‹ Les célebrités françaisesChapitre 127 sur 208 · LXXXVIII · texte numérisé non relu

LXXXVIII

LA CHAIRE CHRÉTIENNE

BOURDALOUr. - MASCARO». - FLÉCHIEP. - M ASSILLON

Comme si aucune gloire ne devait manquer au siècle de Louis XIV, ce fut à cette époque incomparable que la' chaire chrétienne retentit des accents les plus purs et le plus noblement evangéliques. Jusqu'alors l'affectation avait envahi la prédication ; l'abus des antithèses, les exclamations ridicules, les images forcées et souvent mondaines, la surcharge des citations, faisaient de ce langage, qui doit être si simple, quelque chose de barbare et de grotesque.

Lorsque Bourdaloue parut, le style ampoulé était en vogue. Ainsi 'éloquent jésuite n'eut |>as moins à combattre les travers du mauvais goût que les vices de son siècle. Né à Bourges en 1652, il avait déjà seize ans lorsqu'il entra chez les PP. Jésuites. Dès qu'il eut achevé ses études, qui avaient fait bien augurer de son intelligence supérieure, il fut successivement chargé des classes d'humanités, de rhétorique, de philosophie et de théologie morale. Ce ne fut qu'après ce noviciat laborieux qu'il fut appelé à monter dans la chaire chrétienne. Ses premiers sermons, qu'il prononça a Paris, en 1669, c'est-à-dire au plus beau moment du règne de Louis XIV et quand peut-être il fallait rappeler aux puissants et aux heureux que toute chose n'est que vanité, eurent un immense succès. On ne s'entretenait que du nouveau prédicateur ; madame de Sévigné se rendait auprès de sa fille l'organe de l'enthousiasme général. Louis XIV voulut l'entendre. Bourdaloue prêcha à la cour l'A vent en 1670, le Carême en 1672; il y fut redemandé pour les Carêmes de 1674, 1675, 1680 et 1682, et pour les Avents de 1684, 1686, 1680 et 1695. — 11 n'y eut jatnais idée d'un succès semblable. Le roi se plaisait singulièrement à la parole de Bourdaloue, et disait qu'il aimait mieux les redites de celui-là que les nouveautés d'un autre,

U CI1AIIIK ClIKÉTIt.NM;

Bourdalouc lui mis, après la révocation de l'édil de Nantes, ù une «'•preuve bien diflieile : on l'envoya dans le Languedoc pour évangéliser le;» protestants que la |)erséeution avait exaspérés. Il arrive à Montpellier, et bientôt les dissidents se pressent autour de sa chaire avec autant d'ardeur que le» catholiques. Tout le monde aspire à entendre celle parole suave, onctueuse, véritable écho du ciel. 11 soulage les blessures des uns, ranime la fui des autres et pénètre dans toutes les âmes. Ouellcs victoires que celles-là! Qu'ils sont grands devant Dieu, ceux qui transmettent directement sa parole à la multitude et qui font souvenir l'homme des mystères de sa destinée future!

Vers la lin de sa vie, Bourdalouc quitta la prédication pour l'exercice des bonnes œuvres. On ne le vit plus guère que dans les hôpitaux et les prisons. Il n'était personne qui ne chérit sa douceur et n'admirât sa conduite. Ce vénérable religieux fut la réfutation vivante des Provinciales de Pascal, ainsi que l'a dit un de ses contemporains.

Un excès de zèle causa sa mort, qui eut lieu en 1 704. Bourdalouc, cédant aux instances d'une abbesse, prononça, quoique très-dangereusement enrhumé, un sermon pour une prise d'habit. Son mal ne lit plus qu'aller en empirant, sans que le vieillard cessât de visiter ses pauvres et de se rendre à son confessionnal.

Parmi ses qualités il faut citer surtout la puissance du raisonne ment : la force de sa dialectique arrivait jusqu'à l'évidence. En outre, son inépuisable fécondité donnait à ses plans une variété inlinic Bossuet n'a rien dit de supérieur à la première partie du fameux discours sur la Passion.

Mascaron eut avec les protestants à Saumur, en 1063, des succès analogues à ceux de Bourdalouc. Né à Marseille en 1034, il entra dans l'ordre de l'Oratoire, où il apporta toutes les qualités qui constituent l'éloquence chrétienne, qualités un peu ternies cependant par un reflet de l'exagération qui avait régné précédemment. Mais il avait une physionomie si belle, une voix si pénétrante, qu'il produisait immédiatement une forte impression sur son auditoire. Ce fut ce (pii advint à Ai*, à Marseille, à Nantes, et enlin à la cour, où

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Mascaron fut demandé pour l'Avent de 1660 et pour le Caféine de 166] . — En 1669, Mascaron osa dire la vérité à Louis XIV , au sujet des faiblesses de sa vie privée. Là-dessus, grande indignation parmi les courtisans. « Messieurs, leur dit le roi, le prédicateur a lait son devoir; c'est à nous à faire k* notre. » Et, quand Louis XIV revit Mastaron, il le remercia du zèle qu'il lui avait montré et lui demanda l'assistance de ses prières.

L'année suivante, Mascaron prononça, à deux jours de distance seulement, et sans être effrayé par la lourdeur de sa lâche, 1 oraN son funèbre de Henriette d'Angleterre et celle du duc de Heauforl. Nommé évêque de Tulle en 1671 , il sut être à la hauteur de ses devoirs nouveaux. Quelques années après, l'oraison funèbre de Turenne mettait le comble à sa réputation : personne plus que lui n'avait le droit d'écrire ce morceau, car il avait plus que personne contribué à la conversion du grand capitaine. — Transféré à l'évêché d'Agen, il s'y concilia des milliers de protestants : le reste de sa vie se passa cuire ses fonctions épiscopales et la prédication. Les pauvres furent ses héritiers '■.

Son contemporain Fléciiier lui a été souvent comparé. Mais disons tout de suite que Mascaron avait plus de force et de mouvemenl , ce qui n'empêcha pas que Fléciiier ne se soit placé au premier rang des orateurs sacrés. Dès l'âge de seize ans, il eut le bonheur de trouver un guide et un ami dans le P. Audifret, général de la congrégation de la Doctrine chrétienne. Sous celte direction précieuse il forma son goùl d'après les meilleurs modèles. Il raconte quelque part que, pour mieux se garantir de l'exagération, il lisait parfois les sermonnaires italiens cl espagnols, qu'il apjielle ses bouffant.

