GRÉTRY
SÉ k LltSE £5 Uil — »0*T E!« ISIS
Le futur collaborateur de Sédaine, ee Liégeois naturalisé Français par les nombreux et beaux ouvrages qu'il a donnes à notre scène, était fils d'un violoniste pauvre. A l'âge de six ans, on le mil à la Collégiale, comme enfant de chœur. Pendant longtemps ses progrès furent lents, et rien n'eût pu faire présager sa vocation, lorsque l'arrivée à Liège d'une troupe de chanteurs italiens lui révéla son goût passionné pour l'art où il s'est tant illustré.
Avant d'avoir appris l'harmonie, il avait composé un motel à quatre voix cl une fugue instrumentale qu'on admira dans sa famille. On lui donna des maîtres ; mais Grélry avait trop d'idées dans la tête pour pouvoir étudier patiemment. 11 demeura donc harmoniste très-imparfait, comme le sont tous ceux qui n'ont pas étudié cet algèbre avant l'Age de l'inspiration.
Il avait vingt-huit ans déjà quand, après avoir visité l'Italie, il vint à Paris avec un bagage d'espérances qui ne lardèrent pas à s'évanouir. Il jugea bientôt, en effet, combien il est difficile pour un musicien ignoré d'obtenir un poëme de. l'obligeance d'un auteur, tju'eût-ce donc été s'il eût vécu de notre temps? Enfin il se trouva nanti du manuscrit des Mariages Samniles, par du Rozoy. Du Rozoy n'était pas plus connu queGrétry ; l'ouvrage, présenté à l'Opéra, ne put aboutir, par la mauvaise volonté des exécutants. Mais le comte de Creutz, envoyé de Suède, s'était intéressé au compositeur, et il |>crsuada à Marmonlel de lui confier la petite comédie à ariettes, le Huron. Le Iluron réussit et fut suivi de Lucile, qui est oubliée, et du Tableau parlant, qui a survécu à toutes les vicissitudes des écoles musicales. Sylvain, les Deux Avares, eurent du succès; mais la palme appartient à Zémirc cl Azor, opéra plein de fraîcheur et qui plait toujours. Citons encore la Fausse Magie, Y Amant jaloux,
GRËTKY r»6»
Y Epreuve villageoise et Richard Camr-de-Lion. Il fut un temps où le public ne voulait que de lu musique de Grétry ; aussi le nombre des ouvrages de ce grand compositeur est-il considérable. Aujourd'hui les trois quarts sont oubliés; mais il en reste bien assez pour sa gloire. Comme le disait Voltaire, on n'arrive |>as à la postérité avec un gros bagage.
Grétry avait un défaut qui lui a beaucoup nui, en l'empêchant de suivre et de s'assimiler les progrès de son art : c'était un suprême dédain pour toute autre musique que la sienne. Sa conversation, quoique semée de traits heureux, devenait fatigante, parce qu'elle tournait invariablement dans le cercle de la personnalité. Il est vrai que ses amis le gâtaient, vu qu'il n'avait pour amis que des admirateurs.
En 1789 il lit paraître un volume sous le titre de : Mémoire* ou Estait sur la musique. Lisez, sur la musique de Grétry, car il n'y parlait que de lui.
Les faveurs qu'il reçut de Louis XVI, celles qu'il obtint plus tard de Napoléon; en outre, le produit considérable qu'il retira de ses ouvrages, lui donnèrent une très-honorable aisance. Mais Grétry n'eut pas la joie de léguer à ses filles un bien gagné pour elles : il les vil disparaître l'une après l'autre.
La légende de ce triple deuil a été si bien racontée par M. Pli î i il)ert Audebrand, que, dans l'intérêt de nos lecteurs, nous ne pouvons résister au désir de l'emprunter à cet écrivain distingué.
« Dans sa jeunesse, c'est-à-dire au temps où il étudiait la musique à Rome, André Grétry aimait à poursuivre l'inspiration religieuse à travers le jardin de Santa-Maria-de-Novella, couvent presque désert.
« En se promenant un jour au milieu de celle solitude, le futur auteur de la Caravane et de tant d'autres chefs-d'œuvre, se disait en se cognant le front :
« — Trouverai-je mon rondeau aujourd'hui, oui ou non?
« Parlant ainsi avec lui-même, il rencontra au pavillon un vieux religieux de vénérable figure, qu'il ne cherchait pas.
« Depuis une heure le saint homme séparait des graines d'un air
370 (IKKTUY
méditatif, tout en le* observant soigneusement au passage avec un microscope.
« André Grétry, distrait, s'approcha en silence, ne comprenant pas ce travail du cénobite.
«< — Aimez-vous les fleurs? lui demanda alors le religieux. « — Beaucoup, mon père.
« — En ètes-vous bien sûr ?
«—Très-sûr.
« — Pauvre jeune homme! Si j'insiste sur cette question, c'est qu'à votre âge on ne cultive encore que les fleurs du plaisir; la culture des fleurs de la terre n'est aimable que pour l'homme qui a accompli sa tâche sociale. Alors, soigner des œillets et des roses, c'est presque se trouver face à face avec ses souvenirs.
« En entendant parler le pieux horticulteur, le jeune musicien était à la fin sorti de sa longue préoccupation.
