‹ Les célebrités françaisesChapitre 135 sur 208 · JEAN-BAPTISTE ROUSSEAU · texte numérisé non relu

JEAN-BAPTISTE ROUSSEAU

mouvement philosophico-encyelopédisle, ne fut qu'une bataille organisée.

L'un des précurseurs de ces polémiques eut nom Jean-Baptiste Rousseau : une Ame inquiète, une malice perfide, un orgueil indomptable; en un mot, l'assemblage de toutes les {tassions violentes qui peuvent compromettre un homme. Jean-Baptiste fut perdu par son caractère.

Il sortit de l'humble demeure d'un cordonnier. Le brave père, qui n'avait eu pour son propre compte que l'ambition de n'enrichir, eut pour ses deux fils celle d'en faire des lettrés. L'épreuve réussit : l'un des fils devint un savant religieux, un prédicateur distingué ; l'autre fut l'auteur des Odes et Cantates.

Dès ses débuts, Jean - Baptiste manifesta ce relâchement de principes qui devait lui être si funeste. Ainsi, au lieu d'être tout «l'une pièce et «le n'avoir à sa lyre que des cordes nobles, il rima en partie double : des odes sacrées pour les gens pieux de l'école de madame de Maintenon, et des poésies libres pour cette jeunesse licencieuse qui allait se presser sur les pas du Régent. Il mettait donc le pied dans les deux camps ennemis...

Je mil oiseau, voyei mes ailes; -Je suis souris, vivent les rais!

Ce sont des palinodies qui n'ont pas chance de durée, et quand elles sont découvertes on a tout le monde contre soi, parce que chaque parti peut se plaindre d'une défection.

Ixî bruit qui se faisait déjà autour de son nom de poète ne suffisait pas à Jean-Baptiste. 11 avait l'ambition de réussir au théâtre: il tenta celle voie. Toutes ses pièces tombèrent l'une apns l'autre: le Café, comédie en un acte, Jason ou la Toison d'Or, Vénus et Adonis, eurent même sort. Cejiendant le Flatteur, comédie en cinq actes et en prose, jouée en 1606, se soutint mieux. On a prétendu, et il faut espérer que ça été une calomnie, qu'au moment où l'auteur recevait de nombreuses félicitations un homme, en costume d'artisan, fendit la presse et vint en pleurant de joie se jeter dans les bras de Rousseau. C'élait son père. L'orgueilleux, frémissant de honte à ce contact,

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aurait dit : « C'est un fou ! Je ne le connais pas! » Et le pauvre père se serait retire en s'efforeanl de comprimer ses sanglots.

Tous les biographes rapportent cette histoire. Nous voudrions la nier pour l'honneur du cœur humain.

Le succès du Flatteur ne dura point, et la chute du Capricieux (en 1700) put convaincre Jean-Baptiste qu'il n'était pas né pour le théâtre, s'il était possible qu'on s'avouât jamais sa propre infériorité.

Dans son dépit, Jean-Baptiste accusa la cabale : et pour lui la cabale se personnifia en quelques hommes de lettres et artistes qui fréquentaient le café Laurent, rue Dauphine. Ces habitués étaient Crébillon, la Motte, Saurin, Boindin, Duché, les musiciens Celasse el Campra. Rousseau parodia contre eux des vers de l'opéra (!'//<?tione. Boindin riposta; les répliques de Jean-Baptiste ne se firent pas attendre. La guerre devint de plus en plus violente. Bientôt Paris fui inondé de couplets diffamatoires dirigés non-seulement contre des littérateurs et des arlistes, mais encore contre de hauts personnages. Toute celte écume était attribuée à Rousseau. Ce dernier fut un soir, à la sortie de l'Opéra, maltraité par les laquais d'un grand seigneur qui se croyait diffamé par lui. Il porta plainte. Il y eul un ricochet de procès. Tantôt attaqué, tantôt attaquant, il poursuivit Saurin comme le eolj)orteur des couplets, ce qui était vrai, el aussi comme leur auteur, ce qui était faux. Survint alors un arrêt du parlement, rendu par contumace, le 7 avril 1712, lequel déclara Jean-Baplisle Rousseau « atteint et convaincu d'avoir composé et distribué des vers impurs, satiriques et diffamatoires , et fait de mauvaises pratiques pour faire réussir l'accusation calomnieuse intentée contre Joseph Saurin, etc., pour réparation de quoi ledit Rousseau est banni à perpétuité du royaume, » etc. — Ce jugement fut attaché, le 7 mai suivant, à un poteau de la place de Grève par le bourreau.

Rousseau s'était fait justice d'avance: dès l'année 1711, il avait demandé asile à la Suisse, où il reçut un accueil empressé de l'ambassadeur français, le comte du Luc, qui devint son protecteur. Il s'occupa de publier une édition épurée de toutes ses œuvres, condamnant par le choix sévère qu'il fit les égarements de sa jeunesse.

JEAN» BAPTISTE HOl'SSEAi:

La première partie de sa vie était accomplie; la seconde en fui l'amendement. Rousseau tint une, conduite sérieuse, manifesta un profond repentir pour ses erreurs passées, mais ne cessa de protester contre les toits qu'on lui avait imputés II eût pu, grâce à des amitiés puissantes, rentrer dans son pays; mais il n'y voulait point revenir autrement que réhabilité. Voici ce qu'il écrivait à M. Boulet, le plus dévoué de ses amis : a II ne s'agit point pour moi de retourner en France, mais de confondre l'imposture qui m'a noirci, et de me mettre en état de paraître devant les hommes comme je paraîtrai un jour devant Dieu ! »>

Un jour vint cependant, en 1758, où sa fierté céda devant l'impérieux besoin de revoir la France : à cette époque, il sollicita la faveur dont il n'avait pas voulu vingt ans auparavant; il ne l'obtint pas. La justice du moins toléra le séjour qu'il fit incognito à Paris. Une fois ce vœu accompli, Jean-Baptiste retourna à Bruxelles, où, au bout de deux ans de langueur, il s'éteignit, consolé jwr la foi chrétienne. A son lit de mort, il désavoua, une fois de plus, les immondes couplets qui avaient causé son exil.

Voici l'épitaphe que lui fit Piron 1 :

G-g.l niluslrc et malheureux Rousseau.

Le Brtbanl fui sa tombe et Paris son berreau. Voici l'abrégé de sj vie.

Oui fut trop longue de moitié . Il fut trente ans digne d'envie.

Kl trente ans «liane de pitié.

' Disons en passant qu'Alexis Piron, dont le nom fut trop chargé d'impuretés pour que Lotis puissions le faire figurer dans te livre, fut un des hommes les plus spirituels du dixhuilièuic siècle. Il lutta toute sa vie. contre la pauvreté, lit des imbroglios pour le théâtre de la Foire, des chansons, des épijjrammes, des tragédies qui échouèrent, et trouva enfin son chcf-d ieuvre dfl la Xt'trotnaiiie, qui, hélas! ne guérira jamais personne de la dangereuse manie de limer.

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