En 1659, à l'âge de vingt-sept ans, Fléciiier professait la rhétorique à Narbonne. Mais, le P. Audifret étant mort, son élève quitta l'habit et vint à Paris, où il remplit les modestes fonctions de catéchiste. Ce ne fut pas par son éloquence qu'il se lit d'abord apprécier : bien lui prit d'être très-habile poêle latin et d'avoir composé

• Il niminil le 1«J novi'inlnc 170,".

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le Cireux reyius, sur le brillant carrousel donné par Louis XJV en 16ti2. Cela le mit en évidence. Il fut chargé de l'éducation du jeune de Caumartin, depuis intendant des finances; le duc de Monlausier, qui ne prodiguait pas l'amitié, se déclara son prolecteur et lui procura la place de lecteur du Dauphin.

Ses sermons commencèrent à être goûtés ; son oraison funèbre de madame de Montausicr lui ouvrit les portes de l'Académie française, où il fut reçu le même jour que Racine, et, le croirait-on? avec bien plus de succès. Le roi lui donna levêché de Lavaux, puis le transféra à celui de Nîmes, en disant qu'il y pourrait rendre encore plus de services à la religion, puisque les calvinistes étaient plus nombreux à Nîmes. Il est certain que Fléchier agit avec une tolérance cl une douceur telles, pendant les troubles des Cévennes, que sa mémoire est restée en vénération parmi les protestants. Li liste de ses bienfaits serait longue â dresser : on y verrait que, dans l'hiver de 1709, Fléchier fut comme Fénelon le nourricier des indigents ; tous, sans distinction de culte, avaient droit et curent part aux secours du bon évèque. Aussi éclairé que pieux, Fléchier écarta de son diocèse toutes les superstitions qui eussent pu amoindrir le culte catholique aux yeux des protestants. Simple comme les apôtres, il ne voulut pas qu'on lui érigeât un fastueux monument funéraire ; et, quand il sentit approcher le terme de sa vie, il commanda à un sculpteur le dessin du plus modeste tombeau. A peine avait-il donné cet ordre qu'il mourut à Montpellier, à l'âge de soixante-dix-huit ans1.

L'onction, celte qualité qui ne s'acquiert pas par l'étude, caractérisa plus encore Massillon que ses illustres devanciers. Botirdaloue et Bossuet étaient venus parler à un siècle plus grave; Massillon s'adressa à des esprits plus relâchés, plus efféminés. 11 avait besoin de les émouvoir et de les convaincre davantage.

Il naquit à Hyères en 1665. Fils d'un simple notaire, il était destiné à devenir le successeur de son père, qui le retira de bonne heure des mains des oratoriens; niais ceux-ci, qui avaient jugé les dispositions précoces de leur élève, insistèrent tellement, que le jeune

* Le 16 février 1710.

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horamo enlra dans leur congrégation. Malgré l'ardeur qu'il avail apportée à l'élude et le plaisir qu'il éprouvait à réunir autour de lui ses condisciples pour leur réciter des sermons à sa manière, Massillon ne se croyait pas la moindre vocation pour la chaire. Il n'aspirait qu'à enseigner soit la philosophie, soit la théologie. Ses doctes maîtres eurent de lui une opinion tout autre, opinion justifiée par quelques panégyriques qu'il prononça avec succès. Mais précisément le bruit qui se faisait déjà autour de son nom effraya le modeste prêtre : il alla s'enfouir à l'abbaye de Sept-Fonds, dont la règle était aussi austère que celle de la Trappe. Il espérait bien avoir conquis l'obscurité et le silence, quand une circonstance imprévue le contraignit à se. révéler de nouveau. L'abbé de Sept-Fonds, ayant reçu du cardinal de Nnaillcs un de ses mandements, désigna Massillon pour faire la réponse. Le cardinal, charmé de cet écrit, voulut en connaître l'auteur. Massillon fut nommé, et, de plus, forcé de se rendre aux vœux du cardinal, qui l'appela à Paris, ne voulant pas qu'un aussi beau talent restât enfoui dans un cloître. Massillon fui placé à la tète du séminaire de Saint-Magloire, où il composa ses premières Conférences ecclésiastiques.

Envoyé à Montjtel lier par ses supérieurs, il eut le dangereux honneur d'y prêcher après Bourdaloue : sa victoire fut complète. Massillon avait en effet le langage harmonieux et riche d'images qui plaît surtout aux populations du Midi. 11 parlait à l'oreille autant qu'au cœur.

On sait que Louis XIV lui dit, après la prédication de l'Avcnt qu'il lit à la cour, en 1690 :

« Mon père, j'ai entendu plusieurs orateurs dans ma chapelle : j'en ai été fort content; pour vous, toutes les fois que je vous entends, je suis mécontent de moi-même. »

Massillon se dérobait le plus possible à la renommée et tremblait de se sentir de l'orgueil. Félicité par un de ses confrères sur la manière admirable dont il venait de prêcher :

« Eh I laissez, mon père ! s'écria-t-il ; le diable me l'a déjà dit plus éloquemment que vous ! »

Il eut deux suffrages d'un genre bien opposé, mais également sin-

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cères : Bourdaloue voulut l'entendre, et il dit ensuite avec une admiration pleine d'humilité : « Hune oportet crescere, me autem minui\n Les acteurs allaient eux-mêmes étudier sa physionomie imposante, son geste noble; et Baron dit un jour a un de ses camarades, après une de ces épreuves :

« Voilà un orateur!... Nous autres, nous ne sommes que des comédiens. »

Nous ne chargerons pas cette biographie de la liste des convenions éclatantes qu'opéra l'éloquence de Massillon. Mais citons un fait frappant.

Ce fut à Saint-Euslache qu'il prononça son célèbre sermon sur le Petit nombre de* élus. Tout à coup il s'adresse ainsi à l'auditoire : « Je suppose, nus frères, que c'est ici votre dernière heure et la fin de l'univers... que Jésus-Christ va paraître dans sa gloire, au milieu de ce temple, pour nous juger... Croyez-vous qu'il s'y trouvât seulement dix justes?... Restes d'Israël, passez à la droite; froment de Jésus-Christ, démêlez-vous de cette paille destinée au feu... 0 Dieu ! où sont vos élus, et que reste-t-il pour votre partage? » Ce mouvement produisit un effet soudain et irrésistible : toute l'assemblée se leva, comme si la main vengeresse de Dieu était déjà étendue sur elle. Lorsque Massillon prononça ce discours à Versailles, le même effet eut lieu sur le roi et sa cour.

