NÉ KK 1711 — MOIIT ES
Les trois I iiimignon de Malesherbes se sonl suivis avec un éclat (|tii témoigne de la grandeur de certaines familles parlementaires L' premier lui celui à qui Mazarin écrivait, en lui annonçant sa nomination au poste de président du Parlement de Paris : « J'ai considéré tout le monde depuis que la place est vacante, et si j'avais cru trouver un plus homme de bien que vous pour la remplir, je l'aurais choisi pour le proposer au roi. »
(Jucls beaux litres de noblesse! — Chrétien Guillaume de Lamoignon devait se montrer digne de l'héritage.
Ce n'est pas que chez les jésuites, où il eut pour professeur le vieux P. Purée, il ail déployé ces facultés brillantes qui sonl le printemps précoce de l'intelligence. Non, son esprit avait plus de solidité que d'éclat, et ce qui s'annonçait le mieux en lui, c'élail la noblesse de l'âme. A vingt et un ans, il était substitut du procureur général au Parlement; à vingl-quatrc ans, conseiller. C'est alors qu'alternant ses graves devoirs avec l'étude de la nature, si attrayante pour lui, il allait, sous le nom obscur de M. Guillaume, suivre, au Jardin des Plantes, les cours de Jussicu ; le célèbre professeur l'avait pris naïvement pour un élève en pharmacie, cl il ne fut détrompé qu'en le reconnaissant dans une assemblée des chambres du Parlement, un jour qu'il s'y rendit avec une députation de la faculté de médecine pour présenter une jrétilion.
En 1750, il remplaça dans la présidence de la cour des aides son père, qui venait d'être nommé chancelier de France. La direction de la librairie lui fut confiée aussi ; et c'était une charge difficile dans un temps où pleuvaient les libelles et les œuvres immorales. Malesherbes lutta contre son cœur avant de condamner Y Emile, et encore eut-il l'exquise délicatesse d'écrire à l'auteur, retiré alors à Wootlon, On ne
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lira pas sans intérêt la réponse <|ue lui fit Jean-Jacques : « Avouer un tort, le déclarer, est un effort de justice assez rare; niais s'accuser au malheureux qu'on a perdu quoique innocemment, et ne l'en aimer que davantage, est un acte de force qui n'appartenait qu'à vous; votre amc houore l'humanité et la rétablit dans mon estime; je savais qu'il y avait encore de l'amitié parmi les hommes, mais sans vous j'ignorerais qu'il y eût de la vertu. »
Elle devait être grande, en effet, la vertu qui arrachait un tel aveu au plus misanthrope des philosophes. C'est par ses actes que Malesherbes la prouvait chaque jour. Un trait entre mille. — Une fatale méprise avait jeté dans les cachots de Bieêtre, où il gémissait depuis plusieurs années, un nommé Monnerat, accusé de malversation. Cette erreur judiciaire est dénoncée à Malesherbes, et dès cet instant il n'a plus de repos qu'il n'ait obtenu pour l'innocent une complète ré|)a ration.
Son opposition courageuse à l'établissement de nouveaux impôts et à la suppression des anciens parlements le lit exiler dans sa terre. A l'avènement de Louis XVI, il reparut, entouré d'une immense popularité.
Il eut l'honneur d'entrer avec Turgol, en 1774, dans ce ministère de progrès qui eût peut-être prévenu la Révolution si le jeune roi avait eu assez de fermeté pour le maintenir contre les cabales des courtisans. Chargé du département des lettres de cachet, il s'appliqua à restreindre le nombre des arrestations arbitraires; et luimême il courut à la Bastille délivrer, de sa propre main, la plupart des spectres vivants que les caprices du pouvoir y avaient plongés. Son zèle pour le bien public lui inspira deux Mémoires, l'un sur les maux de la France, l'autre sur la nécessité de diminuer les dépenses.
Le vieux Maurepas, chef du cabinet, prit ombrage de cet esprit nouveau, de ces vues éclairées. Il travailla à éloigner le roi de Malesherbes et de Turgol : Malesherbes comprit que l'heure de donner sa démission était venue.
Pour entrer au ministère, il avait renoncé à ses fonctions de premier président de la cour des aides. Il rentra dans la vie privée, et,
MALESHETIDES 589
en 1 777, parlil sous le costume le plus modeste, un bâton à la main, pour faire à pied le tour de nos provinces, de l'Italie, de la Suisse, de l'Allemagne et de la Hollande. Il était redevenu M. Guillaume. On le voyait s'arrêter et causer familièrement avec le fermier, le laboureur, le pâtre, le médecin, le cure de village. A chacun il savait parler de ce qui l'intéressait. On rapporte que dans les montagnes de la Suisse, il rencontra le pasteur Weiltenbach. Ils causèrent et s'entendirent très-bien.
« Je suis ministre, dit le pasteur.
— Et moi, ex-ministre, répondit le voyageur.
— Fort bien; écoutez donc, il y a dans mon canton une place de pasteur vacante, je veux vous la faire donner. »
M. Guillaume eut toutes les peines du monde a se débarrasser de ce chaud protecteur.
Il ne revint en France que pour se retirer dans le vieux château de ses pères. En 1 787, quand le roi voulut le rappeler dans ses conseils, il était trop tard. Mais son dévouement éclata lorsqu'il sut que Louis XVI, prisonnier, avait besoin d'être défendu, et il réclama le périlleux honneur qui lui fut accordé, conjointement avec de Sèze et Tronchet.
En apercevant Malesherbes, le malheureux roi le serra dans ses bras; le captif et son défenseur avaient également les yeux baignés de larmes. « Votre sacrifice est d'autant plus généreux, «lit Louis XVI, que vous avez exposé votre vie et que vous ne sauverez pas la mienne. » Malesherbes s'efforça vainement de le rassurer. Louis XVI se savait condamné d'avance.
Chaque matin, l'illustre défenseur se rendait h la prison du Temple; il y demeurait une partie de la journée, employait le reste à faire lui-même les commissions du roi, et revenait encore le soir.
Ce fut lui qui, le*premier, annonça au martyr l'arrêt de mort ; et il fallut que Louis XVI consolât son dernier ami...
Après le drame du 21 janvier, Malesherbes se retira dans sa terre, où il passa dix mois au milieu ue sa famille, se croyant suffisamment gardé par l'affection de ses voisins. Mais, les 27 et 28 dé-
cembre 1 795, Maleshcrbcs et tous les siens furent arrêtés par des agents d'un comité révolutionnaire étranger au district. La seule faveur qu'ils purent obtenir, ce fut d'être réunis dans la même prison. A. la Conciergerie, Malesherbes rencontre un ami; il l'aborde, le sourire aux lèvres et lui dit : « Vous le voyez, je me suis avisé sur mes vieux jours d'être un mauvais sujet, et l'on m'a mis en prison. »
Cette même sérénité ne l'abandonna point quand il marcha à la mort. Comme il quittait la cour du palais, les mains liées derrière le dos, son pied heurta une pierre. «Voilà, dit-il, qui est d'un fâcheux augure; à ma place, un Humain serait rentré. »>
Sa fille, madame de Rosambo, et ses petits-enfants le précédèrent sur l'écliafaud. Et elle tomba la dernière, celle tète de vieillard qui toujours avait été si droite et si noble.
