I.KS V A H IN S
Alger deux expéditions, et il mena si rudement 1rs forbans, que eeux-ci implorèrent chaque fois grâce.
La ville de Gènes avait insulté la France. Duquesne, le terrible redresseur de torts, fut envoyé : au bout de trois jours, il avait incendié trois cents maisons, renversé plusieui> palais et détruit l'arsenal. Le doge fut forcé devenir à Versailles solliciter la clémence de Louis XIV.
Ici s'arrête l'histoire de Duquesne. Tant de fatigues lui avaient rendu le rej»os nécessaire. Il est triste d'avoir à ajouter que la France refusa un tombeau à Duquesne parce qu'il était calviniste, et que la Suisse remplaça la patrie dans ce soin pieux.
Sainl-Nalo a enregistre fièrement la naissance de IketAY-ïnotiN (10 juin 167Ô). — Fils d'un marin habile, il avait été destiné à l'étal ecclésiastique, et, tout en faisant sa philosophie à Caen, il étudiait beaucoup plus le plaisir qu'autre chose, lorsque la guerre éclata entre la France, l'Angleterre et la Hollande. Le jeune Duguav- Trouin se souvint de ses pères et monta, en qualité de volontaire, sur une frégate armée par sa famille. Ce premier essai fut traversé par tous les accidents possibles; cela n'empêcha cependant pas le hardi volontaire de s'embarquer, l'année suivante, sur une autre frégate qui, à sa voix, attaqua une flotte anglaise de quinze vaisseaux marchands et en enleva trois à l'abordage. A l'âge de dix-huit ans, Duguay-Trouin s'était tellement signalé déjà, que si famille n'hésitait pas à lui confier le commandement d'une frégate de quatorze canons. De 1691 a 169i, il prit ou brilla quantité de vaisseaux. Dans <etle dernière année, il eut le malheur de tomber dans une escadre de six bâtiments anglais, et, après une résistance désespérée, fut forcé de se rendre. Il s'échappa dePlymoulh, où on l'avait emprisonné, et, pour sa première revanche, alla sur les côtes d'Angleterre prendre deux vaisseaux de guerre qui escortaient une Hotte île soixante voiles. En 1695, il s'empara sur les côtes d'Irlande de trois gros vaisseaux de la Compagnie des Indes richement chargés et portant ensemble cent cinquante canons. H alla ensuite à la cour jouir de ses succès dans l'accueil favorable que lui fit le roi. — Bientôt le besoin .le l'activité et la passion de la gloire le conduisirent à Port-Louis, où il
270 LKS M A II I N S
mina le Sanx-hircil, vaisseau anglais qu'il avait pris. Il s'en alla émiser sur les rôles d'Espagne, caplura deux navires hollandais, traversa hardiment toute l'armée navale anglaise, fit rebrousser chemin à une de ses frégates qui s'était détachée pour l'attaquer et ramena sa prise. Dans une descente faite auprès de Vigo, il eut la douleur de voir un de ses frères tomber mortellement blessé. Pour le tirer de la mélancolie profonde où l'avait plongé cet événement, il ne fallait rien moins que l'occasion nouvelle de rendre à sou pays d'importants services. A la tête de trois vaisseaux aimés à Brest, il courut chercher la flotte «le Bilbao, qu'escortait le baron de YVassenaer. Un combat terrible s'engagea; la plupart des officier* de Wassenaer furent pris ou tués; lui-même il fut fait prisonnier; une partie de la flotte ennemie fut enlevée.
Il nous serait impossible d enumérer tous les services que Duguay- Trouin rendit à la France pendant la guerre de la succession d'Espagne. Nous nous bornerons à deux traits : en 1707, il reçut de la cour l'ordre de se réunir au comte de Forbin jiour arrêter le convoi chargé de vivres et de munitions que l'Angleterre envoyait au secours de l'archiduc. Ce convoi, composé de deux cents voiles, était escorté par le Cumberland, de quatre- vingt-deux canons, le Dcvonshire, de quatre-vingt-douze, le liuyal-Oak, de soixante-seize, le Cftester et le ffaftts, de cinquante-six. Duguay-Trouin se rend maître du Cumberland, du Chester et du Ititbis; le Devonshirc est en flammes cl s'engouffre avec les mille hommes qu'il portait. Le Hoyal-Uak se sauve à la faveur de l'incendie. Soixante bâtiments de trans|>nrt sont enlevés, et celle action brillante achève de ruiner les affaires de l'archiduc en Espagne. — Le digne pendant de cette expédition, ce fut la prise de Rio de Janeiro (1711). En onze jours, Duguay-Trouin eut achevé son œuvre et causé au Brésil un dommage de pins de vingt-cinq millions. Sa rentrée dans le port de Brest fut un triomphe. Louis XIV déjà l'avait anobli; successivement, Duguay-Trouin fut nommé chef d'escadre, commandeur rie l'ordre de Saint-Louis et lieutenant général. Dans les quinze dernières années rie sa vie, ce héros éprouva de très-vives souffrances : il mourut avec calme, ayant recommandé par une lillie Ijucliante s:i famille aux bontés du roi;
car, aussi désintéressé que généreux, il no laissait qu'une IbrlniNJ médioere. On possède de lui «les Mémoires.