En 1710, Fléchier était mort; Massillon restait seul entre les orateurs du grand siècle. Qu'il fut admirable, le jour où il eut à prononcer l'oraison funèbre de Louis XIV et où, après avoir contemplé en silence le catafalque élevé au milieu de l'enceinte sacrée, il s'écria : a Dieu seul est grand, mes frères! » Ce mol disait tout le néant des soixante-dix années de gloire et d'épreuves qui venaient de s'achever.

Le Régent, qui, on doit le reconnaître, aimait toutes les supériorités, conféra à Massillon l'évêché de Clermont, où le digne oratorien apporta son immense charité, sa bonté infinie. Placé à la tête d'un diocèse pauvre et que chargaient d'énormes impôts, il n'était pas

* Celui-là doit grandir, cl moi, je dois décroître.

de sacrifices qu*il ne s'imposât pour subvenir à tant «le minera. Il en lit In représentation dans une lettre louchante qu'il adressa au cardinal Fleury et qui est restée comme un témoignage de son amour pour les malheureux. On y voit que l'Auvergne était, à cette époque, une des contrées les plus misérables de la France, et que les nègres de nos îles étaient beaucoup moins à plaindre que nos paysans, auxquels, la moitié de l'année, faisait défaut le grossier pain d'avoine qui était leur unique nourriture.

Joignant l'exemple au précepte, Massillon donnait tout aux pauvres. L'Hôtel-Dicu de Clennontful son légataire universel.

Son œuvre la plus populaire est le Pelil-Carême, qu'il conqwsa tout exprès pour Louis XV. 11 avait à se faire comprendre d'un prince âgé de neuf ans seulement, et il écrivit en six semaines ce cours de morale religieuse. Vers celte é|>oquc, il avait élé élu de l'Académie française, en remplacement de l'abbé de Louvois.

Une attaque d'apoplexie le surprit, en 1742, dans sa quatre-vingième année.

Un trait entre mille suffira pour peindre sa belle âme. Un couvent de religieuses était sans pain et n'osait se plaindre, de peur d'être supprimé. L'évèquc deCIcrmont apprit cet étal de choses. Il envoya secrètement une somme qui pourvut aux besoins des pauvres religieuses: et ce ne fui qu'après sa mort qu'elles connurent le nom de leur bienfaiteur.

né rs îtst — hokt is ut*

Un |M>èïe naïf et simple comme Homère, ingénu et sincère comme la nature elle-même, nous n'avons eu qu'une fois ce rare miracle, cl dans la |>ersonne de Jean de la Fontaine. Il nous est venu de la

Champagne, celle terre vraiment française, où le paysage lui-même a le caractère sobre et frais de celte poésie toute nationale avec des accents antiques.

Jeune et à la veille de se marier, la Fontaine était un des cavaliers du bel air à ChAteau-Thierry, lieu de sa naissance, habitation de son père, qui était maître des eaux et forêts. Marié h vingt-six ans, il ne sut pas s'accommoder des obligations du mariage, et il s'éloigna bientôt de sa femme, Marie Héricart, pour ne plus la revoir qu'en indifférent et à de rares intervalles. C'était déjà le distrait el l'insoucieux que nous connaissons; mais, bien qu'il fût un peu, comme il disait de lui-même, « l'enfant du sommeil et de la paresse, » il n'avait tardé à éveiller son esprit que pour que le réveil fût aussi prodigieux qu'il serait soudain. Ses premières études n'annonçaient pas un génie poétique. A vingt-deux ans, il se sentit animé de l'ambition lyrique, en entendant réciter une ode de Malherbe. Il se mit à étudier ce poêle; il étudia aussi Voiture, dont il a dit depuis : « Il pensa me gâter. » Un ami, qui se destinait aussi aux poétiques entreprises, et qui y réussit quelquefois, Maucroix, le tourna vers l'antiquité, où la Fontaine trouva dans Plalon et dans Virgile ses plus chères délices ; mais son premier maître fut surtout Marot, qu'il consulta fréquemment, ainsi que les vieux Gaulois, Rabelais en tête. II ne négligea pas non plus les Italiens, qui furent, comme on disait, ses livres de chevet; l'Arioste et Boccacc lui servirent d'initiateurs et de modèles.

Marot lui apprit la langue de ses premières poésies, langue tout archaïque; il lui en suggéra les formes et les rhylhmes. Après une traduction d'une comédie deTérence,,nous voyons la Fontaine mub liplier les rondeaux, les dixains, les triolets, les ballades, les chants royaux, tout l'attirail marotique. Toutes ces choses légères se publiaient sous les auspices d'un grand et puissant personnage, le surintendant Fouquet. Ce Mécène de quelques années, qui avait l'esprit clairvoyant et l'âme libérale, comprit la valeur de la Fontaine et se plut avec lui. Il fit du spirituel provincial son poète accrédité et pensionné. La Fontaine ne fut pas tardif à témoigner sa n connaissance: il composa pour son bienfaiteur unpnëme, resté inachevé, qui

portait le titre du Songe de Vaux. Dans ces essais d'un génie à son début on trouve déjà des vers d'une grâce parfaite :

Par do calmes vapeurs mollement soutenue (la>'uil), La tête sur fou bras et son lrras sur la nue. Laisse tom! er des fleurs et ne les r.'-pand pas.

\a> poème d'Âdonù fut encore dédié à Fouquet. Bon nombre de pièces détachées sont aussi adressées à Pellisson, l'ami de Fouquet, et aussi l'ami de ce la Fontaine avec lequel les plus beaux esprits et les plus grands seigneurs s'étaient liés avec une aisance et une promptitude qui ne font pas supposer chez le fabuliste cette absence de qualités aimables que lui a gratuitement prêtée la Bruyère. En 1661, la Fontaine écrivit encore une épître à Fouquet.

Quelques mois après, Fouquet était arrêté à Nantes, et son procès se terminait, comme on le sait, par une condamnation à la détention perpétuelle. En même temps que, de sa prison de la Bastille, Pellisson publiait des plaidoyers en faveur de son protecteur abattu, la Fontaine, non moins courageux, fit paraître sa fameuse Élégie aux nymphes de Vaux, où il faisait appel à la clémence du roi. Cette hardiesse de la fidélité compromit à jamais dans l'esprit de Louis XIY la Fontaine, qui ne fut jamais un des poètes choyés à Versailles ; mais elle doit recommander à l'estime de la postérité cet homme, dont le caractère a été en cette occasion à la hauteur de son génie. Il fallait une singulière audace et une grande force de cœur, dans le siècle de l'obéissance à tout prix, pour oser s'écrier, en parlant d'un ministre en disgrâce :

J'accoutumai chacun à plaindre ses malheurs.