Ce ne fut pas seulement un crime : ce fut un crime inutile.
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N t. I B ITl» — MORT EN U»I
Ce qui recommandera éternellement le souvenir du duc de Penthièvre, ce sont moins des actions d'éclat comme il y en eut dans la jeunesse de ce prince qu'une bonté inépuisable, une bienfaisance ingénieuse, une sensibilité que le malheur avait pour ainsi dire aiguisée.
On a mille fois rapporté les traits de charité qui remplirent celle exisumec si honorable. Comme le fameux calife Haroun, le ducdePenthièvre aimait à parcourir ses domaines pour y semer les bienfaits. Il avait, à cet égard, des industries merveilleuses; il savait découvrir le malheur caché et forcer au gîte la fierté qui évitait la lumière, llàlons-nous donc d'esquisser les principaux faits de sa vie ; car il nous sera doux de le suivre dans ses excursions toutes chrétiennes.
LE DUO DK PENTHIEVRE 39i
Louis-Jean-Marie de Bourbon était fils du comte de Toulouse, par conséquent il avait dans les veines du sang de Louis XIV. Il eut pour parrain Louis XV, pour marraine Marie Leckzinska. Comme, à cette époque, les grands étaient généraux de naissance, on le destina à succéder à son père dans la charge d'amiral de France. En conséquence, on fit venir à Rambouillet quelques matelots qui exécutèrent en eau douce des manœuvres maritimes. Avant que son éducation fut terminée, il était amiral, gouverneur de Bretagne, grand veneur, et avait donné son nom de Penthièvrc à deux régiments d'infanterie et de cavalerie.
Sa première campagne eut lieu en 1742, sous la maréchal de Noailles. Le prince se distingua à la journée de Deltingen ; il eut l'honneur de commander toute la cavalerie à la bataille de Fontenoy. Ainsi, dans toutes les circonstances où il fut employé pour le service de l'État, il se signala par sa bravoure et son intelligence.
Mais déjà le jeune duc avait commencé à subir les tristes épreuves de la mort qui pesèrent tant sur son existence. En 1756, il avait perdu son oncle le duc du Maine, et, en 1 757, son père, qui n'avait encore que soixante ans.
Uni en 1744 à la fille du duc de Modène, il n'eut que dix ans le bonheur de conserver cette vertueuse compagne. Elle lui laissa un deuil éternel. Trente ans après cette cruelle séparation, le nom de la duchesse lui arrachait des larmes. Encore s'il eût conservé les nombreux enfants qui étaient nés de celte union si parfaite Sauf le
prince de Lamballe et mademoiselle de Penthièvrc, depuis duchesse d'Orléans, tous succombèrent en bas Age.
Cet homme, qui ne put jamais être complètement heureux, passa sa vie à s'occuper du bonheur des autres. Aimer et être aimé, tel semblait être son premier besoin. Il y avait dans son Ame éprouvée des aspirations généreuses comme des souffrances secrètes, qui ont inspiré à la marquise de Créqui ce portrait d'une fidélité frappante :
« Toutes les vertus de son âme sont dans un équilibre parfait. Généreux sans prodigalité, charitable sans imprudence, tendre sans
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faiblesse, modeste avec dignité, discret sans être mystérieux, tout est à sa place : paroles, actions, maintien...
« La mélancolie répandue sur ses jours par la mort rapide des plus chers objets de ses affections ressemblait à l'espèce de langueur que donnent les longues maladies. »
Pour combattre celle langueur, |K)iir trouver une distraction à ses peines, il se partagea entre la religion et la charité. Pour lui, faire du bien, c'était vivre; et la Providence, en le comblant de richesses immenses, lui avait fourni le moyen de se consoler par des bienfaits continuels.
Si l'on veut se faire une idée de la bienfaisance du duc de Penihièvre, il suffira de «lire que, dans le seul duché d'Aumale, le bois de chauffage donnépour les pauvres montait annuellement à quatre cent cinquante-cinq cordes et douze mille sept cents fagots. Chaqueannée, au mois de novembre, les vieillards avaient leur distribution d'argent. On possède un grand nombre dénotes manuscrites tracées par la main du prince, toutes recommandations d'aumônes à répandre. La délicatesse du bienfait n'est égalée que par la prévoyance et le soin du donateur. M'oublions pas de mentionner cetle qualité si rare chez les grands, une simplicité parfaite. Ainsi, à l'église, M. de Pcnlhièvre aimait à s'asseoir au banc-d'œuvre avec les marguillîers. Souvent on le vit servir lui-même les pauvres, les vieillards, les infirmes, dans les hospices qu'il avait fondés; prouvant par là qu'il ne suffit pas de donner de l'argent, et que la main doit être l'instrument du cœur. Il alla jusqu'il transformer en hôtel-Dieu son joli château de Saint-Jusl, prèsVernon. — Un jour qu'il suivait à pied la procession de Saint-Euslache1, les femmes de la Halle l'entourèrent avec un empressement respectueux.
« Mesdames, leur dit-il en souriant, dans l'ordre de la religion je suis votre frère, et autrement, je serai toujours votre ami. »
Son confident, son acolyte de générosité, était le bon chevalier de Florian', celui qui s'est si bien peint dans ses fables. Souvent cha
• En 1776.
Attaché au prince on qualité de gentilhomme
cun d'eux allait de son côté à la piste du bien ; ils aimaient à se faire des surprises et presque à se jouer des tours en surprenant des misères cachées.
« Vous m'avez prévenu, chevalier, s'écriait le prince; mais, si vous avez vu pour moi, j'espère bien donner pour nous deux. »
Il embellit sa résidence de Sceaux, ri«n que pour contribuer aux plaisirs des habitants de la capitale.
Aussi, lorsque la tempête révolutionnaire souffla sur notre malheureuse patrie et ne respecta rien dans sa marche sanguinaire, le due de Pcnthièvre, qui avait cessé de prendre part aux affaires pu- Mfques, entouré du respect et de l'amour de tous, se fit pardonner la grandeur de sa naissance. Le prince deConti, fugitif, lui demande l'hospitalité, en disant :
« Monsieur, je suis venu me mettre en sûreté sous l'égide de vos vertus. Il n'y a plus que vous qui puissiez être assuré de l'affection des Français; il n^' a plus que votre belle Ame qui puisse se promettre quelque calme au milieu de l'agitation universelle. »
Mais cette âme pure, d'une trempe si peu commune^ fut frappée d'une manière terrible à la nouvelle des massacres de Paris et de la fin tragique de la duchesse de Lamballe. Les angoisses de M. de Penthièvre avancèrent ses jours. En vain le deuil du prince reçut-il quelque soulagement du dévouement et de l'enthousiasme que lui témoignèrent tous les habitants de la ville de Vernon, où vieillards, enfants, jeunes filles vêtues de blanc, vinrent, aux acclamations universelles, planter devant son château le mot protecteur, décoré de Ions les attributs de la liberté, portant cette inscription en gros caractères : Hommage rendu à la vertu.