Les commencements do Toihiviixe so ral lâchent trop étroitement aux actes et faits de Duquesne pour pouvoir être racontés en détail. Tourville était d'une ancienne famille do Normandie : pauvre, mais protégé par le «lue do la Rochefoucauld, il fut mis dans l'ordre de Malte. Il se signala d'abord par dos courses contre les Barbarosques, et fut au servie»' de Venise. Malgré le bruit qu'avait fait à Versailles son jeune courage, il ne dut un emploi dans l'armée navale qu'à la guerre de 107:2. Il justifia cette faveur par sa belle conduite à la bataille de South-I3ay. Il était aussi à celte sanglante bataille où péril Ituyter. Ce fut lui qui alla jusqu'en Irlande, sous les yeux de la flotte anglo-hollandaise, porter dos secours au roi Jacques, Ce fut lui qui battit les alliés auprès de l'île de YVight, faisant perdre aux Hollandais quinze bâtiments.
La funeste bataille do la Hogue n'a pas entaché la gloire de Tourville. Los vents contraires empêchèrent l'illustre amiral d'opérer sa jonction avec. d'Eslrées. Il so trouva tout à coup en face de forées écrasantes. Au bout de douze heures d'une lutte inégale, Tourville n'était pas entamé; les éléments se mirent contre lui : quinze de ses navires, échoués à la côte, furent obligés de s'incendier pour ne pas tomber entre les mains de l'ennemi. Quand le roi apprit ce désastre, ses premiers mots furent : «Tourville est-il sauvé?») Puis, lorsque l'amiral so montra à Versailles, il lui dit :
« Monsieur de Tourville, je ne voudrais pas, au prix de mes quinze vaisseaux brûlés, perdre le droit do dire qu'un amiral français a battu pendant un jour entier, avec quarante vaisseaux, la Hollande et l'Angleterre. »
Huit mois après, il le fit maréchal de France. L'année suivante, Tourville prit sa revanche en sortant de Brest avec une forte escadre pour aller intercepter un énorme convoi anglohollandais faisant route vers l'Espagne et le levant. Embusqué dans la baie de Lagos, il profita de la stu|>eur des ennemis, et leur détruisit ou captura plus de quatre-vingts bâtiments. Ce (ut le dernier exploit d'une vie usée par tant de travaux.
278 LES MAMNS
Parmi les hommes célèbres, il en est que le jieuple adopte spécialement : parlez de Duqiiesnc ou «le Tourville à un paysan, peut-être ne vous corn prend ra-l-il jkis; mais nommez Jean Bail, aussitôt sa sympathie s'éveillera.
L'honnête Jean Bart, né à Dunkerque en 1650, commença par l'échelon le plus bas : il fut simple mousse sur un vaisseau hollandais. La guerre de 1071 le ramena dans son pays, à l'Age de vingt et un ans, bien que, en Hollande, on lui eût offert de grands avantages pour le retenir. D'abord il fit des courses sur des navires d'armateurs dunkerquois; puis, réalisant sa part de prises, il acheta une galiotc fine voilière, et, avec deux canons et trente-six hommes résolus, il donna la chasse aux Hollandais. Ses succès lui firent confier cinq frégates par ses compatriotes; avec ces forces il devint bientôt la terreur des mers. Tout navire qu'il attaquait à l'abordage était perdu. Il essuyait sans riposter la première décharge, puis s'élançait sur le bord ennemi. Les Anglais, à leur tour, firent l'épreuve de son intrépidité. A la paix, il fut nommé lieutenant de vaisseau.