A cette même époque, la Fontaine s'unit d'une amitié durable avec un jeune poète, qui devait mieux que lui plaire au maître de Versailles : c'était Racine, moins habile encore dans l'art des vers que son ami, plus instruit, plus nourri de l'antiquité. En même temps il avait trouvé une protectrice aimable et chaleureuse dans Marie

Mancini, tluchcs.se de Bouillon; elle l'encouragea à publier séparément Jocvrulc, et, un an après, un recueil de contes, badinages fort légers où il s'inspirait des vieux fabliaux, des récits italiens et de sa propre imagination. Faut-il ajouter que, dans ce genre trop libre, le poète français dépassa tous ses devanciers? L'un de ces contes, imité de l'Àrioste, Joconde, fut attaqué par l'envie; Boileau le défendit énergiquement. Ce fut à celle époque que se forma cette association amicale de Boileau, Racine, Chapelle, Molière et la Fontaine; c'est de là que datent ces réunions de la rue du Vieux-Colombier et d'Auleuil, que le poème de Psyché a célébrées d'une façon si charmante.

La Fontaine avait publié un second recueil de conles, quand, en 1C08, il donna au public un recueil de fables composé de six livres. Arrêtons-nous un peu devant ces premières assises d'un des monuments de la poésie française. La Fontaine avait renouvelé la fable, trop brève chez Ésope, trop froide chez Phèdre, trop prolixe et trop puérile chez les fabulistes du seizième siècle, pour atteindre à la hauteur d'un genre littéraire. Supérieur à ses devanciers, la Fontaine devait rester inimitable ; il devait égaler la fable l'ode, à l'épopée, à l'idylle syracusaine, à l'odelette anacréontique et même à la comédie de Molière, fondant, pour ainsi dire, toutes les poésies dans un genre nouveau et original. Il devait trouver et saisir tous les tons, passer sans effort et sans embarras de la familiarité la plus charmante à la noblesse la plus sublime, et atteindre le comble de l'art dans le naïf et dans le grandiose. Type du génie gaulois, il eut aussi, cet heureux fabuliste, quelque chose du génie grec, et l'on eût dit, en le lisant, Rabelais à l'école de Platon. Ce sont les flots d'ilissus dans une plaine de Champagne, c'est l'Olympe dans une kermesse.

Nous n'insisterons pas sur le charme de ces fables après Chamfbrt, après Taine ; mais on ne peut se lasser de rappeler tant d'observation, tant de connaissance du cœur humain, déguisé sous la peau ou sous la fourrure du renard ou de l'ours. On voudrait signaler au passage quelques-uns de ces traits incisifs qui vont droit aux éternelles folies de l'homme, et qui, à travers la grande ménagerie de la Fontaine, arrivent à la cour de Louis XIV. Rappelons aussi celle douce morale, plus sensible qu'on ne veut le croire, humaine, il est

vrai, plutôt que chrétienne, mais honnôle et touchante toutefois, et ce rare enthousiasme de l'amitié, qui ennoblit et relève celui qui fut un mari distrait et un père indifférent.

Ce premier recueil de fahles fut suivi de la publication d'un ouvrage mêlé de vers et de prose sur les amours de Psyché. La réputation de la Fontaine grandissait. Madame de Sévigné était une de ses plus décidées admiratrices. Madame de la Fayette avait contracté avec lui des relations d'admiration qui durèrent près de vingt-cinq ans; mais sa plus intime amie devait être madame de la Sablière. Elle comprit la position pénible de la Fontaine, pauvre et sans pension ; elle lui ouvrit sa maison comme un asile amical, où la Fontaine payait son écot

En Ikwix vors qui forçaient à l'accueil.

comme l'a dit un poëte contemporain. Pour cette dévouée bienfaitrice, la Fontaine était de la famille. Femme instruite, éclairée, au point d'entendre le latin et de s'être familiarisée à l'élude des sciences avec Bernieret Roberval, elle se plaisait aux charmes de la poésie. Si distinguée qu'elle fût, si renommée de son temps, elle a dû son immortalité à la Fontaine, qui sous ce nom nous a laissé d'elle le portrait le plus séduisant et le plus aimable. Madame de Montespan favorisait aussi le poëte, et surtout madame de Thianges, qu'il a chantée sous le nom de Daphné. La disgrâce de madame de Montespan, la mort du duc de la Rochefoucauld, privèrent la Fontaine de sas meilleurs appuis à la cour. L'influence de madame de Mainlenon ne pouvait que lui être hostile; la Fontaine s'en aperçul. Quand il fut élu à l'Académie, en 1683, le roi refusa pendant un an de confirmer le choix de la Compagnie. Enfin la Fontaine put prendre la place qui lui était marquée. La conversion de madame de la Sablière, sans faire sortir la Fontaine de cette maison amie, le livra un peu plus à lui-même. Il profita de celle liberté pour se lier avec les princes de Conti et de Vendôme, et entrer dans la société «lu Temple. Cependant 1rs nouveaux livres de fables élaient toujours remplis du nom de madame de la Sablière. « Ne montrez ces vers à personne, écrivait-il un jour; car madame de la Sablière ne les a

pas encore vus. » Mais il avait le regret de ne plus voir que de lemps à autre cette personne, tout occupée de bonnes œuvres et d'actes de dévotion. L'ennui et la mauvaise fortune inspirèrent à la Fontaine l'envie de passer en Angleterre, où voulait l'emmener la duchesse de Bouillon. Les princes deConti et de Vendôme, généreux à bon droit, retinrent la Fontaine par leurs largesses. Madame d'Hervarl, femme d'un maître des requêtes, devint pour lui une aulre madame de la Sablière. La Fontaine vécut dans ces compagnies aimables et brillantes jusqu'en 1692, époque à laquelle il se sentit frappé d'une atteinte irréparable par une maladie qui faillit être mortelle. Les idées religieuses reprirent le dessus dans son ûme, et, avec une bonne foi et une sincérité parfaites, il se convertit et mourut en 1093, après deux ans de vie pieuse et exemplaire. Maucroix et Racine, unis jusqu'au bout, le fortifiaient et le soutenaient dans son retour à Dieu. Le duc de Bourgogne, qui s'était déjà occupé de lui, lui envoyait l'argent de ses menus plaisirs. Il y avait quelque chose de touchant dans cet hommage d'un enfant de dix ans à un vieillard; il y avait aussi quelque chose de significatif : c'était comme le présage de l'hommage éternel que toutes les générations enfantines rendront à celui qui s'est fait petit pour les amuser et les instruire, et qui pourtant a su rester grand pour les yeux plus clairvoyants des hommes. Maître de l'âge mûr aussi bien que précepteur de l'enfance, ainsi mourut, comme on mourait dans ces temps de foi intérieure et persistante, « l'auteur de Joconde, armé d'un cilice; » ainsi mourut le poète le plus naturel et le plus spontané du dixseptième siècle; celui qui eut le sentiment le plus antique des beautés vivantes du monde et de la fraternité qui nous unit aux êtres inférieurs,

Hôtes de l'univers sous le nom d'animaux ;

celui qui conserva le plus fidèlement la vieille tradition gauloise; celui que Molière et Fénelon préféraient a ses rivaux, et dont on a pu dire de nos jours : « C'est l'Homère de la France*, » sans que l'on ail réclamé contre ce jugement définitif.

