LE CHANCELIER D'AGUESSEAU
du chrétien, il fit faire partout de sévères perquisitions pour découvrir les amas de blé que l'avidité avait enfouis. Des populations entières lui durent leur salut.
Quelque temps avant la mort du roi, d'Aguesseau brava une disgrâce imminente en refusant de donner ses conclusions pour une déclaration qui lui semblait contraire aux libertés de l'Église gallicane. Il fut mandé à Versailles, où il parla respectueusement mais librement à Louis XIV, et il ne fut nullement arrêté, ainsi qu'on l'avait craint. Tout le monde était inquiet; il n'y avait que lui qui fût calme.
Son élévation à la dignité de chancelier lui fut annoncée par le Régent lui-même, qui l'envoya chercher tout exprès. D'Aguesseau eut beau s'en défendre, il dut accepter, et cet événement causa une joie générale. Quant à d'Aguesseau, il ne vit dans son pouvoir nouveau qu'un moyen de mettre enfin à exécution ses grandes vues sur la réforme, l'ensemble et l'harmonie de la législation. Mais, incapable de se fier à ses seules lumières, il voulut consulter toutes les cours souveraines et leur soumettre les lois qu'il désirait réviser, en leur demandant leurs avis ; ces avis étaient députés par le parlement de Paris, puis le procureur général faisait son rapport au chancelier. Enfin, la loi était fixée dans un bureau de législation, sous la présidence de d'Aguesseau. Il y en eut un grand nombre qui furent changées ainsi de la manière la plus utile.
Opposé au système de Law et prévoyant la ruine de la France, d'Aguesseau fit une résistance qui lui coûta son poste. Quand on le rappela d'exil, le mal était accompli, et le chancelier ne put rien contre la banqueroute. Une seconde disgrâce l'atteignit en 1722. Les sceaux ne lui furent rendus qu'en 1757. L'année qui précéda sa mort, c'est-à-dire en 1750, il voulut absolument se démettre de sa place, parce qu'il ne pouvait plus remplir qu'une partie de ses devoirs. Le roi lui conserva les honneurs de chancelier de France avec une pension de cent mille livres. D'Aguesseau n'en jouit pas longtemps. Il demanda que ses cendres fussent confondues avec celles du pauvre, dans le cimetière d'Auteuil, où déjà sa femme était enterrée. Nul homme ne futj plus intègre: il ne travailla jamais à sa for-
tu ni1; plus savant: i) jiossédail une dizaine de langues; plus laborieux: son principe était qu'il n'est permis de se délasser qu'en changeant d'occupations.
nf. r.t i»t», — tcé iietam rni Lii>«iot'RC r.t nu
Bien que fils de Jacques II, à l'époque où ce souverain n'était encore que duc d'York, le glorieux Berwick appartint à la France, où il fut élevé dès l'âge de sept ans, la France qu'il aima comme sa mère et qu'il servit avec passion. Berwick, né au siècle desCondé et des Turenne, peut être considéré comme la personnification la plus frappante de la vocation pour l'état militaire. A l'Age où l'on se plaît encore à tenir des jouets, il maniait déjà uneépée. Ce ne fut cependant pas la Franco qu'il servit d'abord. Sa quinzième année était sonnée à peine quand le duc d'York, |>our essayer son courage, l'envoya en Hongrie. Il est vrai que Berwick avait lui-même sollicité cet honneur. Au siège de Bude, il se comporta si bravement, que son père ne put résister au plaisir de le créer duc, et que, de son côté, l'empereur d'Autriche le nomma colonel des cuirassiers de Taaf. Mais le bouillant jeune homme ne s'en tint pas à ce début ; il se plaça sous les ordres du grand-duc de Lorraine, en 1087, prit sa bonne part do la victoire de Mohalz, et conquit ses épaulettes de sergent général de bataille.