Leduc de Penthièvre avait envoyé toute son argenterie à la Monnaie, et le don patriotique du quart de ses revenus. Le dernier usage qu'il fil de sa plume fut encore un acte charitable. Il signa une ordonnance portant que ses aumônes continueraient comme par le passé, malgré la diminution considérable de sa fortune. Ensuite, le mal faisant des progrès rapides, le vertueux duc de Penthièvre rendit sa belle âme à Dieu, en priant dans son oratoire. Il mourut entre deux dates remarquables, quarante-deux jours après l'exécution du
roi et trente-six jours avant le décret de la Convention qui ordonna l'arrestation de tous les Bourbons et la confiscation de leurs biens.
A la fatale nouvelle de son agonie, le peuple s'assemble. Le cortège désolé s'achemine vers la demeure du prince, refuge qui fut toujours ouvert aux malheureux, et là, dans le désordre de la douleur, le maire', s'adressant au gentilhomme de service, dit ces nobles paroles : « Nous voulions savoir comment le juste quitte ce monde. C'est pour le j>euple une belle leçon et un grand speclacle. Priez M. de Penlbièvre de donner sa dernière bénédiction à toute cette contrée. L'homme vertueux n'a-t-il pas aussi reçu du ciel la plénitude du sacerdoce! Dites à sa fille chérie, qu'héritière des vertus de son père, elle a des droits bien acquis à tout l'amour de nos concitoyens. »
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xê r.* I7t1 — «out c» t rat
Plus heureux que Malesherbes, son ancien collègue et ami, Turgot mourut avant l'époque des crises terribles qui agitèrent si cruellement la France. Sans doute il avait prévu le danger; il l'avait combattu par avance; mais, en disparaissant de la scène, il ne vit pas se dresser pour lui, comme pour tant d'autres, l'échafaud révolutionnaire. Qui sait même s'il n'espéra pas que de meilleure conseils prévaudraient sur les irrésolutions de la politique royale?
Troisième fils du prévôt des marchands de Paris, Turgot appartenait à une ancienne famille de Normandie; et son père fut un des plus honorables administrateurs municipaux dont la capitale ait gardé mémoire.'
« M. Rfenk.
TUKGOT . 395
On avjiit dt^stinr TurgOl à l'état ecclésiastique. Il donna, étant au séminaire de Sainl-Sulpice, les preuves de la maturité hâtive de son esprit. Ses doux Discours enSorbonne et sa Lettre sur le papier-monnaie furent justement admirés. Voici le portrait que lui a consacré l'abbé Morellet dans ses Mémoires :
« Cet homme, qui s'élève si fort au-dessus de la classe commune, qui a laissé un nom cher à tous les amis de l'humanité et un souvenir doux à tous ceux qui l'ont particulièrement connu, annonçait dès lors tout ce qu'il déploierait, un jour, de sagacité, de pénétration, de profondeur. Ilétaiten même tempsd'unc simplicité d'enfant, qui se conciliait en lui avec une sorte de dignité respectée de tous ses camarades et même de ses confrères les plus âgés. Sa modestie et sa réserve eussent fait honneur à une jeune fille... Les caractères dominants de cet esprit étaient la pénétration, qui fait saisir les rapports les plus justes entre les idées, et l'étendue qui en lie un grand nombre en corps de système. »
Bien que son intérêt dût le retenir dans l'Eglise, il se tourna vers la magistrature, parce qu'il ne se trouvait pas une vocation suffisante pour le ministère sacré et qu'il « lui était impossible de se dévouer à porter toute sa vie un masque sur le visage. »
Comme il avait mêlé l'étude du droit a celle de la théologie, il se fil recevoir conseiller-substitut du procureur général. 11 ne conserva qu'un an -cette place : il fut nommé conseillerai! Parlement en 1 752, et maître des requêtes en 1 755. Ces nouvelles fonctions avaient à ses yeux l'avantage de lui ouvrir la porte de la haute administration, où il pourrait rendre de plus grands services à son pays; car telle était l'ambition de Turgot, et l'on peut dire qu'il n'en eut jamais d'autre. Il s'était lié, chez madame Geoffrin, avec tous les hommes éminents de l'époque, et particulièrement avec les économistes Galiani et Quesnay; il s'intéressa ù V Encyclopédie et y donna quelques articles, jusqu'au jour où sa conscience de magistrat lui défendit d'y travailler davantage. Alors il demanda aux voyages ce complément d'expérience qu'y trouve un esprit réfléchi.
A son retour, en 1 761 , il fut nommé intendant de la généralité de Limoges. C'était une magnifique occasion pour lui d'appliquer
ses idées en agriculture, industrie et commerce. 11 trouva une société agricole et lui imprima une forte impulsion; les routes manquaient, il en créa cent soixante lieues; mais, pour alléger le fardeau supporté par les paysans, il abolit la corvée et imagina, en remplacement, une contribution additionnelle à la taille. Il rendit libre le commerce des grains : cette mesure eut contre elle les préjugés populaires, tant il est difficile de faire du bien aux hommes! Les* disettes de 1770 et de 1771 excitaient les passions et les craintes de la multitude, quand Torgot sut, par des mesures fermes, adroites et conciliantes, assurer la subsistance publique et combattre victorieusement le fléau de la famine. Une autre réforme utile que plus tard il étendit à tout le royaume, ce fut le remplacement des réquisitions forcées par l'établissement d'un service régulier pour les transports de la guerre dans la province. Ses treize années d'intendance furent admirablement remplies.
Appelé par Louis XVI à former un cabinet, le comte do Maurepas crut faire chose habile en tirant de son intendance de Limoges l'honnête homme qui y avait rendu tant de services et qui, aux yeux du vieux courtisan, avait l'avantage d'être inconnu à Versailles. Turgot fut nommé, le 20 juillet 1774, au ministère de la marine, et, le 24 août suivant, au contrôle général '.
Le nouveau ministre comprit que son premier devoir était d'adresser un langage sincère au souverain dont il estimait le cœur. C'est un double honneur pour le souverain et le sujet quand l'un peut entendre et l'autre dire la vérité.
