SÉDAINE
Sé E.X 171» — MORT 17 »"
Voyez ce jeune homme en costume d'artisan; sa physionomie heureuse, intelligente, prévient en sa faveur. Dès le malin, il a bravement taillé la pierre dans le chantier où il a* pour compagnons d'épais Limousins; mais, au lieu de chercher comme eux un coin à l'ombre et de s'étendre pendant l'heure du repos, il a tiré de dessous sa veste un livre qu'il savoure. A l'expression de ses traits, il est facile déjuger le plaisir studieux, le recueillement.
«Que fais-tu donc là, mon garçon? » dit une voix qui fit tressaillir le tailleur de pierre.
C'était maître Buron, architecte; l'effroi de l'un ne fut égalé que par l'élonnemcnt de l'autre.
Des explications demandées par Buron, il résulta que Michel-Jean Sédainc, fils d'un architecte mort sans laisser un sou vaillant, avait à soutenir sa famille, cl que, pour accomplir cette pieuse tâche, il n'avait pas craint d'embrasser la plus rude profession. Quant à la leclure, c'était sa passion ; c'était la nourriture de son esprit actif cl épris des belles choses.
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Buron comprit qu'une telle intelligence ne devait pas végéter davantage dans un métier intime. 11 emmena Sédaine, le mit au nombre de ses élèves, et depuis l'associa à ses travaux.
Mais ce n'était pas d'architecture que s'occupait le plus volontiers celle imagination surexcitée par le commerce de plusieurs poètes, commensaux de la maison. Sédaine écrivit des chansons, des pièces badines, en attendant qu'il pût donner à sa pensée la forme dramatique qui en était le moule véritable.
Son début, obtenu par l'appui de M. Leoomte, ancien magistral, fut le Diable à quatre, opéra-comique dont Philidor composa la musique. Ce fut le bon présage de Blaixe le savetier, Rose et Cola», les Trotjueurs, le Roi et le Fermier, etc. Dans tous ces ouvrages, qu'on reverra toujours avec plaisir, la qualité dominante est le naturel. Des caractères aimables y intéressent; les situations sont habilement préparées. On y sent la touche d'un homme évidemment né pour le ihéAtre.
Par malheur, ainsi que l'a répété souvent la critique, le mérite de ces pièces est déparé par des fautes de langage : Sédaine n était pas grammairien, il faut l'avouer, mais il était peintre. Combien de comédies, irréprochables sous le rapport du goût, ont disparu de la scène française, chassées par l'ennui, tandis qu'on joue encore le Philosophe sans le savoir et la Gageure imprévue!
Observateur avant tout , Sédaine ne cessait d'étudier sur le vif sans laisser jamais paraître ses propres impressions. On en jugera par l'anecdote suivante, que rapporte Diderot.
<« Sédaine, dit-il, donne son Philosophe sans le savoir; la pièce chancelle à la première représentation, et j'en suis affligé. A la se conde, son succès va aux nues, et j'en suis transporté de joie. Le lendemain, je cours après Sédaine; il faisait le froid le plus rigoureux. Je vais dans tous les endroits où j'espère le trouver ; j'apprends qu'il est à l'extrémité du faubourg Saint-Antoine. Je m'y fais conduire, je l'aborde, je lui jette mes bras autour du cou; la voix me manque, et les larmes me coulent le long des joue*. Voilà l'homme sensible et médiocre. Sédaine, froid, immobile, me re-
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garde et me dit : « Ah! monsieur Diderot, ({lie vous êtes beau! » Voilà l'observateur et l'homme de génie. »
Bien que Diderot s'efface trop dans ce parallèle, nous devons convenir que, pour nous, Sédaine est un homme supérieur. A la longue liste de ses ouvrages il faut joindre de bonnes actions, qui prouvent sa droiture et la générosité de son âme. Se souvenant qu'il avait été pauvre et orphelin, il fit élever comme son propre lils le grand peintre David. Novateur sur plus d'un point, car il a réellement créé le genre de l'opéra-comiquc, il tenta la tragédie m prose. Son Maillard, ou Paris sauvé, n'était que le précurseur des drames historiques de notre temps; mais Voltaire jeta les hauts cris. Une tragédie en prose ! quelle abomination ! Lckain refusa de prêter son concours à une pareille entreprise. On en est resté à la tragédie eu vers.
Sédaine put se consoler avec les succès du Déserteur et de Richard Oeur-de-Lion. il avait soixante-cinq ans lorsqu'il donna et; dernier ouvrage, qui lui fit ouvrir à deux battants les portes de l'Académie française.
Nous regrettons d'avoir à ajouter qu'il mourut sans laisser de forlune à ses enfants, après une vie si bien remplie par le travail.
Personne n'accueillit avec plus d'enthousiasme que Sédaine la traduction de Shakspeare par Letourneur. Cet enthousiasme s'explique aisément : Shaks|>eare et Sédaine, qui tous deux ont réparé par le génie ce qui leur manquait du côté des études classiques, ont un air de famille que le baron de Grimm traduisait un jour à Sédaine par ce mot spirituel : «Vos transports ne me surprennent point; c'est la joie d'un lils qui retrouve un père qu'il n'a jamais vu. »
GHÉTRY
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