L'ABBÉ DE SAINT-PIERRE
en 1695, à l'Académie française, sur sa réputation de linguiste. Il y remplaça Bcrgeret, sécrétai re du cabinet du roi.
Deux ans après, il quittait son faubourg Saint-Jacques pour aller habiter Versailles, où il s'accommoda très- volontiers de l'existence de cour. Son but réel était de rendre les grands favorables à ses réformes. Quelle utopie ! — En 1 702, il acheta la charge de premier aumônier de madame la duchesse d'Orléans, et cette princesse le fit pourvoir de l'abbaye de Tiron, encore pleine des souvenirs du poète Desjjorles. L'excellent abbé goûtait fort la compagnie aristocratique, bien que, par sa gaucherie, il y fût déplacé. « Je sens que je vous ennuie, disait-il; mais moi, je m'amuse parmi vous; trouvez donc bon que je continue. » Cej)endant tout le monde ne se moquait pas de lui :l'abbé de Polignac l'appréciait et l'emmena au congrès d'Utrecht, en 1712. C'était pour le réformateur un champ merveilleux : il s'y donna toute liberté de développer son plan de paix perpétuelle, malgré les objections qu'il rencontra : tout allait bien s'il n'eût jas touché à l'arche sainte, en critiquant avec sévérité le gouvernement de Louis XIV.
Quoiqu'on fût sous la Régence, cette hardiesse choqua le cardinal de Polignac, qui apporta le livre à l'Académie, en lut tout haut quelques passages et insista pour que l'auteur fût puni. Le zèle de l'Académie ressembla à de la violence; on refusa à M. de Saint-Pierre la laveur de se défendre, et, dans la séance du 5 mai 1718, son exclusion fut prononcée par vingt-trois de ses confrères !
Le régent eut le bon esprit de ne pas permettre que les choses allassent plus loin; la place resta vacante.
Mais l'abbé de Saint-Pierre ne témoigna pas la moindre rancune à ceux qui l'avaient si durement banni, et il les comprit même dans les plans qu'il entassait pour la réforme de toutes les classes de la société.
Depuis ce temps jusqu'à sa mort, qui arriva le 43 février 1745, il ne cessa d'écrire, d'imprimer, de s'occuper du bien public et de faire de bonnes œuvres. 11 créa le mot de bienfaisance; mais il ne se borna point à inventer le mol, et il pratiqua largement la chose. C'était un économiste en action.
Aujourd'hui on ne le traite que de rêveur, et l'on ignore généra-