trouvé pour le soutenir le constant appui du monarque. Louis XIV se montra rarement aussi grand que par la protection qu'il accorda à Molière et l'amitié qu'il lui témoigna. H ion n'est plus beau que devoir Louis XIV admettre le comédien de génie à sa table, pour le venger des dédains de quelques grands seigneurs. Souvenons-nous aussi que, sans la volonté du roi, jamais le Tartufe n'eût été joué. Louis XIV défendit toujours Molière. Il choisit le moment où les calomnies les plus atroces avaient été lancés contre son protégé, pour tenir sur les fonts de baptême, avec la duchesse d'Orléans, le premier enfant de Molière.
Au reste, les plus hauts personnages favorisaient Molière. Nous avons cité le prince de Coudé, qui passait des journées entières avec lui. Nous pouvons ajouter mademoiselle de Bussy, madame de la Sablière, le maréchal de Vivonne, M. de Montausier el la trop célèbre Ninon. Mais toutes ces nobles hantise» lui plaisaient-elles au-
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tant que la fsocitUc de ses amis ou que la compagnie de sa servante la Forêt, qui lui donnait de si bons conseils? Et quels précieux amis! Chapelle, Mignard, Corneille , Racine, qui malheureusement se brouilla avec Molière par sa propre faute, la Fontaine et Boileau. Chapelle, Boileau, Racine, la Fontaine et Molière se rassemblaient, tantôt rue du Vieux-Colombier, tantôt à Auleuil. Ces entretiens, ces repas, ont été immortalisés par la Psyché de la Fontaine. N'oublions pas que Molière était docile aux critiques de Boileau ; qu'il encouragea le génie naissant de Racine, et qu'un jour où l'on raillait un peu trop le fabuliste, il s'écria : « Nos beaux esprits ont beau se trémousser, ils n'effaceront pas le bonhomme. »
Molière avait besoin de ces consolations de la faveur et de l'amitié pour soulager son cœur des chagrins et des émotions qui lui ont inspiré les accents d'Alceste. Sa femme, Armande Béjart, donna trop souvent prise à sa jalousie mélancolique, et le fit d'autant plus souffrir qu'il l'aimait avec des illusions plus persistantes.
Molière souffrit; il souffrit toute sa vie, mortellement blessé au cœur, et pourtant nulle âme ne fut plus digne du bonheur. Son élévation d'esprit nous est attestée par ses ouvrages. Sa fidélité en amitié était sans pareille. Sa bonté cl sa charité n'avaient pas d'égales. Ses acteurs trouvèrent en lui un père. Les pauvres comédiens qu'il avait connus en province pouvaient s'adresser à lui sans être jamais rebutés. On sait son trait avec un pauvre. Il avait jeté une pièce à ce mendiant , et cette pièce était un louis d'or. Le mendiant court après la voiture pour rendre le don involontaire. Molière lui laisse le louis et en ajoute un autre en s'écriant : « Où la vertu vat-elle se nicher? »
11 est triste d'avoir à se souvenir des persécutions cl des outrages qui poursuivirent Molière après sa mort; mais il est doux de pouvoir se rappeler qu'au chevet du poëte mourant priaient deux sœurs de charité !
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