En 1088, Jean Bart fut chargé, avec le comte de Forbin, d'escorter vingt vaisseaux marchands qui étaient prêts à sortir du Havre. Au milieu de la Manche, ils rencontrèrent deux bâtiments de guerre anglais, chacun de cinquante canons, et, malgré une résistance opiniâtre et furieuse, ils furent forcés de se rendre, quand leurs vaisseaux eurent été rasés de l'avant à l'arrière et que la moitié au moins de leurs équipages eut péri. On les conduisit à Plymouth, où ils furent traités assez rudement. On les mena dans une jM'tile auberge; là, ils eurent pour cachot une chambre à fenêtres grillées. De plus, des gardes furent mis à la porte.
Pour un homme de la trempe de Jean Bart, uni* pareille captivité n'était pas supportable. Le hasard lui envoya un matelot ostendais, un peu son parent; ce matelot, forcé par la tempête de se réfugier à Plymouth, y avait appris l'aventure de Jean Bart, et il avait demandé à voir le prisonnier. Douze cents livres lui furent offertes s'il voulait procurer AUX captifs h*s moyens de fuir. Tenté par la somme, il apporta une lime, qui devait servira scier les barreaux. On mit dans le complot un chirurgien français, qui avait été chargé de soigner les
f-KS MARINS 270
blessures de Jean Bart cl de Forbin ; doux mousses y cntrèrenl aussi. On s»' procura un canol, une boussole, un compas, une carie mari ne, quelques vivres. L'évasion fut opérée heureiisemenl ; on s'embarqua dans un coin écarlé du j>ort. Le brouillard favorisa cette fuile. Ils mirent deux jours et demi à arriver sur les côtes de Bretagne, où ils abordèrent à quelque distance de Saint-Malo, n'ayant pas fait moins do soixante-quatre lieues.
On les croyait perdus; leur retour inespéré lut salué par des acclamations de joie. Le roi leur donna à chacun une gratification et le grade de capitaine de vaisseau.
Jean .Barl gagna son nouveau grade par de nombreuses prises. Il avait conduit à Bergue, en Norvège, des vaisseaux par lui capturés, et il attendait, pour quitter ce (tort neutre, des munitions qui devaient lui venir de France, lorsqu'il faillit être victime de sa confiance généreuse. Un Anglais, qui commandait deux bâtiments de guerre, entra dans ce même port, chercha à se lier avec Jean Barl, et, tout en lui promettant le combat en pleine mer, l'invita à dîner. Jean Bart répondit qu'entre ennemis on ne dînait qu'à coups de canon. Le capitaine, anglais insista tellement, que Jean Bart se rendît à son bord, y but un peu d'eau-de-vie et y fuma une pipe; puis il dit : « Maintenant il est temps de partir.
— Non pas, dit l'Anglais ; j'ai promis de vous prendre. Vous êtes mon prisonnier.
— A moi ! » s'écria Jean Barl indigné.
Et, avisant un tonneau de poudre qu'on avait tiré de la sainlebarbe, il saisit une mèche, l'allume et s'élance en disant : « Non, je ne serai pas ton prisonnier!... Le vaisseau va sauter! » Les Anglais reculent épouvantés. Cependant les compagnons de Jean Barl l'ont entendu ; ils sautent dans «les chaloupes, abordent, hachent en pièces une partie des Anglais et font les autres prisonniers. Jean Barl déclara le vaisseau anglais de bonne prise, vu la félonie du capitaine.
Jean Bart et Forbin ramenèrent à Dunkerque, d'où ils étaient sortis malgré le blocus, plus de cinq cent mille écus de prises. A la suite de cette brillante expédition, ils furent appelés à la cour.
Jean Barl se présente à Versailles et demande tout simplemenl à
280 |j;s MARINS
voir le roi. Comm^ il était inconnu, on l'arrêta au passage; mais, s'cnnuyanl d'attendre dans une antichambre, il tira de ses poches pipe, tabac et briquet, et se mit à fumer. Quelle irrévérence! « Il n'est pas permis «le fumer chez le roi, » lui dirent les gardes. Il leur répondit avec sang-froid : « J'ai contracté cette habitude au service du roi, mon maître; je crois qu'il est trop juste pour trouver mauvais que j'y satisfasse. » On courut avertir le roi qu'un homme avait l'impudence de fumer dans l'antichambre et qu'il refusait d'en sortir. « Je gage que c'est Jean Bart ! dit Louis XIV en riant; qu'on le fasse entrer. » Le marin est introduit : « Jean Bart, lui dit le roi, il n'est permis qu'à vous de fumer chez moi. »
On comprendra aisément que cet accueil valut sur-le-champ à Jean Bai l la popularité aristocratique. On se presse autour de lui, on l'accable de civilités, d'éloges; on lui demande : «Mais comment donc avez-vous pu faire pour sortir de Dunkerque, malgré le blocus sévère exercé par les Anglais?
