‹ Les célebrités françaisesChapitre 133 sur 208 · LE SAGE · texte numérisé non relu

LE SAGE

sienne; il faut croire que sa curiosité de voyages était pleinement satisfaite, puisqu'elle cessa de le tourmenter et fut remplacée par le goût des plaisirs, du luxe et de l'épicuréisme. Regnard se donna, outre une belle maison rue de Richelieu, la terre de Grillon près Dourdan, à onze lieues de la capitale; voulant être l'égal des gens de qualité qu'il recevait, il traita successivement de la charge de lieutenant des eaux et forêts de Dourdan, pub de celle des chasses, et enfin de celle de grand bailli de Hurepoix.

M. le grand bailli s'avisa alors d'écrire. 11 lit la relation de ses voyages; on la lit encore avec plaisir. Nous avons dit qu'il tenta le théâtre, et chacun sait avec quel succès. Il aborda aussi le genre de répitre et de la satire, où il osa lutter contre Boilcau. Mais l'auteur de Y Art poétique ne fut pas même atteint par des traits trop violemment lancés pour ne pas dépasser le but.

La fin de Regnard fut aussi étrange que l'avait été sa vie un peu trop facile. Se sentant incommodé des suites d'une indigestion, il se lit administrer par un empirique une médecine de cheval, s'en alla par-dessus à la chasse, but au retour un verre d'eau glacée, puis étouffa dans la nuit sans avoir eu de secours d'aucun genre, ni ceux tle la science ni ceux de la religion.

Triste dénoùmenl de tant de comédies bouffonnes !

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Elle fut loin d'être aussi gaie que celle de Regnard, l'existence de le Sage, l'immortel auteur de Gil H las.

Nous venons de voir le travail dans le plaisir et la richesse ; nous allons voir le travail dans la pauvreté et la lutte continuelle. Là, c'est le financier qui lient délicatement une plume du bout des

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doigts; ici, e'esl l'homme de lettres (jui se courbe sur son pupitre el mel le plus d'heures possible au service de son inspiration forcée.

Le Sîige naquit a Sarzeau, petite ville de la presqu'île de fthuys, en Bretagne. Son père, qui le laissa de bonne heure orphelin, avait été greffier, notaire et avocat. Après avoir fait de brillantes éludes au collège de Vannes, sous la direction des PP. Jésuites, le Sage vint à Paris, en 1092, pont y apprendre le droit et la philosophie. Deux ans après il épousait la fille d'un honnête bourgeois et se faisait recevoir avocat au Parlement. Par bonheur pour nous, il écouta le conseil de Danchel, l'un de ses camarades, et se mit à écrire. Ayant traduit sans succès un ouvmge grec, il se rejeta sur la langue el la littérature espagnoles, qu'il apprit à fond avec le secours de l'abbé Lyonne, son ami et protecteur. Mais plusieurs pièces, qu'il traduisit de Lope de Vega et de don Franceseo de Roxas, ne réussirent pas mieux que les Xonr elles Aventures de D. Quichotte. Déjà le Sage avait près de quarante ans et il commençait à sentir le froid du découragement, lorsqu'il se révéla à lui-même et au monde par le double succès du Diable boiteux el de Crispin rival de son maître. Celte petite comédie plut au public par la vivacité de l'intrigue et la finesse du dialogue. Ce n'était qu'un prologue pour l'auteur : sa véritable pièce allait s'appeler Turcarct.

Turcarct fut un événement : le Sage venait courageusement démasquer les déprédations des traitants. Sa comédie fil, avant d'être jouée, autant de bruit qu'en avait fait le Tartufe et qu'en devait faire plus tard le Mariage de Figaro. Il y eut contre cet ouvrage le même acharnement. Tout ce qui touchait de près ou de loin au monde financier prit l'alarme; la peur du ridicule émut les plus intrépides ; la corruption trembla de se voir exposée au jour. Onessava d'acheter, moyennant cent mille livres, la conscience et le silence de l'auteur. 11 ne répondit que parle mépris. El cependant son chef-d œuvre ne lui fut guère fructueux. Turcaret, joué le 11 février 1 709, par ordre exprès du Dauphin n'obtint que neuf représentations, à cause de la rigueur excessive de l'hiver.