LES AUTISTES DU DIX-SEPTIÈME SIÈCL

JACQUES CALLOT — NICOLAS POUSSIN CLAUDE LORRAIN — EUSTACHE LESUEUR — CHARLES LEBRUN — PUOET CLAUDE PERRAULT - MANSART - MIQNARD - RIQAUD SÉBASTIEN BOURDON - SANTERRE - JOUVENET - LES PARROCEL LES COYPEL - COYSEVOX - LES COUSTOU

Jacques Callot, si l'on veut prendre les choses au pied de la lettre, n'appartient pas à la France, mais bien à la Lorraine, qui sut, jusqu'à Louis XIII, conserver par l'habileté de ses princes une nationalité distincte. Cependant son esprit d'observation, son humour, le genre tout français qu'il créa, les travaux importants qu'il exécuta pour le cardinal de Richelieu, tels sont les titres qui le rattachent étroilement à notre pays et à notre école. Né à Nancy en 1595, il était d'une famille honorablement posée à la cour de Lorraine; ses ancêtres avaient exercé des emplois importants; mais ni son blason ni la perspective des dignités ne valurent à ses yeux lé rêve de l'art et la vision du beau. 11 n'avait que douze ans quand il s'enfuit pour échapper à la pression de sa famille, qui voulait le contraindre à prendre un élat. Sa course errante le conduisit en Italie, et le fit lomber entre les mains d'une troupe de zingari; ceux-ci le menèrent à Florence, où l'aventureux enfant fut recueilli par un officier du grand-duc Côme II. On peut dire que cette rencontre de bohémiens eut une influence marquée sur le génie de Callot, en lui indiquant le genre exceptionnel qu'il cultiva. Ramené à Nancy par des marchands lorrains qui l'avaient rencontré à Rome et reconnu, il prit une seconde fois la fuite, fut retrouvé à Turin par son frère aîné, et finit par obtenir de ses vieux parents la permission d'ôlre artiste et de voyager à son gré. Il passa plusieurs années à Rome, étudiant un peu, mais très-peu, chez Giulio Parigi et Philippe Thomassin ; déjà son nom avait acquis de la célébrité, et Corne H l'appela à Florence. Callot témoigna une juste reconnaissance de

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l'accueil qu'il reçut du grand-duc, et il ne fallut rien moins que la mort de Corne II pour lui faire quitter sa patrie d'adoption. En 1620, Gillot revint en Lorraine, où il se maria. Sauf un voyage qu'il fit à Paris, sur la prière de Louis XIII, il ne quitta plus sa ville natale, qu'il eut la douleur de voir prendre par les Français. En celte circonstance il montra un rare désintéressement; car, Richelieu lui ayant fait offrir une forle récompense pour perpétuer le souvenir de la prise de Nancy, il répondit à l'envoyé du ministre : « J'aimerais mieux me laisser couper le pouce, plutôt que de faire quelque chose de contraire à l'honneur de mon prince ou de ma patrie! » Ce fut ainsi qu'il refusa une pension de trois mille livres que lui avait accordée Louis XIII. — Le duc Henri sut reconnaître la généreuse fidélité de son sujet en lui assurant une existence aisée. Mais Callot ne ménageait pas assez ses forces : il s'épuisa par son ardeur au travail et laissa, à l'Age de quarante-trois seulement, son œuvre inachevée. Telle qu'elle est cependant, cette œuvre précieuse sera toujours admirée et consultée avec fruit : non-seulement le caprice et la fantaisie nous y transportent dans le monde le plus étrange des grotesques et des bohémiens ; mais encore le philosophe, le penseur, trouvent leur compte dans les Malheurs et les misères de la guerre, la Grande et la petite Passion, le Massacre des Innocents et tant d'autres pages admirables que Callot fit avec le crayon et le burin, n'ayant pas la patience ou dédaignant de les peindre à l'huile.

Nicolas Poissi.n, né aux Andelys en 1591, se révéla dès l'enfance. Son maître, Quentin Varin, eut le bon esprit de reconnaître qu'il ne pouvait pas lui enseigner grand'chose et de l'engager à venir à Paris. Déjà Poussin avait un talent remarquable de praticien. 11 rencontra une généreuse hospitalité chez un gentilhomme poitevin qui lui fournit tous les moyens nécessaires pour continuer ses études et travailler. La vue d'estampes faites d'après Raphaël lui indiqua la route qu'il devait suivre. Depuis ce moment il lutta contre sa misère et le désir de partir pour l'Italie. Il avait déjà vingt-neuf ans quand il eut le bonheur de lier connaissance avec le cavalier Marini, \toë\e italien très-célèbre en ce temps. Marini s'intéressa vivement à lui