« Il faut, sire, écrivit Turgot, vous armer contre votre bonté, de votre bonté même, considérer d'où vous vient cet argent que vous pouvez distribuer à vos courtisans, et comparer la misère de ceux auxquels on est quelquefois obligé de l'arracher par les exécutions les plus rigoureuses, à la situation des |>ersonnes qui ont le plus de titres pour obtenir vos libéralités... J'ai prévu que je serais seul à combattre contre les abus de tout genre, contre les efforts de ceux qui gagnent à ces abus, contre la foule des préjugés, qui s'opposent à
Les finances.
toute réforme et <|ui sont un moyen si puissant dans la main des gens intéressés à éterniser les désordres. J'aurai à lutter même eonlre la bonté naturelle, contre la générosité de Votre Majesté et des personnes qui lui sont chères. Je serai craint, haï même de la plus graude partie de la cour, de tout ce qui sollicite des grâces, et on m'imputera tous les refus; on me peindra comme un homme dur parce que j'aurai représenté à Votre Majesté qu'elle ne doit pas enrichir même ceux qu'elle aime, aux dépens de la subsistance de son jH'uple. Ce peuple, auquel je me serai sacrifié, est si aisé à tromper, que peut-être j'encourrai sa haine par les mesures que j'emploierai pour le défendre contre les vexations. Je serai calomnié, et peutêtre avec assez de vraisemblance pour m'ôter la confiance de Votre Majesté. Je ne regretterai iMiint de perdre une place à laquelle je ne m'étais jamais attendu; je suis prêt à la remettre à Votre Majesté dès que je ne pourrai plus espérer d'y être utile... Votre Majesté se souviendra que' c'est sur la foi de ses promesses que je me charge d'un fardeau peut-être au-dessus de mes forces; que c'est à elle personnellement, à l'homme honnête, à l'homme juste et bon, plutôt qu'au roi, que je m'abandonne. »
Sans perdre un moment, Turgot se mit à l'œuvre. Rude bûcheron, il ne craignit pas de faire manœuvrer sa cognée dans les épais taillis des abus. Que de mauvaises branches à extirper! Le nouveau contrôleur général mit au terme aux pensions que les fermiers généraux payaient à des gens de cour afin de se les rendre favorables; en même temps il abolit une foule de vexations qui pesaient sur les pauvres. Tandis que naguère tous les habitants d'une paroisse étaient solidaires du payement non effectué d'un impôt, Turgot, faisant cesser celte iniquité, décida que désormais l'impôt serait individuel. Il étendit ensuite à toute la France la liberté du commerce des grains, dont il avait déjà doté le Limousin. Il multiplia ses eflorts pour abolir les corvées dans les campagnes, cl les maîtrises et jurandes dans les villes. Le prix des denrées alimentaires fut abaissé; les défrichements prirent un grand essor; le monopole fut combattu partout où il se rencontrait.
D'antre part, Turgot releva la situation du trésor par une exacli-
tudc ponctuelle dans les payements ; il réjMira le mal qu'avaient produit les banqueroutes successives de l'abbé Terray, éteignit des créances, diminua la dette flottante et (il reparaître l'équité dans les transactions entre l'Etal et les particuliers. Coin ment n'être pas saisi d'admiration quand on songe que tant de réformes furent accomplies en un espace de vingt mois?
\& haine des courlisans, la rage des monopoleurs, se coalisèrent contre l'intègre ministre. L'année 1774 avait été mauvaise; des émeutes éclatèrent en Bourgogne, puis à Pontoise, à Versailles et enfin à Paris, où les boutiques des boulangers et les halles furent saccagées. On avait vu des forcenés couler à fond des bateaux chargés de blé, intercepter les arrivages, brûler les fermes et les granges. L'émeute était organisée et commandée par les ennemis de Turgol, et aucune autorité n'avail cherché à la combattre.
Turgol n'hésita ]>oinl ; il destitua le lieutenant de police, coupable au moins d'iuerlie, puis fit afficher des placards qui défendaient les attroupements sous peine de mort, et interdisaient d'exiger le pain au-dessous du cours. En outre, un déploiement de force armée protégea les boutiques des boulangers, et des troupes furent échelonnées le long de la Seine, de l'Oise, de la Marne et de l'Aisne. Grâce à ces mesures vigoureuses, toute trace d'agitalion ne larda pas à disparaître.
Mais à peine le calme était-il rétabli h Paris et à Versailles, qu'on reçut la nouvelle que des émeutes semblables avaient éclaté à Lille, Amiens et Auxcrre. Les courlisans saisirent cette occasion pour s'apitoyer sur la misère du (toupie et l'attribuer aux innovations du ministre , par exemple à la liberté du commerce des grains. On accusait ïurgot d'avoir voulu faire sur les classes pauvres l'expérience de ses théories, eiperienlia in anima vili. Louis XVI seul lui rendait jusliee. « // n'y a, disait-il, que 3i. Turgol et moi qui aimions le peuple. »
Turgol »c sentait isolé; car l'opinion publique, à cette époque, n'était ni assez forte ni assez, éclairée pour lui prêter appui. 11 pouvait prévoir sa chute; il avait donc hâte de multiplier les réformes, d'éteindre la corvée, les droits perçus à Paris sur les denrées néces-
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saires au peuple, les oflices sur les quais, halles et ports de la ville, et enfin les jurandes. La clameur fut générale j«rmi les marchands et industriels, de môme que parmi les nobles : les uns considéraient les jurandes comme l'élément indispensable de leur prospérité; l'orgueil des autres se refusait à l'abolition de la corvée. Un pamphlet attribué au comte de Provence peignit Turgot comme un « homme gauche, épais, lourd, né avec plus de rudesse que de caractère, plus d'entêtement que de fermeté; charlatan d'administration ainsi que de vertu. •>
L'orage était arrivé au comble; pour décider le roi à renvoyer son ministre, on joignit à l'acharnement quelque peu de calomnie. Turgot fut .supposé avoir, dans des lettres confidentielles, parlé avec légèreté de la famille royale. Ce fut le signal de sa perte ; mais il ne voulut pas donner sa démission, et il attendit |>atiemmcnl qu'on lui apportât l'ordre de quitter ses fonctions. Cet événement si funeste pour la royauté eut lieu le 12 mai 1776.
Les abus représentes par les courtisans se réjouirait de cette chute. On ne s'abordait à Versailles qu'en se félicitant. Voltaire cependant comprit qu'il y avait un malheur public dans la retraite forcée du minière réformateur. Voici ce qu'il écrivit à la Harpe1 :
« Je ne vois plus que la mort devant moi depuis que M. Turgol est hors de place. Je ne conçois pas comment on a pu le renvoyer. G: coup de foudre m'est tombé sur la cervelle et sur le cœur. »
Quelques années encore, et Turgot devait succomber à la goutte, mal héréditaire dans sa famille. Jusqu'à son dernier jour, c'esl-àdire jusqu'au 2 mars 1781, il ne s'occupa plus que de science, et devint l'un des membres les plus assidus de l'Académie des inscriptions et bel I es-lettres'. Il avait détourné ses regards du spectacle affligeant des affaires publiques, qui, dans les mains de ses successeurs, penchaient rapidement vers une ruine inévitable»
« Quelques hommes, dit Condorcet, qui avait été l'un des meilleurs amis de Turgol, ont exercé de grandes vertus avec plus d'éclat,
• 10 juin i77ti.