Vint cette révolution do 108tS , qui renversa le malheureux Jacques II, — trahi par son peuple pour Guillaume d'Orange. Ce jour-là, Berwick fut à coté de .«.on père, bien que, par l'illégitimité de sa naissance, il ne fût que médiocrement attaché à la fortune des Stuarls. Il lutta de toutes ses forces contre la déièction des ministres et l'abandon «les trouj>es, et, après la plus vigoureuse défense, il ne rendit Portsmouth que sur i'ordre du roi.
Le monarque détrôné vinl demander un asile à la France ; cinq ou six amis, derniers serviteurs de son infortune, l'escortaient sur la terre d'exil. A leur tète marchait le jeune homme de dix-huit ans qui venait de combattre jusqu'au moment suprême pour la cause du droit, aussi résigné maintenant qu'il s'était montré courageux. Berwick précède Jacques II et court implorer pour le roi d'Angleterre l'hospitalité et la compassion du roi de Franco. Louis XIV lit d'un regard dans l'Ame héroïque du jeune homme.
Les efforts tentés en Irlande afin de relever le trône de Jacques II furent trop mal concertés pour réusir. Il n'y eut que Berwick, si jeune encore, qui sut tenir contre les forces ennemies; mais la cause était perdue.
En 1691 , Berwick entra définitivement au service de la France. Il se couvrit de gloire à la bataille de Slcinkerque, où il gagna le grade de lieutenant général ; mais il fut fait prisonnier à Nerwinden. — Quelques années après, Jacques II crut le moment favorable pour tenter une restauration. Berwick fut envoyé secrètement à Londres; mais, ayant appris qu'il s'y tramait un complot contre la vie de Guillaume, il se hâta de quitter l'Angleterre pour n'être pas confondu avec de misérables assassins.
Les affaires de la succession d'Espagne firent jouer à Berwick un rôle très-important. Le roi l'envoya d'abord à Borne pour s'assurer près le saint-père de la neutralité de l'Italie. On voulait former des troupes irlandaises au service du saint-siége et mettre le duc à la tète de ces forces. Le pape eut peur; Berwick revint. Ce n'était pas en diplomatie qu'il remportait ses victoires. En 1704, il partit pour l'Espagne, à la tête de dix-huit bataillons et dix-neuf escadrons. Il tomba au milieu des intrigues de la cour de Madrid, les dissipa de son mieux, servit loyalement le petit-fils de Louis XIV et repoussa une armée ennemie trois fois plus forte que la sienne. Pour prix de ses services, Philippe V lui signifia l'ordre de partir. Berwick, sans s'émouvoir, mit toutes choses eu bon état, publia tranquillement la nouvelle qui le concernait, puis reprit le chemin de la France, comme s'il ne laissait pas des ingrats derrière lui.
Plus équitable, Louis XIV s'empressa de lui donner un comman-
BKRWICK
dément en Languedoc, où Berwick remplaça Villars. Sa mission aehevëV, le duc s'en alla prendre le château de Nice. Sur ces entrefaites, le ciel lui envoya la plus belle des vengeances : ceux-là môme qui l'avaient si bien desservi en Espagne, se trouvant dans une position critique, implorèrent le retour du maréchal; nous nommons ainsi Berwick, car Louis XIV venait de lui accorder cette dignité.
Une seconde fois Berwick sauva les Bourbons d'Espagne. Tout était en désarroi ; la cour ne songeait qu'à s'enfuira Pampelune. Le maréchal fut d'un avis opposé ; il exhorta la reine à se rendre à Burgos et à s'appuyer sur la fidélité des Castillans. Sans combattre les Portugais, qui déjà marchaient sur la capitale, il leur fit vider la Castille et les mena d'étape en étape vers les royaumes de Valence ef d'Aragon. Il lit plus par la prudence et la lactique que par la témérité et même par le gain d'une bataille.