m LES ARTISTES DU DIX-SEPTIEME SIECLE

et lui donna rendez-vous à Rome, où Poussin arriva en 1624. Là encore, par suite du départ de Marini pour Naples, Poussin se trouva seul et sans ressources. 11 se lia d'amitié avec le sculpteur Duquesnoy, dit le Flamand, et ce commerce studieux fut utile à l'un et à l'autre. Sur ces entrefaites, le cardinal Barberini, à qui Poussin avait été recommandé, se souvint de lui, au retour de ses légations. De concert avec le cavalier del Pozzo, homme très-éclairé, il encouragea puissamment Poussin, et ce fut alors que celui-ci, qui avait dû consacrer son talent à la décoration hâtive des églises, put l'appliquer à des tableaux d'un caractère vrai, historique et grave, tels que la Mort de (iermanicus, la Peste des Philistins, Pyrrhus sauvé, et YEnlèvement des Sabincs. On remarqua que Poussin ne donnait guère à ses figures qu'un pied et demi de hauteur : c'était une innovation dans l'art, et c'était aussi une preuve de la pénétration d'esprit de Poussin, qui avait compris que l'époque de la grande décoration murale était passée et qu'il fallait maintenant faire des tableaux de cabinet. Depuis Poussin, la plupart des peintres, suivant son exemple, ont travaillé pour les galeries particulières. I,c cardinal de Richelieu, qui s'efforçait de ranimer les arts en France, fil appeler Poussin à Paris par M. Desnoyers, surintendant des bâtimenLs. Longtemps Poussin résista; il résista même à une lettre du roi, car il jugeait avec raison que Rome est la véritable patrie du peintre. Il dut enfin se rendre à de si pressants appels, fut admira blement accueilli, logé au Louvre et accablé de travaux. Mais l'envie des artistes médiocres lui suscita mille tracasseries; et, quelle que fût la dignité de son caractère, il ne put résister au désir de se soustraire à tant de misérables critiques. Il demanda donc la permission d'aller régler ses affaires à Rome, partit et ne revint plus. Il travailla encore vingt-trois ans, et l'on peut s'étonner du nombre d'ouvrages qu'il fit en cel espace de temps1. Ses derniers jours furent consacrés à peindre quatre paysages, genre dans lequel il excellait. « En observant ces quatre tableaux de près, dit M. Dclécluze, et lorsque l'on suit sur la toile les traces d'une main défaillante obéissant mal

« Il mourut en 1665.

à un génie si jeune el si vivant encore, on se sent profondément ému Rien ne fait mieux comprendre la différence qu'il y a entre l'âme et le corps, entre la pensée qui est immortelle cl la main qui seule s'arrête, se refroidit et meurt. »

Comme Callot, Claude Gelée appartint à la Lorraine. Ne d'une famille obscure, en 1600, il fut mis en apprentissage chez un pâtissier. Devenu orphelin à l'âge de douze ans, il partit et alla à pied jusqu'à Fribourg pour retrouver son frère aîné, Jean Gelée, qui y exerçait la profession de graveur sur bois. Celui-ci lui donna les premières notions de dessin. Un de ses parenls conçut bon augure de ses dispositions ; et, comme il se rendait à Rome pour son commerce, il y emmena le jeune garçon, qu'il plaça chez le peintre de paysage Augustin Tassi. Bientôt Tassi, qui l'avait pris à peu près comme valet, l'apprécia cl lui donna quelques principes de peinture. Claude, ayant vu des tableaux de Goffredi Wiels, ne put résister au désir d'aller à Naples étudier chez ce maître. 11 y resla deux ans. Au retour, il éLiit lui-même un maître. Après une excursion en Allemagne et en Lorraine, à travers des Iribulalions de toute sorte, misère, maladies, etc., il s'en revint à Rome. Alors la fortune commença à lui sourire. Apprécié du pape Urbain VIII, puis de Clément IX, lié d'amitié avec Nicolas Poussin, il ne pouvait plus suffire aux demande* des amateurs. Nous n'avons pas à dire ce qu'étaient ses paysages, si lumineux, si paisibles, si remplis des enchantements de la vie heureuse. Tout le monde les a admirés. Personne ne sut mieux que lui s'approprier les phénomènes de la lumière. Le musée du Louvre possède dix-sept tableaux de Claude Lorrain. Ce grand peintre jouit pleinement de sa gloire; comme son ami Poussin, il mourut à Rome1, laissant beaucoup de bien à ses héritiers.

Simon Vouet1, qui manquait de grandes qualités, de style, de noblesse, et n'était, à vrai dire, qu'un peintre décorateur, fut cependant le maître d'Euslachc Lesueur, de Charles Lebrun, de Pierre Mignanl, et |>eut ainsi être appelé, malgré l'infériorité de son (aient, le créateur de l'école française. Ce fut comme par grâce que

• En IC82.

* Né à Paris en 1582, mort en 1<J49

Lesueur1, fils d'un sculpteur pauvre, fui admis dans œt atelier où Lebrun était reçu avec fracas. Vouet profila de la facilité d'exécution de Lenteur pour l'associer à ses travaux. Il lui céda huit grands tableaux à faire sur le poërae du dominicain François Colonua. Sur ces huit tableaux, sept ont été perdus; le huitième révèle les qualités du jeune artiste, que la vue des antiques et des Raphaël rapportés d'Italie par le premier maréchal de Créquy avait soudainement transformé. Sous l'influence de Poussin il entreprit, à l'âge de vingtdeux ans, son grand tableau, Saint Paul imposant les mains aux malades. Cette œuvre conquit a Lesueur le patronage de Poussin, qui, de retour en Italie, se plut à envoyer à son jeune émule des conseils et des dessins faits de sa main d'après les meilleurs modèles. Au reste, le génie de Lesueur était tellement élevé, que ce grand artiste devina les maîtres sans les avoir vus, et s'assimila tout ce qu'il y avait d'idéal en eux. Lesueur fut le peintre de l'âme. A vingt-cinq ans il épousa une jeune fille pauvre, et il se vit en butta aux dures nécessités du ménage. Il lui fallut alors se multiplier, se livrera une foule de travaux infimes, graver, enluminer, faire des frontispices de livres. Sa meilleure ressource devint un emploi d'inspecteur des recettes aux octrois de Paris. Il put vivre de sa place et reprendre son pinceau. Mais ses malheurs n'étaient pas terminés : il eut un duel, tua son adversaire et fut forcé de se réfugier chez les Chartreux de la rue d'Enfer. Utile événement, puisqu'il en est sorti les vingt-deux tableaux de la Vie de saint Bruno. Veuf et sans enfants, éprouvé par l'injustice du monde, tout entier à la bienfaisante influence de la foi, Lesueur se trouva merveilleusement propre à exécuter ces peintures, où s'harmonisent si bien la simplicité, la noblesse et l'expression. Son chef-d'œuvre est peut-être la Prédication de saint Paul à Ephesc devant les juifs et les gentils, tableau que la compagnie des orfèvres lui commanda pour Notre-Dame, et qu'elle lui paya... quatre cents livres ! Les dernières années de Lesueur furent consacrées à la décoralion de l'iiôlel Lambert, ce rendez-vous de tant de richesses artistiques. Il y exécuta dix-neuf peintures, qui , par bonheur, ont été trans-»

» Né en 1617, mort en 1855.

portées au Louvre. Qui s'imaginerait, en lisant la liste des travaux de Lesueur, que leur sublime auteur mourut à Irente-huit ans? Il est rare que les hommes de génie aient le temps de jouir de leur gloire. En se sentant près de sa fin, Lesueur avait voulu retourner chez les chartreux; et ce fut de ce saint asile que sa belle âme s'envola pour retrouver ses modèles divins.