- Ses Mémoire* el Discours si varies ont élu réunis dans b collection des Économistes
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onl eu des qualités plus brillantes, ont montre dans quelques genres un plus grand génie; niais peut-être jamais aucun homme n'a-t-il offert à l'admiration un tout pins parfait et plus imposant. Il semblait que sa sagesse et sa force d'âme, en secondant les dons de la nature, ne lui eussent laissé d'ignorance, de faiblesse et de défauts, que ce qu'il est impossible à un être borné de n'en pas conserver. C'est dans celle réunion si extraordinaire que l'on doit chercher la cause, et du peu de justice qu'on lui a rendu, et de la haine qu'il a excité'. I/envïc semble s'attacher encore plus à ce qui approche de la perfection qu'à ce qui, en étonnant par la grandeur, lui offre, par un mélange de défauts et de, vices, une consolation dont elle a besoin. On peut se flatter d'éblouir les yeux, d'obtenir le litre d'homme de génie en combattant ou en flattant avec adresse les préjugés populaires; on peut espérer de couvrir ses actions du masque d'une vertu exagérée; mais la pratique constante de la vertu simple et sans faste, mais une raison toujours étendue, toujours inébranlable dans la roule de la vérité; voilà ce que l'hy|>ocrisie, ce que le charlatanisme, désespéreront toujours d'imiter, et ce qu'ils doivent tâcher d'étouffer et de détruire. »
BREMONTIER
Nt kx itjs — nom lu iwoa
A Uuevilly, près Rouen, naissait, le 50 juillet 1758, Nicolas-Thomas Brémonlier, que la Providence dota d'une si grande aptitude pour les sciences d'observation.
Entré jeune à l'école des ponts cl chaussées, il fut successivement professeur de mathématiques à l'école d'artillerie de Toulon, et ingénieur en chef dans la capitale de la Guienne.
C'est là, sur ce littoral du golfe de Gascogne, que devait s'exercer
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son génie, c'est là qu'il devait appliquer une découverte précieuse, la lixation et la plantation des Hunes.
Pour apprécier le service mémorable que les travaux de Brémontier rendirent à cette vaste contrée, qui s'étend entre l'embouchure de l'Adour et celle de la Gironde, il faut dire d'abord ce qu'étaient les dunes, — ces montagnes sablonneuses et mobiles qui marchaient toujours, fatales et irrésistibles, ensevelissant tout sur leur passage, cultures, arbres, maisons, églises. La rapidité de ces chaînes de sable était vraiment incroyable : tantôt leur sommet s'abaissait, tantôt il s'élevait ; tout à coup les vallons, riants naguère, se trouvaient comblés ; d'autres se creusaient plus loin. Parfois même il est arrivé qu'unedune, enfin déplacée, laissât apercevoir, à peu près dans l'état où elle l'avait surpris, le village caché durant des siècles. L'Océan a donc ses Pompeï cl ses Herculanum !
En aucun lieu cette action n'est aussi puissante que dans les départements de la Gironde et des Landes. Sous le chaume, la tradition raconte les émouvants cl terribles combats livrés autrefois par des élres faibles et patients à l'élément dévastateur, pour lui disputer pied à pied la terre natale. La population, sans cesse repousséc, privée de sa navigation et de sa pèche, abandonnait avec douleur, devant une force écrasante, ces pays malsains et désolés, lorsque Brémonlier arriva comme un sauveur.
Il dit au sable, ainsi que le Créateur au flot menaçant : « Tu n'iras pas plus loin ! » 11 rallie les habitants dispersés, leur communique la confiance dont il est animé lui-même; et tous se mettent à l'œuvre sous sa direction. Des palissades en branches, quelques rameaux de genêts et d'ajoncs, des semis d'arbres verts, fixent la dune. Désormais l'effort des vents est contenu, cl les montagnes arrêtées se dessinent partout cultivées el verdoyantes; désormais de riches plaines couvertes de céréales, des bois, des vignobles précieux, sont préservés de l'invasion; les navigateurs ne sont plus trompés parles formes changeantes de la côte: les phares prennent une position fixe; les villages se multiplient; en un mot, la vie, le progrès, s'établissent là où régnaient le bouleversement cl le désesj>oir.
Honneur à Brémonlier ! — C'est ce que répète le voyageur lors-
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qu'à l'ombre des arbres toujours verls, des pinadm, des chènesliégcs, des arbousiei*s, il parcourt les environs de Mimizan, de la Teste, du bassin d'Arcachon, les bourgs de Leige, de Laeauau, d'Hourtins, sauvés par l'application de son système protecteur. Il est touché d'un sentiment profond d'admiration et de reconnaissance jHwr le savant qui, par sa sagacité et son infatigable persévérance, a changé le Sahara français en une terre productive.
Pendant près d'un demi-siècle, l'ingénieur en ehef des ponts cl 1 chaussées, dominé par son idée créatrice, se livra à des recherches longues et difficiles pour tenter l'application de ses procédés et en développer les résultats. On le vit, dans sa modeste demeure de Cambes, aux environs de Bordeaux, entouré de petits pots contenant des terres et des sables de toute espèce, renouveler de nom breuses expériences; par exemple, il semait des graines, calculait la durée de leur germination, pesait la quantité d'eau dont il les alimentait; puis, passant de cette théorie d'essai à la pratique en grand, il se hâtait d'appliquer les résultats obtenus à ses travaux des «lunes.
Ayant reconnu dans le sable une couche d'humidité permanente à quelques pouces de profondeur, il trouva dans ce phénomène le principe de ses plantations. Brémontier avait défini exactement la nature du sable des dunes par ce mot pittoresque et naïf: « C'est un pur sable d'écritoire. » — Qui donc n'eût pas trouvé chimérique et folle l'idée d'y faire croître des plantes, et surtout des arbres à haute lige? Naj>oléon, qui comprit tous les genres de génie, accueillit et décora Brémontier : de plus, il rendit un décret pour la continuation de ses travaux, qui avaient reçu leur premier encouragement du bon et infortuné Louis XVI.
Mais la jalousie veillait, comme il arrive toujours quand s'est produite une idée généreuse. Ainsi, tandis que le modeste Brémontier mûrissait ses éludes dans la retraite, il se trouva des hommes assez infâmes pour lui intenter une guerre sourde et acharnée, lui disputer le mérite de son invention, et vouloir même lui ravir la direction des travaux. L'ignorance et le préjugé armèrent contre lui jusqu'aux habitants des localités que le savant avait à cœur de pré-
server : ils ravagèrent ses semis de pins et mirent le l'eu aux forêts naissantes !...
Brémontier ne se découragea point, et l'ingratitude n'eut pas. le pouvoir d'altérer la sérénité de son âme. 11 savait que l'avenir appartenait à ses idées. Cet avenir est devenu le présent : comme les dunes de la Guienne, celles de la Charente-Inférieure et de la Vendée ont reçu l'application du système protecteur.