La campagne du Rhin, en 1708, ne fut, comme on sait, qu'une suite de malheurs pour la France. Lille fut perdue, par suite de la mésintelligence qui divisa Vendôme et Berwick. Ce dernier montra, l'année suivante, par sa belle défense du Dauphin» , ce qu'il pouvait faire quand il n'avait jws les mains liées. Quelque nombreux que fussent les ennemis, il sut leur fermer tout accès dans le royaume ; ils tournaient en frémissant autour du cercle tracé par le maréchal, mais il leur fut impossible de le franchir.
Après un long intervalle de repos, la guerre de 1755 vint rendre Berwick à l'activité; mais la mort planait sur lui, la mort glorieuse des combats. Au siège de Philipsbourg, il fut tué d'un coup de canon ; ce qui inspira cette exclamation au maréchal de Villars :
« J'ai toujours eu raison de dire que cet homme-là était plus heureux que moi ! »
Berwick était pair de France et d'Angleterre cl grand d'Espagne. En Espagne, son fils aîné a formé la branche des ducs de Liria ; en France, ses descendants sont les ducs de Fitz-James. Ses qualités étaient tout anglaises : froid, silencieux et circonspect, il méditait bien ses projets, ne négligeait rien, ne donnait rien au hasard. Dire qu'il fut aimé par Montesquieu, c'est compléter son éloge.
Sffi
FONTENELLE
FONTENELLE
sf. ex 1647 — ïoiit n ni;
Ce patriarche, heureux entre les heureux, parce qu'il fut égoïste * entre les égoïstes, cet homme qui traversa presque un siècle, toujours
favorisé par le succès, aiguisant de jolis mots, bien vu de tous, recherché, courtisant et courtisé, Fontenelle fut comme la transition entre le beau temps de Louis XIV et l'âge suivant. Il avait vu les splendeurs du règne incomparable, mais il accepta tranquillement ce qui vint ensuite, et il ne fit pas comme ceux de nos contemporains qui crient à la décadence dès qu'une école nouvelle se produit. Tout lui agréait, pourvu qu'on ne troublât point son repos, que le feu fût clair et le souper délicat.
Il n'y a pas lieu de s'étonner si Fontenelle atteignit l'âge de cent ans, — sauf deux mois qui manquèrent à son compte, — quand on songe que, exempt de grands soucis, sobre d'ambition, n'ayant pas permis aux passions d'envahir son cœur, qu'il gouvernait comme on dirige prudemment la culture d'un champ ou d'une vigne, notre philosophe mit constamment en action les principes d'un épicuréisme modéré. Jamais on ne le vit pleurer ; en revanche, on ne le vit jamais rire. Tout au plus permettait-il à un sourire fin d'entr'ouvrir ses lèvres; il ne s'abandonnait pas, comme Diderot, à ces discussions hardies et brûlantes qui précipitent le cours du sang et font monter la fièvre au cerveau. Chez lui, tout était réglé, sa parole, sa pensée, ses relations. 11 ne cessa de soigner les salons parisiens, où il était si bien accueilli ; quant à la satire, il s'en préoccupa peu, et, bercé par le succès, il se laissa porter mollement aux diverses académies, qui le reçurent avec empressement.
Voilà l'homme, un homme dont l'existence et les œuvres furent en complète harmonie. Reconnaissons qu'on a exagéré l'égoïsme de Fontenelle et trop mis en doute ses croyances religieuses. Fontenelle
FONTENELLE 517
faisait le bien, mais il ne s'en vantait pas ; il pratiquait, et jamais il n'en rougit.
Si nous avons un peu insisté sur son caractère, c'est que ce caractère dit tout Fontanelle et sa longue existence. Le reste n'est plus que l'histoire de triomphes faciles.
