M CHAMFORT
palais Bourbon ; mais le philosophe aimait par-dessus tout sa liberté. D'ailleurs, la quarantième année approchait, et Chamfort rencontra sur son chemin une dame qui avait quelque fortune, de l'esprit, et qui approchait delà cinquantaine. Ils se marièrent; leur union eut juste la durée de la lune de miel. Devenu veuf et misanthrope, Chamfort se retira dans la retraite. Mais il n'est pas de retraite éternelle; Chamfort reparut à l'Académie et à la cour, et il retrouva son protecteur, le comte de Vaudreuil, qui le logea dans son hôtel.
« Savez-vous, monsieur de Chamfort, lui disait un jour la reine Marie-Antoinette, que vous avez plu à tout le monde à Versailles, je ne dirai pas à cause de votre esprit, mais maigre votre esprit?
— La raison en est toute simple, répondit-il : à Versailles, je me résigne à apprendre beaucoup de choses que je sais de gens qui les ignorent. »
L'amitié la plus intime unissait Chamfort et Mirabeau, comme le lion pourrait être ami du renard. Ce qu'il y a de remarquable, c'est que le renard dominait le lion. Mirabeau consultait sans cesse Chamfort et acceptait ses avis comme une loi. Il disait : « Chamfort est de la trempe de mon àme et de mon esprit. » Plus d'un rapport lu par Mirabeau à l'Assemblée nationale émanait de la plume de Chamfort. Celui-ci avait suivi le grand orateur dans la tempête et renié ses anciens amis de Versailles. Il disait que « ceux qui passent le fleuve des révolutions ont passé le fleuve de l'oubli. »
Ainsi il salua la prise de la Bastille, courut les clubs, fut secrétaire aux Jacobins, proclama le mot d'ordre : « Guerre aux châteaux, paix aux chaumières! » aiguisa des épigrammes même contre la Convention, et, voyant les excès de la Révolution, se mit à condamner en 1792 las idées qu'il avait soutenues en 1790 : il avait été trop tôt en avant, il se rejetait brusquement en arrière. La logique des événements est plus inflexible et elle devait l'entraîner.
Il se vil arrêté et conduit aux Madelonneltes. Son orgueil l'émut plus que la crainte de l'échafaud. Lui, l'ami de la liberté, détenu comme un malfaiteur ! Il essaya le suicide et se fit d'atroces blessures sans pouvoir mourir... Ce ne fut que l'affaiblissement et la perte de son sang qui mirent fin à cette existence si déplorablement agitée.
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Quelle leçon pour les esprits ardents, inquiets, enthousiastes, qui se jettent avec frénésie dans les excès où ils doivent eux-mêmes succomber ! . .
Chateaubriand, qui avait vu Chamfort pendant la Révolution, lui a consacré ce portrait :
«Chamfort était d une taille au-dessus de la médiocre, un peu courbé, d'une figure pâle, d'un teint maladif. Son œil bleu, souvent froid et couvert dans le re|>os, lançait l'éclair quand il venait à s'animer. Des narines un peu ouvertes donnaient à sa physionomie l'expression de la sensibilité et de l'énergie. Sa voix était flexible, ses modulations suivaient les mouvements de son Ame; mais, dans les derniers temps de mon séjour à Paris, elle avait pris de l'aspérité, et on y démêlait l'accent agité et impérieux des factions. Je me suis toujours étonné qu'un homme qui avait tant de eonnaissance des hommes eût pu épouser si chaudement une cause quelconque. »