Ce ne fut pas au milieu de ses chères dunes, mais à Paris, que mourut l'excellent Brémontier'. En 1818, un monument, témoignage de la reconnaissance publique, lui fut érigé sur le théâtre même de ses bienfaits, par les soins éclairés de MM. Laine* et de Ton mon \
Sur la dune Brémontier, au milieu d'un mélancolique bois de pins à la sombre verdure, s'élève un cippe en marbre orné d'une couronne de chêne. Une inscription consacre le souvenir de l'homme savant et modeste dont le nom plane sur les contrées sauvées par son génie.
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Reposons-nous un peu des économistes, «les hommes politiques, en compagnie de ce vieux Jolyot de Crébillon, qui arracha ses derniers frémissements à Melpomène, et qui, dans ses alternatives de succès et de revers, eut d'étranges ressemblances avec Corneille.
Crébillon est encore un de ceux que revendique la Bourgogne. Son
• Le t6 août 1800. Il avait soixante et omïc ans.
* Ministre de l'intérieur.
3 Préfet de la Gironde.
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père, greffier en chef de la chambre des comptes de Dijon, voulut que le jeune homme devint avocat : celui-ci se soumit de honne grâce et vint à Paris faire son droit, c'est-à-dire .se divertir de sou mieux. Il était entré chez un procureur ami de son père, et il se trouva que c'était un procureur exceptionnel, un fanatique de rimes, qui, pour des chansons d'une verdeur toute bourguignonne, se mil à croire à l'étoile poétique du jeune Jolyot. Vainement celui-ci s'en défendait-il et jurait-il par les neuf muses qu'il ne serait jamais que leur très-indigne serviteur, le procureur n'en voulut pas démordre; et, sur cette même table consacrée à la copie des requêtes, il lui lit écrire une tragédie en cinq actes, la Mort de Bnitus. Quand la tragédie fut achevée, le procureur alla la présenter au Théâtre-Français, où on la refusa à l'unanimité. Crébillon, « honteux et confus, » cria à son protecteur :
<c Vous m'avez déshonoré ! »
11 se promit bien de ne plus s'aventurer sur les hauteurs tragiques : serment qui fut suivi de l'enfantement d'un Idomènie. Celte pièce fut reçue, jouée, et réussit médiocrement.
11 fallait corriger ce demi succès. Alrée fut écrit, cl nous pouvons ajouter qu'il fut écrit avec du sang. Le procureur, quoiqueatteint d'une maladie mortelle, se fil porter au Ihéâlre, et, bien que ce brave homme eûl vu, au cinquième acte, le public frémir d'épouvante, il augura le triomphe complet pour les représentations suivantes.
« Je meurs content, dit-il, j'ai laissé un homme à la nation. » Heconnaissons-le, c'est le seul procureur qui ait jamais créé un poëtc.
Crébillon s'excusa ainsi d'avoir semé l'horrible à pleines mains dans ses ouvrages : « Je n'avais pointa choisir; Corneille avait pris le ciel, Racine la terre ' il ne restait plus que l'enfer. Je m'y suis jelé à corps perdu. »
Mais, si le procureur était content, le père de Crébillon ne rétait |K»s du tout. Qu'est-ce à dire? quitter la chicane pour le théâtre ! Le greffier envoya sa malédiction à son fils rebelle, et le laissa se passer de son consentement j)our éj>ousiT Charlotte Péage!, la fille d'un apo-
ihicaire. 0 Melpomène ! excuse cette union. Charlotte était si belle el si bonne ! De cette union naquit le futur romancier qui «levait publier des livres licencieux et se marier h une opulente Anglaise, mettant ainsi le roman dans sa vie.
Comme il n'est pas de rancune éternelle pour un père, et comme l'oreille du greffier ne laissait pas que d'être flattée du bruit que faisait la gloire de Crébillon, notre homme se décida un jour à quitter Dijon pour aller observer de prés tout ce qui l'intéressait. On jouait Alrée. Il y court, et il en sort avec les plus fortes émotions : sans perdre une minute, il se jette dans un fiacre et se fait conduire au fa ii bau rg Saint-Marceau, où demeurait son fils. 11 arrive et est salué sur l'escalier par les aboiements de six ou sept chiens, complément de la famille de Crébillon. Charlotte, partagée entre les chiens et le nouveau-venu, s'imagina qu'un prolecteur mystérieux lui apportait ses bienfaits, qui peut-être eussent été assez nécessaires au modeste ménage ; mais quand elle eut mieux considéré le greffier :
« Grand Dieu ! s'écria-t-ellc en joignant les mains, vous êtes le père de mon mari ! »
Le bonhomme lui sauta au cou; tous deux pleurèrent; Charlotte lui montra son enfant endormi dans le berceau ; le greffier trouva l'enfant charmant; il jeta un coup d'œil sur la table, et jugea que le souper était médiocre. Le poëte rentra, suivi de deux nouveaux chiens orphelins, qu'il avait recueillis en route, Le père le gronda, non plus sur les tragédies, mais sur le nombre exagéré des chiens ; on s'embrassa, onsoupa ensemble, et le résultat de la réconciliation fut que Crébillon et sa femme accompagnèrent le greffier de Paris à Dijon.
A peu de temps de là, le vieillard mourait subitement, laissant une succession si embrouillée, que le pauvre héritier n'en recueillit presque autre chose que des procès. Il sauva le petit fief de Crébillon, dont il abandonna le revenu à ses deux sœurs.
De retour à Parts, il s'installa auprès du Luxembourg et se mit à vivre en grand seigneur. La seule explication à donner de celte folie, c'est que Crébillon voulait, en étalant du faste, sauver l'honneur du
nom paternel cl faire croire à un** succession importante. Il n'aurait donc été orgueilleux que par piété filiale. Son nouveau train de vie ne l'empêcha pas d'obtenir coup sur coup ses deux plus grands sucées : Electre et tthadamisle. Roilean, qui allait sortir de ce monde, se voila la face d'indignation et regretta Pradon. Versailles applaudit avec enthousiasme, et le public parisien fit comme Versailles. En huit jours, deux éditions de Rhadamislc furent épuisées.
Mais Xerxts fut sifflé : allez «loue attendre une victoire de roi de Perse! Crébillon était endetté : on ne fait pas longtemps le grand seigneur avec des tragédies. Le poëte sut se résigner à propos.
« Retournons à la place Maubert, » dit-il à Charlotte.
Ils y emmenèrent les chiens et les chats, et y retrouvèrent par moments le bonheur, — mais ce bonheur furtif qui trompe la misère, le rayon du soleil de midi dans un endroit toujours humide et ténébreux.
11 s'était flatté de l'espoir d'entrer à l'Académie française : trois hommes s'unirent pour l'en repousser: Fontenelle, Danchel et Lamelle, qui ne lui pardonnèrent pas de les avoir peints dans une fable mordante sous les traits du renard, du chameau et de la taupe. On ne se borna pas à faire la courte échelle à toutes les médiocrités en haine de Crébillon ; on le poursuivit d'accusations malveillantes, on imputa à son caractère toutes les noirceurs de l'Ame d'Atrée.