En apprenant cette mort, Ciiari.es Lebrun s'écria : « Voilà une grande épine tirée de mon pied! » Lebrun, en effet, avait toujours ressenti une violente jalousie à l'égard du modeste Lesueur, dont il ne pouvait se dissimuler la supériorité, et il s'était appliqué à le traverser sans relâche en lui faisant refuser ou retirer les commandes. Lebrun devait, d'ailleurs, beaucoup mieux réussir que son rival. C'était l'homme du siècle de Louis XIV, un courtisan, un flatteur, un peintre théâtral. Aussi devint-il premier peintredu roi, chevalier de son ordre., dirccleùr des manufactures royales des Gobelins, directeur, chancelier et recteur de l'Académie de peinture, et prince de l'Académie de Saint-Luc. Ayant connu Poussin à Paris, il s'était attaché à lui et avait obtenu du maître la permission de le suivre. Son séjour de six ans à Rome ne fut pas infertile; Lebrun étudia beaucoup et prit l'habitude de la peinture à grande tournure. La faveur de Louis XIV et de Colbert en fit un homme important qui, outre le prix élevé de ses tableaux, recevait des gratifications nombreuses et une pension de douze mille livres. Ce fut sur ses avis que Louis XIV fonda l'Académie de France à Rome, une des meilleures institutions de son règne*.

Trop de génie, trop de fougue, trop de rudesse, voilà ce qui perdit notre grand sculpteur Puget et le mit en dehors d'un siècle où l'on ne voulait que de l'élégance symétrique, et ou" les Coustou et les Coysevox, avec leur talent plein d'élégance molle, étaient bien plus faits pour plaire au roi. Puget avait le tort de penser en grand, de concevoir des projets gigantesques. L'homme qui, selon sa propre expression, « faisait trembler le marbre, » devait naturellement effrayer les courtisans musqués de Versailles. La longue vie de Puget fut une

* Lebrun j né en 1618, mourut en 1690.

continuelle lutte contre l'injustice. En vingt-trois ans, ce sublime sculpteur ne put faire agréer du mi que trois morceaux : le Milon, V Andromède et son bas-relief d'Alexandre. Encore tout cela fut-il paye mesquinement. On ne peut donc songer sans rcgrels à ce que la France a perdu de chefs-d'œuvre par la faute de Colbert, qui ne sut pas comprendre l'artiste marseillais. Pugel avait commencé par travailler chez un constructeur de marine, et il avait acquis, dans l'ornementation des poupes, une habileté incomparable. A celle époque, c'élait tout un art ; on ne donnait pas comme aujourd'hui aux navires des formes grêles cl mesquines; on les couronnait de magnifiques galeries et de figures arlislement taillées. Pugel y excella. — On rapporle que, durant plusieurs années, il fut pris d'une passion pour la peinture, qu'il étudia, à Rome, sous Piètre de Cortone. Plus tard, il revint de cette erreur. Son premier ouvrage, quand il se remit sérieusement à la sculpture, fut un chef-d'œuvre , les deux Cariatides de l'hôtel de ville de Toulon. Engagé par Fouquel pour les embellissements de Vaux, il s'en alla à Gènes acheter ses marbres. Mais, là, il apprit la disgrâce du surintendant. Les grandes familles génoises profitèrent de celte circonstance pour demander des statues à Pugel, dont l'infatigable ardeur répondait à toutes h* commandes. Un avenir magnifique lui était assuré en Italie; il préféra revenir en France, où Colbert lui offrait les mesquins appointements de douze cents écùs en le nommant directeur des travaux de sculpture navale de Toulon. Ce fut la partie Irisle et laborieuse de sa vie. Des gens médiocres se mirent en travers de tousses projets; et ce grand homme eut la douleur de voir ruiner tour à tour ses espérances par des intendants et des échevins. C'est l'application de cette inscription mélancolique Iracée par lui sur la façade de sa maison : Nul bien tant peine1.

Quelle différence entre celle existence si constamment agitée et celle de Claude Perrault, fauteur célèbre de la colonnade du Louvre ! — Claude Perrault eut double mérite : médecin distingué, architecte plein de goût et d'invention, il sembla ne faire que changer

« Pugel, né en 102'i, mourut eu 1694.

lie gloire en changeant do carrière. 11 élail donc réputé bon médecin ; il était versé dans les sciences et avait inventé même d'ingénieuses machines, lorsque la traduction qu'il fit de Vilruvc et à laquelle il joignit des planches de sa main détermina chez lui une vocation nouvelle.

Soyez plutôt maçon, si c*cst votre talent.

Ce vers méchant de Boileau, qui avait voué une haine féroce aux frères Perrault, n'a pas empêché que Claude ne fût justement considéré comme un grand architecte. L'histoire des travaux du Louvre est bien connue. La façade qui regarde Saint-Germain TAuxerrois était noire, sombre, féodale avec ses tours. Louis XIV voulut l'abattre et la remplacer. Celle tâche, d'abord confiée à l'aichitecle Levau, parut au-dessus des forces de ce dernier : un concours fut ouvert ; Claude Perrault envoya son plan, qu'on admira sans l'adopter cependant. On imagina de faire venir d'Italie le cavalier Bernin, à qui on fit un pont d'or. Quand il fut prouvé que les conceptions de Bernin ne dépassaient point la ligne du médiocre, heureux fut-on de revenir au projet de Perrault : et c'est ainsi que nous avons eu la eolonadcdu Louvre, sage application sans servilité de l'art antique. Perrault bâtit aussi l'Observatoire, disgracieux du dehors, mais admirable à l'intérieur. Enfin, tout ce qui est sorti de sa main témoigne d'une intelligence féconde cl toujours judicieuse'.

Ma >SA m*, le célèbre architecte qui a eu l'honneur de donner son nom à une sorte de couverture brisée, avait fait aussi un projet pour le Louvre, et il est à croire que ce projet, très-bien venu de Colbert, eût reçu pleine exécution, si l'auteur avait été satislait lui-môme. Mais Mansart avait cela de particulier qu'il aspirait toujours au mieux. Les principaux ouvrages dont il a embelli Pari* sont : le portail de l'église des Feuil la ni*, rue Saint-Honoré ; Yéglise des Filles de Sainte-Marie, rue Saint-Antoine; le portail des Minimes, de la place Royale; Yéglise du Yal-de-Grûce, faite en partie

1 Perrault, né en 1615, mourut en 1688. * Né en 1610, mort en 1695.

sur ses dessins. Il existe encore une quantité de châteaux qui furent son œuvre.

