L'ABBE DE L'EPÉE
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Celui-là appartenait certainement aux plus grandes illustrations de la France; car il fut un bienfaiteur pour l'humanité entière; on peut dire que, complétant l'œuvre de Dieu, il rendit la parole aux infortunés privés de ce don social.
Il apprit la vertu dans le sein même de sa famille.
Charles-Michel de l Kpée avait d'abord tourné ses éludes vers la science et le droit; mais bientôt il se sentit poussé au sacerdoce par une vocation irrésistible. La théologie remplit toute l'ardeur de son îime. Dans l'exercice de ses fonctions, les plus belles que l'homme puisse remplir, le jeune abbé sut allier la sagesse la plus éclairée à des principes (l'une austérité Inflexible. Sa charité surtout ne sommeillait jamais. Elle l'illumina d'une de ces inspirations qui sont les conquêtes du génie et de la bienfaisance.
L'abbé de PÉpée conçut l'idée sublime de donner aux sourdsmuels l'instruction qui leur avait toujours fait défaut.
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Jusqu'alors nul n'avait songé à ces déshérités do l'intelligence : jiareo qu'il leur manquait deux sens, on ne se disait pas qu'une âme veillait en eux et qu'il s'agissait seulement d'arriver jusqu'à elle pour l'éclairer et la diriger.
L'œuvre était de nature à épouvanter les plus fermes courages. II fallait vaincre jusqu'aux préjugés des familles, qui, rougissant de compter dans leur sein ces êtres incomplets, les laissaient sans la moindre culture et les dérobaient même à tous les regards. Au contraire, lorsque, par un miracle de persévérante charité, la lumière jaillit dans l'esprit des sourds-muets, quand tomba la barrière qui les séparait du reste de l'humanité, on vit plusieurs d'entre eux se montrer avec honneur dans le monde. Gloire donc à l'abbé de l'Kpée, cet apôtre chrétien, ce second créateur, que les sourds-muets, dans leur reconnaissance, appellent à juste titre leur père spirituel.
Voici comment il raconte lui-même la cause qui le conduisit à se consacrera cette mission généreuse : « Le père Vanin, prêtre de la Doctrine chrétienne, avait commencé l'éducation de deux sœurs jumelles, sourdes-muettes de naissance. Ce respectable ministre étant mort, ces pauvres tilles se trouvèrent sans aucun secours. Croyant donc qu'elles vivraient et mourraient dans l'ignorance de leur religion si je n'essayais pas de la leur apprendre, je fus louché de compassion et je dis qu'on pouvait me les amener, et que j'y ferais tout mon possible. »
Déjà, avant lui, il faut le reconnaître, des essais avaient été tentés sur quelques sujets. Mais qu'est-ce que des efforts isolés et sans suite? C'est à l'abbé de l'Ëpce qu'il était réservé d'inventer le véritable langage des sourds-muets, les signes méthodiques ou gestes. L'alphabet manuel, originaire d'Espagne, décoré du nom grec de daclyloloijic (langage des doigts) ne ligure que les lettres et dispense d'avoir recours à la plume ou au crayon; mais la mimique représente des pensées, imite la forme des corps. Le geste, animé du jeu de la physionomie, constitue un langage naturel, souple, énergique, pittoresque, qui se prèle à toutes les langues, depuis celle de l'enfant jusqu'à celle du sauvage. Pour exprimer les passions, rien n'en saurai! égaler la force el la chaleur.
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A la fois instituteur et père tic ses élèves, l'abbé do l'Kpéc leur consacra lout son patrimoine. Non content de les avoir conduits dans le domaine de l'intelligence, il pourvoyait encore à leurs besoins; il était parvenu à leur faire oublier leur malheur. Quelle joie en effet jwur ces pauvres enfants d'acquérir chaque jour les moyens d'exprimer à leur maître adoré tout ce qu'il y avait en eux de tendresse pour lui ! C'est en songeant à ce bienfaiteur, à ce second père, que l'un d'eux trouva celle heureuse délinilion : La reconnaissance, c'est la mémoire du cœur.
La sollicitude de l'abbé de l'Épée ne se borna pas aux sourds-muets de sa patrie; elle s'étendit à ceux de leurs frères d'infortune qui languissaient dans les autres pays. Pour eux, il eut la patience d'apprendre plusieurs langues étrangères. Pendant son séjour à Paris, l'empereur Joseph H assista aux leçons de l'abbé de l'Épée, et fut frappé d'admiration. L'ambassadeur de Russie vint féliciter le digne instituteur de la part de l'impératrice Catherine 11, et lui offrir de riches présents. Le bon abbé ne demanda, pour toute faveur, qu'un sourd-muet de plus à instruire !
11 aspirait à avoir des successeurs qui pussent propager et perpétuer son œuvre. Ces vœux d'une àme généreuse furent accomplis. Avant sa mort il obtint de Louis XVI la douce assurance que son école ne périrait pas. La Providence a voulu qu'un grand nombre de maîtres habiles, animés comme lui de l'esprit de charité, aient propagé son système d'enseignement en France et à l'étranger. Parmi ses disciples, nous nommerons surtout a\ee respect l'abbé Sicard et M. Paulmier.
L'abbé de l'Épée mourut, à l'âge de soixanlc-dix-sepl ans, le "25 octobre 1780. Le nom de cet homme excellent vivra autant que son œuvre philanthropique.