Nous n'avons à apprendre à personne ce que c'est que celle comédie si vivante, si morale comme peinture du vice, comédie qui, par

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malheur, sera éternellement vraie, et qui aujourd'hui est plus vraie que jamais. Ce fut, au théâtre, l'œuvre capitale du dix-huitième siècle. Xi le Joueur, ni le Méchant, ni la Métromaniey n'approchèrent autant de Molière.

Peut-être le Sage eût-il trouvé de nouveaux types dans sa féconde imagination ; mais il eut à subir le mauvais vouloir des comédiens, qui ne lui jouèrent qu'en 1732 la Tontine, composée en 1708. Dégoûté par tant d'ingratitude, il s'éloigna de cette scène qu'il avait enrichie, et il porta ses inspirations faciles aux tréteaux des foiies Saint-Laurent et Saint-Germain. En vingt-six ans il y donna quatrevingt-huit pièces ; l'art y perdit, la popularité de le Sage y gagna. La vogue était à ces bouffonneries; le Sage fit chanter Gilles et Arlequin, et il prépara ainsi l'avènement de l'opéra-comique et du vaudeville, deux génies qui peuvent le reconnaître pour l'un de leurs fondateurs les plus actifs.

La Comédie-Française lui avait fermé ses portes : le roman lui restait ; il ne fit donc que changer de forme pour encadrer sa pensée et son esprit d'observation : (Hl Dlas parut, Gil Blas, cette comédie multiple où les caractères se coudoient dans toute leur vérité, où le ion du naturel le plus exquis ne permet jamais de s'apercevoir de la présence de l'auteur. Ceux qui méchamment supposèrent que ce roman avait été traduit ou imité de l'espagnol, firent une de ces calomnies que personne ne peut admettre : car les types encadrés par le Sage étaient vivants, et chacun pouvait les nommer.

Quelque gloire que cet écrivain eût attachée à son nom, il ne ivncontra pas la fortune ; il était trop indépendant pour solliciter les faveurs de la cour; elles ne vinrent pas à lui. Dans sa vieillesse, le Sage fut oblige de continuer laborieusement ce dur métier des lettres; il produisit quantité de volumes qu'on ne lit plus. Encore s'il eût trouvé dans le sein de la famille la consolation que sa condition lui refusait! Mais il cul le chagrin de ne pouvoir, faute de dot, marier sa fille. De ses trois (ils, le second fut chanoine; les deux autres se mirent au théâtre, et c'était ce que le Sage abhorrait le plus. L'un prit le nom de Monlménil et réussit à la Comédie-Française; l'autre, sous relui de l'iltenee, fui médiocie et végéta en

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province. Le Sage s'était brouillé avec Monlménil; mais un jour, entraîné par des amis communs, il alla voir jouer son Turcaret. C'était Monlménil qui remplissait le rôle principal ; il y fut excellent, et le Sage, revenant de ses préventions, pardonna à son fils en faveur de l'artiste. Monlménil vint demeurer avec son père, et leur tendresse mutuelle sembla vouloir combler la lacune du passé. Mais, en 1745, le comédien mourut dans les bras de son père, qui, accablé de douleur, prit en dégoût le séjour de la capitale. Le Sage se relira avec sa femme el sa fille à Boulogne-sur-Mcr, chez son fils le chanoine. De tendres soins adoucirent l'amertume de son extrême vieillesse. Pauvre le Sage! il s'éteignit avant de mourir; son intelligence avait baissé par degrés, comme la lampe privée d'aliment. Lorsque vint son dernier jour, c'est-à-dire le 17 novembre 1747, depuis longtemps l'auteur de fiil Bla* avait disparu.

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