La précocité la plus prodigieuse lut le don inné de Mignard, qui, à l'âge de douze ans, peignit la famille de son précepteur. À quinze ans, il décorail, pour le maréchal de Vitry, la chapelle de son château de Poubert. De l'école de Youet, il s'en alla étudiera Rome, d'où il rapporta un talent singulier pour le portrait. Ses manières plaisaient beaucoup au roi, qui , après la mort de Lebrun, le nomma son premier peintre. Un jour qu'il peignait Louis XIV pour la dixième Ibis, le roi lui dit : « Mignard, vous me trouvez vieilli? — Sire, répondit l'artiste, il est vrai que je vois quelques victoires de plus sur le front de Votre Majesté. » Ce fut surtout par le coloris que Mignard brilla; ses carnations sont d'une fraîcheur incomparable. On admirera toujours sa Vierge au raisin et m Sainte Cécile*.

C'est sous le surnom du Van-Dyck de la France qu'on connaît Hyacinthe Rigaud, qui naquit à Perpignan (1600). Nul peintre ne l'a surpassé pour le portrait. Sa ville natale, qui jouissait du privilège de nommer chaque année un noble, lui accorda cette faveur, que Louis XIV voulut confirmer, y joignant en outre le cordon de Saint- Michel et des pensions. Higaud mourut à quatre-vingt-six ans, étant directeur de l'Académie royale de peinture. Le Musée du Louvre possède quelques-uns de ses portraits.

Sébastien Bourdon, né à Montpellier en 1610, ne saurait être oublié ici. Il vécut d'une vit; d'épreuves. Réduit à se faire soldat pour avoir un morceau de )>ain et libéré par son capitaine, qui l'avait deviné en voyant ses esquisses, il se rendit en Italie, où il se lit remarquer par de bonnes copies. De retour en France, son tableau du Crucifiement de saint Pierre, qu'il peignit pour Notre-Dame, le mit en évidence. Il était d'un talent vif, fougueux, mais très-inégal. On reconnaît facilement que son imagination surtout dirigeait son pinceau .

La Suzanne «le Santerre qui fut son tableau de réception à l'Aca*

• Né en 1G10, mort eu 1095.

■ Né en 1651, mort en 1717.

demie, et qui esl maintenant au Louvre, suffirait jwur faire vivre le nom de ce peintre. Il a donné aussi l'excellente page d'Adam et Ère. Santerre travaillait difficilement, mais avec un soin tout consciencieux ; il devint très-bon coloriste, en ne se servant que de cinq couleurs primitives, toutes tirées de diverses terres.

Jean JouvEMrr' avait à peine vingt-neuf ans lorsqu'il exécuta sa Guèriton du paralytique. Protégé par Lebrun, il entra à l'Académie de peinture et fil, pour son tableau de réception, Exther devant Asmervs; cet ouvrage le mit au premier rang. Il n'est pas comparable cependant à la Descente de croix, où Jouvenct se montra l'égal de Hubens et de Daniel de Volterre. En 1715, ce grand artiste devint paralytique ; il ne se consolait qu'en donnant des avis à Reslout, son neveu, qu'il chérissait et avait élevé, quand un hasard lui apprit qu'il pourrait bien peindre de la main gauche. Ce fut là sa seconde manière. Jouvcnet a eu de très-grandes qualités, du feu, de l'abondance ; mais il manquait de celte noblesse et de celte gravité de dessin que Poussin et Lesueur ont poussées si loin.

Il en a été des Parrocel jH>ur la peinture comme des Eslienne pour l'imprimerie. Ce fut toute une dynastie d'arlislcs presque aussi distingues les uns que les autres. Six Parrocel ont tenu le pinceau depuis le commencement du dix-septième siècle jusqu'à la fin du règne de Louis XV; la plupart s'occupèrent de sujets de batailles.

On peut en dire autant des Coypei-, autre dynastie au nombre de quatre hommes éminents, depuis Noël Coypei, né à Paris en i6'28, et qui fut l'un des meilleurs élèves de Vouet. A soixanle-dix-huil ans, ce grand artiste peignait encore les grands morceaux à fresque qui sont au-dessus du maître-autel des Invalides. Son fils Antoine devint premier peinlre du roi Louis XV et fut anobli. Le dernier du nom, Charles-Antoine Coypei, qui mourut à Paris en 1752, joignait au mérite de l'artiste celui de l'écrivain.

Avec Coysevox et les CotlSfOt) nous sommes loin de la rude franchise de Pugel ; mais il y aurait injustice à ne pas reconnaître que, à travers une certaine manière, ces sculpteurs curent de très-grandes

» Se en 1047, morl en 1717.

finalités, Coyscvox surtout, (|ui étudiait avec tant de soin ses modèles. Tout le monde a vu ses chevaux ailés, qu'il lit pour les jardins de Marly, et qui furent placés ensuite aux Tuileries. — Le Flâteur, la Flore, ï'Hamadryade, sont aussi d'excellents morceaux. Coyscvox travailla énormément ; ses monuments funéraires ont la grandeur de ceux de la Renaissance. 11 produisit jusqu'à la vieillesse la plus avancée'. — Son meilleur ouvrage fut Nicolas Coustou. Le groupe qui représente la jonction de la Seine avec la Marne orne les Tuileries et rappelle sans cesse le souvenir de son auteur ; mais on ne saurait trop admirer Coustou dans la descente de croix qu'on appelle le Vœu de Louis XIII. La mort le surprit, à soixante-seize ans', achevant son beau bas-relief le Patsage du Rhin. On peut lui reprocher de s'être trop éloigné du goût antique et d'avoir eu plus d'agrément que de grandeur. — Il fut surpassé par son frère Guillaume', l'auteur des deux groui»es qui sont actuellement à l'entrée des Champs-Elysées. Sa figure en bronze du llhône, qui décore le vestibule de l'hôtel de ville de Lyon, passe pour un chef-d'œuvre. C'est encore à lui qu'on doit le beau bas-relief qui décore la porte des Invalides. Il y eut enfin un troisième Coustou, fils du précédent, et qui ne manquait pas de mérite, ce dont on a la preuve par sa stalue de Saint Itoch, qu'on voit dans l'église de ce nom.

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