— Comment j'ai fait? dit le malin corsaire. Tenez, messieurs, rangez-vous là, et supposons que vous êtes les Anglais. Voici de quelle manière je m'y suis pris. » Là-dessus il fond tôle baissée sur les courtisans, les bouscule et h* écarte brusquement. Il y eut plus d'une manchette froissée, plus d'une perruque dérangée; mais le roi rit beaucoup de l'aventure.
Muni d'une rcscription de mille écus sur le trésor royal, Jean Bart se présenta pour être payé chez le sieur Pierre Gruin, qui demeurait au Marais. Après avoir été de porte en porte, il trouve la maison, entre sans cérémonie, pénètre jusqu'au fond de l'appartement et arrive au lieu où M. Gruin donnait à diner à quelques personnes. « Lequel de vous est Pierre Gruin? » demanda-t-il d'une voix rude.
Le payeur répondit : « C'est moi qu'on appelle M. Gruin.
— Payez! » «lit Jean Bart, lui présentant sa rescription.
M. Gruin la prend, la parcourt légèrement, |>asse la main parti tissus st>n épaule, comme pour la lui rendre, la laise tomber et «lit : h Vous repasserez dans <I«hix jours. » Jean Bart tira son sabre et s'écria : « Ramasse cela et paye tout à l'heure! » Vn des convives, reconnaissant le corsaire, dit à M. Gruin : « Payez, c'est J<\*m Bart!
Il ne fait pas bon de plaisanter avec lui! » Le maître du logis ne se le lit pas répéter doux fois; il se leva, invita Jean BarCà le suivre et lui présenta de gros sacs. «Allons done! dit le marin, je ne suis pas un mulet; il me faut de l'or. » Il eut de l'or.
De retour à Dunkerque, après s'être hàlé de quitter la cour, où il ne pouvait que s'ennuyer, il apprit la triste nouvelle de la catastrophe «le la Hoguo. Une des conséquences de ce fatal événement fut un nouveau blocus du port de Dunkerque. Jean Bart trouva encore moyen de passer par les intervalles des vaisseaux ennemis avec trois frégates et un brûlot. Dès le lendemain, il rencontra quatre vaisseaux anglais, richement chargés pour la Russie, les enleva et les lit conduire dans un des ports de France. Au bout de quelques jours, il joignit une flolle de quatre-vingt-six bâtiments de la même nation, prit une partie des marchandises, fit passer les équipages sur ses vaisseaux, brûla tous ceux des ennemis, fit une descente en Angleterre vers Newcastle, incendia environ cinq cents maisons et revint à Dunkerque avec des prises qui furent estimées cinq cent mille écus. Jean Bart à lui seul vengeait la France.
Il était sous les ordres de Tourville quand la flotte marchande anglo-hollandaise fut prise» ou détruite tout entière sous le canon même de Cadix. Jean Bai l s'empara, avec son seul vaisseau, île plusieurs des bâtiments d'escorte.
Mais le plus grand service qu'il rendit à son pays fut de sauver un convoi de cent trente navires chargés de grains, qui venaient de Pologne en secours à la France, éprouvée par la disetle. Déjà les Hollandais avaient capturé cette précieuse flolle ; Jean Bart fond sur eux et la leur reprend. Ce fut une bataille terrible, où tout se fil à l'abordage, et où Jean Bart engagea avec le vice-amiral Hidesde Vries un combat corps à corps, dans lequel il Pétendità ses pieds.
La carrière de Jean Bart, qui pouvait être longue encore, parce que la force et l'énergie étaient en lui les mêmes a cinquante ans qu'à trente, se termina bien malheureusement. Il donnait des soins à un armement considérable pour la guerre de la succession d'Espagne, quand une pleurésie le. tua en peu de jours. Louis XIV l'avait nommé chef d'escadre et lui avait accordé des lettres de noblesse.
282 MADAME l»F M AINTKSON
Jean Bart.que Forbin a représenté dans ses Mémoire comme un sabreur brillai, illettré «'I presque idiot, était, au contraire, un homme d'un esprit fin et d'un commerce très-facile. Il avait la physionomie agréable; il était sobre, parlait peu, était modeste et répondait à ceux qu'il entendait l'aire son éloge : « C'est la fortune qui m'a favorisé; ceux qui m'ont secondé méritent autant que moi. »
LÏXXVII