ANTOINE WATTEAU
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Théodore de Banville, l'un de nos plus charmants poètes contemporains, a écrit : « Si la |>einlurc consiste, non pas à traduire des tragédies sur la toile, mais à inventer avec la poésie et à impressionner par la couleur, Watleau est le plus grand des peintres français: nul ne l'a dépassé dans l'amour de la nature et le sentiment de l'idéal ; il crée une nature immense et infinie, qu'il enveloppe d'une atmosphère lumineuse, le temps est passé de nommer l'art du dixhuitième siècle le chef-d'œuvre du mauvais goût, el on ne saurait plus nier de bonne grâce que l'élégance française n'y fleurit dans son expression la plus splendide. »
Nous nous sommes plu à reproduire celle opinion, parce qu'elle émane d'un juge compétent en fait de belles choses : cependant nous ne saurions l'accepter sans quelque réserve. Plus vrai que Boucher
et plus poêle assurément, Wattcau inventa plutôt qu'il ne traduisit la nature, qui sera toujours l'unique modèle.
Ce qu'il y eut assurément de merveilleux en lui, c'est qu'il ne procéda que de lui-même. Tout au plus trouva-t-il son semblable dans le peintre Claude Gillot, un fantasque qui le prit en amitié, et peignit, de concert avec lui, quelques décors pour l'Opéra. De l'Opéra, le jeune Wattcau alla au Luxembourg semer de ravissante* figures allégoriques dans les guirlandes et les festons de Claude Audran. Où avait-il appris à si bien faire, lui le fils d'un pauvre couvreur de Valcncienncs? Comment, lorsqu'il voulut concourir pour le prix de l'Académie, fut-il couronné aussitôt en qualité de « peintre des fêles galantes? » Il est des hommes qui devinent tout, et naissent pour enseigner ce qu'ils n'ont pas appris.
Comme Molière, Watteau était mélancolique; il le fut plus encore. La faiblesse de sa santé, son tempérament nerveux et irritable, les luttes qu'il avait eu à supporter contre la misère, tout cela l'avait prédisposé à une mort hAtive. Il tomba dans une tristesse sombre, et eut la fâcheuse idée de s'en aller chercher en Angleterre un redoublement de spleen. C'était en 17*20. L'année suivante, il expirait ù Nogcnl-sur-Marnc, entre les bras de son meilleur ami, le curé de l'endroit, qu'il avait pris souvent pour modèle de ses Cilles. Dans ses derniers jours il avait représenté un cortège de médecins el d'aj)othicaires défilant deux par deux dans un cimetière, c'est-à-dire dans le domaine qu'ils peuplent si bien. C'est la bouffonnerie la plus triste et la plus spirituelle qui se puisse voir. Wattcau laissait quelques dessins, mais plus de délies encore: il légua ses dessins el ses dettes à quatre amis: Julienne, Haranger, Ilénin et Gersaint. Les quatre amis acceptèrent l'héritage. Artiste jusqu'au bout, Wattcau s'écria en voyant un crucifix grossièrement sculpté que lui présentait son ami le curé : « Esl-il possible qu'on ait pu si mal accommoder les traits d'un Dieu !.. »