Par sa mère, Marthe Corneille, femme d'esprit et de sens, Bernard le Bouyer de Fontenelle était neveu de l'auteur du Cid ; comme Corneille, il naquit à Rouen. Les PP. Jésuites, qui l'avaient proclamé « le premier entre ses condisciples, » n'eussent pas été fâchés de se rattacher définitivement; mais Fontenelle, qui avait entendu parler des applaudissements du théâtre, n'avait guère envie de pâlir sur dix années de théologie. Tout au plus, par déférence pour son père, consentit-il à étudier le droit ; il fut reçu avocat à vingt ans, et puis tout fut dit pour le Palais. Notre candidat en belles-lettres s'en vint à Paris, où il s'établit chez son oncle Thomas Corneille ; là il établit bureau d'esprit, se lia avec des jeunes gens de son âge, tels que l'abbé de Saint-Pierre, Vertot, le mathématicien Varignon, écrivit des vers pour le Mercure galant, et mil sous le nom de Visé, l'un des rédacteurs de ce cahier, une petite comédie intitulée la Comète.
Cependant son ambition grandissait et produisit la tragédie d'Aspar. Asparlqud litre!... Ne vous semble-t-il pas quAspar appelait les sifflets? On siffla, et d'une façon mémorable. Il s'agissait, dans celte tragédie tombée, d'une conspiration qui eul lieu, au cinquième siècle, contre l'empereur L'on ; le public renvoya l'auteur à Byzanec. Racine, dont la gloire jalouse s'offensait du mouvement que se donnaient les partisans de Corneille, lilsa fameuse épigramme sur V origine des sifflets :
Mais quand sifflets prirent commencement . ('/est (j'y jouais, j'en suis témoin fidMe), C'est à VAtpOT du sieur de Fontenelle.
Boileau s'était uni à Racine contre l'intrus du Parnasse. Fontenelle répliqua à l'un et à l'autre ; il fut surtout heureux contre Boileau, à (jui il décocha l'épigrammc suivante, à propos de sa satire mr les Femmes et de son ode sur la prise de Namur :
318 FONT EN ELLE
Qu.tnd Despri-aux fui siffle sur son ode,
Ses partisans criaient dans tout Paris :
Pardon, messieurs, le pauvret s'est mépris;
Plus ne louera, ce n'est pas sa méthode.
Il va draper le sexe féminin ;
A snn grand nom vous ven ez s'il déroge.
Il a paru, cet ouvrage malin :
Pis ne vaudrait quand ce serait éloge.
La querelle s'envenima, quelque lemjK après, parla fameuse dispute de la prééminence des modernes sur les anciens. La Me-lhc se faisait pardonnera cause de sa bonhomie; mais la malice de Fontanelle, l'auxiliaire delà Mothc, irrita Racine et Boileau. Que de llols d'encre furent verses dans celte lutte, à laquelle la Bruyère luimême prit part en drapant, sous le nom de Sidias, le jeune et aventureux écolier qui se targuait de la protection des salons pour déprécier audacieusement les grands hommes de l'antiquité. Fontanelle se moquait bien de tout ce bruit ; il multipliait les petits vers badins, les pastorales, les comédies, et il faisait son sonnet de Daphné, l'un des meilleurs de la langue.
Des titres plus solides le recommandent à la j>ostérité : ce sont ses Dialogues des mi/rts, qui obtinrent une vogue immense ; le paradoxe y fourmille, mais l'esprit en est l'excuse. La même qualité brille dans les Entretiens sur la pluralité des mondes et V Histoire des oracles, qui curent le secret de rendre la science amusante. Avouons que jusqu'alors personne n'avait abusé de celte recette. Il n était pas permis d'êlre savant sans porter robe traînante et bonnet carré. Il nous reste à indiquer, comme l'ouvrage le plus estimé de Fontanelle, son Histoire de l'Académie des sciences. Les éloges des académiciens offrent la plus heureuse flexibilité de style, unie à la finesse des aperçus. Il les composa pendant les quarante-deux ans qu'il occupa la place de secrétaire perpétuel de ortie Académie.
L'ignorant l'entendit, le savant l'admira,
s'est écrié Voltaire, rendant cette fois justice à celui qu'il appela ailleurs le vieux bcrfjer normand. En présentant au Régent la Géométrie de l'infini^ Fontanelle fit ainsi bon marché de cel ou-