Charlotte, du moins, restait au malheureux poëte méconnu et calomnié, Charlotte, qui avait eu contre la misère toutes les ingénieuses industries de la tendresse. Charlotte le quitta... Une maladie de cœur tua la jeune femme, à l'âge même où sa mère était moi te. La pauvre Charlotte, ne se trompait pas en espérant que Crébillon jH'nserait toujours à elle. 11 eut cinquante ans de veuvage, — cinquante ans de souvenir tendre et douloureux. Durant ce demi-siècle, l'Ombre charmante habita la mémoire du vieillard, et l'union se poursuivit avec le contraste de l'époux affaissé par la vie et de l'épouse immobilisée dans le printemps «les jours. Chaque année de deuil comptait double pour l'un, tandis que l'antre n'en avait jamais plus de vingt-six.
La vie de plus d'un homme célèbre a été de la sorte scindée en
EAUM ARCHAIS
deux : la seconde partir est celle de l'isolement, des revers, de l'injuslice, de la longue agonie. Crébillon essaya de s'acclimater à Ver- .sailles; il se fit voir au roi, qui ne comprit pas cette nature fière; il donna de nouvelles pièces sans grand succès; les créanciers l'assaillirent, el il n'eut de répit que lorsque enfin il remplaça de la Fage à l'Académie française.
Il se mit alors à être paresseux à son aise et à rêver ou rimer de mémoire des tragédies qu'il se donnait la jouissance de ne pas écrire. Dieu sait ce qu'il laissa tomber de son cerveau d'hémistiches qui n'arrivèrent pas même à ses lèvres. Son silence lui fut plus favorable que son activité d'autrefois : on avait besoin d'opposer un astre obscurci à l'astre nouveau et éclatant de Voltaire : on alla chercher le vieux Crébillon ; il fut présenté à madame de Pompadour et nommé censeur royal. — Crébillon, ranimé par les encouragements de la cour, fit son Calilina et le Triumvirat, qu'on applaudit en haine de Voltaire. Puis, étant mûr pour la mort, il s'éteignit à quatre-vingt-huit ans.
S'il y eut un fait étonnant, c'est que ce poète ait conquis la célébrité par des œuvres dont le temps a fait justice, et qui étaient vraiment antipathiques au génie élégant de la nation. Crébillon a des éclairs magnifiques; mais il est vraiment par trop barbare. On ne le joue plus, — et qui est-ce qui le lit?
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xi* r:x ITOI — moiit RM 11»»
Ainsi que Jean-Jacques Housseau, Caron de Beaumarchais lut le fils d'un horloger. Son père l'avait destiné à suivre sa profession; mais, selon l'usage des temps modernes, le fils s'était tracé d'avance une vocation et dédaignait l'humble état qu'on lui avait réservé. Il
est curieux devoir que cet homme, qui devait déployer tant d'audace et contribuer à l'explosion des idées révolutionnaires," chercha d'abord à s'ouvrir un chemin à la cour; d'observer aussi par quel moyen il y arriva. Son Figaro nous apparaît d'abord leste, fringant, la mandoline en bandoulière. Eh bien, Garon de Beaumarchais fut admis à donner des 'leçons de guitare aux princesses, filles de Louis XV. Il ne lui fallait que pénétrer dans cette région fermée aux profanes : son esprit lui fit bientôt à Versailles une espèce de position.
M. A. Nettement, ce juge si parfait des caractères, a merveilleusement défini celui-là : « Toute la vie de Beaumarchais peut se comparer à un escalier tournant qui pivote sur lui-môme ; la base n'en est pas très-large, mais il arrive haut. 11 y a dans cette vie un enchaînement de plaisirs et d'affaires qui lui donne une physionomie spéciale : commencée par une ritournelle, elle traverse une règle de trois; et l'arithmétique de la finance, qui semblait devoir la dérober à ses premiers goûts, l'y ramena ; Beaumarchais était par-dessus tout un grand comédien, et après quelques intermittences sa vocation lui revenait toujours. »
Ce n'est que par supposition qu'on put se figurer le plus ou moins d'influence qu'il acquit dans la société particulière des princesses. Mais ce qu'on sait de lui fait deviner ce qu'on ne sait pas; le Figaro du théâtre explique le Figaro de la cour.
C'est là qu'il fit connaissance avec le célèbre Pàris-Duvernay, le financier si puissant. Pàris-Duvernay appréciait l'esprit en homme qui ne veut pas prendre la peine d'en avoir. Et, en effet, lorsqu'on peut tout acheter, il est des choses dont on se passe sans rougir. Beaumarchais amusait le financier : celui-ci daigna l'intéressera de grandes entreprises; le protégé se créa des capitaux ; il ne s'agissait plus que de les doubler: il les décupla. Vif, audacieux, éloquent, actif, ne s 'étonnant de rien, il était né pour réussir en toute chose; il avait inventé en horlogerie; il était devenu virtuose en musique; il avait voulu s'enrichir, et il s'était enrichi : c'étaient plus de succès que l'envie et la haine n'en sauraient supporter. On a raconté souvent ce trait d'insolence d'un gentilhomme qui, s'approchant de
Beaumarchais, tira sa rrionlrc do son gousset et dit : « Mon cher monsieur, je crois que ma montre va mal... Apprenez-moi ce qu'elle a... Vous devez vous y connaître... » Beaumarchais, sans sourciller, prend la montre et la laisse tomber sur le parquet, où elle se brise. « Pardon, dit-il, j'ai oublié mon ancien mélier. »
Ce n'était là que de la petite guerre, où ce malin esprit n'avait jamais le dessous.
Pàris-Duvernay étant mort, ses héritiers réclamèrent à Beaumarchais quinze mille livres, qu'il reconnut devoir, et, en outre, cent cinquante mille, qu'il refusa de payer. De là un procès où Beaumarchais fut son propre avocat. Les Mémoires qu'il publia sur celte affaire furent considérés comme des chefs-d'œuvre de malice, de véhémence, de finesse, de force, de dialectique : il perdit sa cause, mais il la gagna aux yeux de l'opinion, et l'on peut dire que ce n'esl pas acheter trop cher la gloire que de la payer cinquante mille écus.
Cependant il avait attaqué trop de sots, démasqué trop d'hypocrites, pour n'avoir pas à craindre des représailles redoutables. Il se forma contre lui un orage d'imputations calomnieuses; on le peignit comme un homme dangereux, comme un monslrc d'immoralité, et ses ennemis ne virent pas qu'il avait presque toute la France derrière lui. Dans ces années brûlantes où s'apprêtait la révolution sociale, où le combat s'engageait de toute part, entre les vieux parlements et le nouveau, entre la noblesse et la bourgeoisie, où les principes de la philosophie fermentaient dans (bus les cerveaux et où la royauté chancelait, Beaumarchais devint le héros du jour. 11 eut l'appui du prince de Conli, l'amitié de M. de Sartine : l'enthousiasme des uns neutralisait la haine des autres. Pour lui, il se rappelait avec une mémoire inexorable certaines humiliations qu'on lui avait infligées; il était résolu à ne rien laisser impuni : peintre vigoureux, car c était lui-même qu'il mettait en scène avec toutes ses passions el tous ses ressentiments, il créa Figaro; et Figaro fut vivant, éloquent, impétueux, frondeur et populaire, parce qu'il fut Beaumarchais.