« — Oui, reprenait le religieux, les fleurs rappellent à l'homme les plus chers elles plus considérables épisodes de sa vie. Les fleurs lui disent le jour où il est né; elles lui retracent le pays natal. Il y en a qui lui racontent le jardin de la famille où, tout enfant, il courait nu-tête, après les papillons aux ailes d'or et d'azur. Que ne disent pas les fleurs? Dans leur langage toujours enivrant, elles racontent les misères cl les bonheurs de la jeunesse, ces choses que vous savez mieux que moi, mon jeune ami, car j'ai dit adieu jwur toujours aux joies profanes.
« — Rien de plus vrai que loul ce que vous venez de «lire, repartit André; mais je ne comprends pas très-bien, mon père, pourquoi vous séparez les unes des autres ces graines qui me semblent être toutes pareilles? Dans quel but faites-vous ainsi deux parts?
« — Eh! mon jeune ami, voyez, je vous prie, à travers le microscope, voyez ce point noir sur celles que je mets de coté... Mais non, vous ne voudriez pas me croire ! Si vous y consentez, je pousserai jusqu'au bout la leçon d'horticulture.
« Là-dessus le saint homme prit un pot degrés; il y fit six trous avec une vrille Ces préambules terminés, il y planta trois graines des meilleures et trois graines mouchetées de points noirs.
«KÊTRY 571
« — Mon jeune ami, — ajoula-l-il d'une voix pleine de douceur, — souvenez-vous que les mauvaises graines sont du coté de la brèche, (juand vous viendrez vous promener au jardin du couvenl, n'oubliez pas de regarder les liges à mesure qu'elles pousseront.
« Ces fleurs étaient des tulipes roses, nuancées d'un lis.;ré blanc argenté.
« Doué d'une âme tendre comme tous les véritables artistes, Andi"é Grélry trouvait un charme mélancolique à revenir se promener dans le jardin du couvent. La seène qui s'était passée entre le vieux religieux et lui revenait sans cesse à sa mémoire. A chaque promenade nouvelle, il jetait un long regard de curiosité sur le pot de grès.
<« Grélry vit ainsi s'accomplir sous ses yeux un phénomène qui était bien fait pour fixer sérieusement son attention.
« Au prinlenqts qui suivit, les six tiges s'élancèrent tout aussi verdoyantes les unes que les autres, Mais, chose curieuse! bientôt les trois graines mouchetées prirent le dessus, au grand élonnement du jeune artiste.
<« — Allons, s'écriait André, le bon religieux ne savait ce qu'il disait. Voilà les trois graines piquées qui viennent mieux et plus promptement que les autres. Celte science du bonhomme est donc aussi un vain mol !
« Mais, à quelques jours de là, le jeune musicien dut changer de langage.
« Un matin, en commençant une promenade nouvelle, sou cœur se serra tout à coup de trisles.se.
« Il venait de voir ses trois tiges aimées se faner dans tout leur éclat.
« Par un singulier contraste, les tiges provenant des trois autres graines poussaient avec lenteur, il est vrai, mais elles poussaient bien.
o H les voyait se nourrir de toute brise qui venait du ciel, de toute rosée, de tout rayon du soleil et de tous les arômes que la main de Dieu répand à profusion sur le monde, (tendant la tiède saison des fleurs.
« Un autre jour^ il découvrit que les trois fleurs hâtives venaient de sécher et de se flétrir à jamais.
372 r.lIÊTRY
« Le même jour, les trois autres avaient rompu leurs boutons verts et s'épanouissaient en couleurs éclatantes.
« Dans ses Mémoires, l'auteur de Zèmire cl Azor raconte que ce (ait remua profondément son âme.
« Le temps marchait.
« 11 y avait bien vingt ans que Grélry avait quitté Home pour la Belgique et la Belgique pour Paris.
« À trente ans de la scène du jardin, lorsqu'il était déjà en possession de la renommée et de la fortune, quand toutes les joies du monde se penchaient sur son chemin pour lui sourire, il devait se rappeler les trois tulipes du moine avec un redoublement d'amertume.
« André Grétry, marié suivant son cœur, avait trois tilles, belles et pures comme des anges.
« On sait leurs noms : Jennv, Lucile. Antoinette.
« A quoi lui servait-il d'être célèbre et riche?
« Les trois filles charmantes de son chaste amour devaient mourir toutes trois, à peu de distance l'une de l'autre, dans la fleur de leur jeunesse.
« Quand l'heure fatale sonnait, chacune d'elles avait seize ans.
« Exprimer la douleur du grand musicien serait au-dessus des forces hamaines.
« Une sombre mélancolie s'emparait du pauvre artiste, et, lorsque ce terrible coup l'eut frappé par trois fois, on l'entendit répéter à chaque instant :
« — Ah ! mon Dieu! voilà mes trois tulipes du jardin de Santa- Maria-de-Novella !
« Dans la violence de son chagrin, l'Orphée du dix-huitième siècle ne voulait pourtant pas laisser à un autre le soin d'honorer la dépouille mortelle de ses trois lilles bien-ainiées.
« Sur le déclin de sa vie, il s'était retiré dans la vallée de Montmorency, à l'Ermitage de Jean-Jacques Bousseau; mais, de temps en temps, il retrouvait assez de force pour venir à Paris et pour se traîner jusqu'au cimetière du Père-Lachaise, afin de prier et de pleurer sur le tertre où dorment ses enfants.
JKAN-IIAPTISTK 1>K LA SALLE 575
<« Dans un de ses pèlerinages, l'idée lui était venue de semer trois tulipes roses et blanehes parmi le gazon vert.
« Un article de son testament a fait à ses légataires une loi de se conformer à cet usage sacré.
« Voilà pourquoi les trois fleurs s'épanouissent chaque année au mois de mai. »