Le Barbier de Séville n'était que l'essai; là, Figaro, tout en racontant son histoire et faisant avec celte histoire privée la critique des
institutions, avait surtout, comme tant d'autres valets de comédie, à combattre et trou per un vieux lutcur. Le Mariage de Figaro fut la grande arme de guerre : t 'était le résumé de toute la vie de Beaumarchais; et, de plus, ee fut le résumé des luttes du peuple contre la féodalité seigneuriale. Brid'oison y symbolisa le parlement Meaupou : l'audacieux auteur ne ménagea rien ni personne; son barbier allait soutenir une lutte contre son puissant maître, et il y triompherait : l'esprit aurait raison des privilèges. Il faut se dire aussi comme ce public, (pli attendait impatiemment le Mariage de Figaro, avait été bien préparé au langage nouveau, à la forme hardie de Beaumarchais par cinquante ans d'enseignement philosophique : ce publie aVait su par ses pères les excès de la Régence; il avait applaudi à Voltaire, battu des mains à Diderot, dévoré les libelles, savouré les romans de ruelles, souscrit à V Encyclopédie : le public était mûr pour celte comédie aristophanesque. El le plus curieux, c'est que beaucoup de grands seigneurs n'étaient pas les moins impatients. Si bien que, le jour où la pièce dut être essayée aux Menus-Plaisirs et où la défense du roi tomba tout à coup au milieu des spectateurs choisis qui se pressaient dans cette salle, avides de voir et d'entendre, nul ne se gêna pour laisser éclater le mécontentement de la curiosité déçue. ' lie Mariage de Figaro prenait les proportions d'un événement politique. La révolta des États-Unis n'avait pas causé plus d'émotions. Le roi voulut savoir par lui-même ce qu'il en était. Il manda secrètement madame Campan pour lui donner lecture de l'ouvrage. Voici comment la lectrice de la reine a rapporté le fait :
a Je reçus un malin un billet de la reine qui m'ordonnait d'être chez elle à trois heures et de ne pas venir sans avoir dîné, car elle me garderait fort longtemps. Lorsque j'arrivai dans le cabinet intérieur de Sa Majesté, je la trouvai seule avec le roi. Un siège et une table étaient déjà placés en face d'eux, et sur la table était posé un énorme manuscrit, en plusieurs cahiers. Le roi me dit : « C'est la « comédie de Beaumarchais ; il faut que vous nous la lisiez. Il y aura h des endroits bien difficiles, à cause des ratures et des renvois ; je l'ai « déjà parcourue; mais je veux que la reine connaisse cet ouvrage. <c Vous ne parlerez à personne de la lecture quo vous allez faire. » Je
lî i:\LMARCIIAIS 4U
coin m on rai. Le roi m'interrompait par des exclamations toujours justes, soit pour louer, soit |K)ur blâmer. Le plus souvent il s'écriait: « C'est de mauvais goût; cet homme ramène continuellement sur la « scène l'habitude des concctli italiens. » Au monologue de Figaro, mais surtout à la tirade des prisons d'huit, le roi se leva avec vivacité et dit : « C'est détestable! cela ne sera jamais joué; il faudrait dé- « bruire la Bastille pour que la représentation de cette pièce ne fût <( pas une inconséquence dangereuse. Cet homme joue tout ce qu'il « faut respecter dans un gouvernement.
«i — On ne la jouera donc pas? dit la reine.
« — Non, certainement; vous pouvez en être sûre. »
Cela fut joué, quoi qu'en eût dit le roi; et encore le pauvre souverain fut-il habilement trompé par Beaumarchais, qui affirmait avoir amendé son œuvre. Il avait pu effacer des moLs, mais la pensée subsistait.
Le succès fut tel, que l'auteur lui-même en fut étonné. Il y avait ru des combats pour entrer au Théâtre-Français. Le comte d'Artois, qui s'était rendu à la représentation, croyant qu'il allait assistera une chute, en sortit stupéfié. L'enthousiasme et la fureur se déchaînèrent en sens contraires. La mode se mil de la partie; tout était à la Figaro.
Un instant. Beaumarchais fut roi de France, sinon par la grAcc de Dieu, du moins par la grâce du parterre.
Mais l'homme que la célébrité avait acclamé dans un premier procès vit un second procès lui enlever sa popularité. Cette fois il gagna sa cause contre le banquier Kornemann : par malheur, il avait affaire à l'honnête et ardent Bergasso, et ses traits satiriques tombèrent dans le vide sans avoir même effleuré ce puissant adversaire. L'opinion publique se retourna.
Et puis vint la Révolution; Beaumarchais y avait travaillé, et il en eut peur; ce qui fût sans doute advenu à Voltaire s'il avait vécu jusque-là. Ce n'était pas Saturne qui dévorait ses enfants; c'étaient les enfants de Saturne qui dévoraient leur père. L'auteur de VUjuro comprit que la comédie ne pouvait pas traîner sa robe dans les marcs de sang; il frissonna. Comme on était loin de Basile, de Brid'oison
et de Bartholo!... Cet homme qui avait tant recherché le bruit ne s'appliqua plus qu'à s'entourer de silence; de la lumière éclatante dont il avait réjoui ses yeux, il eût voulu passer à l'ombre la plus épaisse. Il s'avisa de faire un don patriotique de quatre-vingt mille fusils; ces armes furent saisies en Hollande, et le terroriste Lecoinlre accusa, du haut de la tribune, les intentions de Beaumarchais, qui balbutia sa défense. Deux fois les porteurs de piques, les pourvoyeurs de la guillotine, envahirent la maison du vieillard, fouillant tout, saccageant tout. Une nuit entière, caché derrière un placard, l'infortuné les entendit mêler son nom aux plus affreuses vociférations...
Quel épilogue à ces comédies frondeuses qui avaient si bien préparé l'avènement du règne de la multitude!
Ainsi Beaumarchais, persécuté, avili, appauvri, traîna jusqu'à l'année 1799 une vie désormais sans consolation. Nous nous trompais : il chérissait sa fille; tout ne lui avait pas été retiré.
Il parait que Beaumarchais valait mieux que sa réputation. Sans doute, il était caustique, et il ne faisait pas bon d'attaquer celui dont M. de Yaudreuil, son protecteur, a dit : « C'est rune pierre à fusil ; plus on le frappe, plus il en sort d'étincelles. »Mais, au témoignage de la Harpe, qui ne se compromettait guère dans l'éloge, Beaumarchais était « bon, sensible, ouvert; » il exerçait largement la bienfaisance; et, loin d'être fin en affaires, ainsi qu'on le pense généralement, il était très-confiant, trop confiant même. Ainsi il fut souvent trompé par des gens qui abusaient le financier en flattant l'homme d'esprit.