‹ Les célebrités françaisesChapitre 187 sur 208 · RIVAROL · texte numérisé non relu

RIVAROL

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C'est d'un cabaret de Bagnols, en Languedoc, que sortit ce charmant esprit qui vint comme tant d'autres chercher fortune, à Paris. Le comte de Ri va roi descendit à l'hôtel d'Espagne en 1774, et eut bientôt fait de trouver des protecteurs. Seulement, ayant rencontré aussi des gens qui avaient connu le cabaret de Bagnols, il jugea prudent de baisser d'un cran ses prétentions nobiliaires et de ne se donner que du chevalier.

Le voilà qui, pour son début, s'attaque à Dante cl se met à traduire Y Enfer. Mais on vit maigrement de traduction. Rivarol escompta mieux son activité cl sa malice; on le voyait partout et partout on l'écoutail. Buflbn l'admit à sa table, Voltaire l'appela à

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Femcv; l'anckouckc lui offrit cinquante écus pr mois pour écrire au Mercure : avec les cinquante mis, Rivarol se paya un secrétaire et un valet, et il se mit à mener la vie d'un petit-maître, allant chaque jour dans le momie et se promettant chaque jour de travailler le lendemain. Le marquis de Champcenelz, qu'il appelait « mon clair de lune, » colportait ses mots; et ses mots étaient une puissance: Chamfort n'avait d'esprit qu'à ses heures; Rivarol en avait toujours.

Cependant , comme il arrive inévitahleu enl une éclipse dans les plus hautes lacultés, Rivarol commit la sottise d'épouser étourdiment une aventurière anglaise qui avait feint pour lui une admiralion plus grande que tout le monde. L'excès de cet enthousiasme avait flatté cette vanité qui est le petit côté des grandes intelligences.

Rivarol et milady se séparèrent; l'homme des mots reprit ses anciennes allures, et, pour se distraire, écrivit son Discours sur l'unircrsalité delà langue française. C'est une étude originale et savante, sans prétention. Elle fut très-violemment attaquée, ce qui prouve qu'elle était bonne. Car, il ne faut pas s'y tromper, Rivarol, malgré sa paresse méridionale, avait des connaissances approfondies; si bien que le duc de Brancas, à qui l'on projwsail de souscrire à une édition nouvelle de Y Encyclopédie, s'écria :« V Encyclopédie! à quoi bon, quand Rivarol vient chez moi ! »

Avant que la Révolution fit de lui le plus redoutable pamphlétaire — et disons à son honneur qu'il défendit ses anciens amis et ses hôtes d'autrefois, — il continua de dépenser ses épigrammes. Un jour, au Palais-Royal, il voit passer Florian avec un manuscrit qui sortait à demi de la poche de son habit. « Ah ! monsieur de Florian, lui cria-t-il, si l'on ne vous connaissait pas, comme on vous volerait! »

Au sortir de Versailles, où la reine l'avait appelé, Rivarol écrivit avec verve contre Mirabeau; sa verve fut prophétique. Il prédit les bouleversements quand on n'en était qu'aux innovations ; les ruines, quand on n'avait ébranlé qu'une première pierre de l'édifice. « Au lieu de l'égalité des biens, disait-il, nous n'aurons bientôt que l'égalité des misères. » El, d'un trait, il peignit ainsi le redoutable tnarquis : «Ce Mirabeau est capable de tout pour de l'argent, même

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d'une bonne action. » A M. do Malesherhcs, qui le consultait de la part de Louis XVI, il répondit : «Monsieur, le roi n'a peut-être eu déjà que trop de conseils; je n'en ai qu'un seul à lui donner : s'il veut régner, il est temps qu'il fasse le roi, sam cela plus de roi. »

Réfugié au château de Manicamp, — car les Cordeliers avaient parlé de le pendre à la lanterne, — il décocha, de sa retraite, les Actes des Apôtres,. h Théorie des corps politiques et le Journal national. Quiconque a lu ces pamphlets sait quelle verve y fut prodiguée.

Mais l'asile n'était pas sûr, et Rivarol se souciait médiocrement de figurer sur l'échafaud. Il gagna la Flandre; de Bruxelles, il alla à Londres, de Londres à Hambourg; de Hambourg à Berlin, où il résolut de vivre jusqu'à la fin de ce qu'il appelait les «saturnales de la liberté française. » Ce fut là qu'une maladie violente vint terminer soudain cette existence trop courte et remplie, sinon de grands travaux, du moins d'impressions vives et d'une agitation tout intellectuelle.

Les pensées de Rivarol sont précieuses; elles nous semblent vraies avant tout, et nous croyons qu'on en lira quelques-unes avec intérêt :

« 11 en est de la personne des rois comme des statues des dieux : les premiers coups portent sur le dieu même, les derniers ne tombent plus que sur un marbre défiguré.

« L'imprimerie est l'artillerie de la pensée.

« Malheur à ceux qui remuent le fond d'une nation !

« Les vices de la cour ont commencé la révolution, les vices du peuple l'achèveront.

« Il faut attaquer l'opinion avec les armes de la raison; on ne tire pas de coups de fusil aux idées.

« La religion unit les hommes dans les mêmes dogmes, la politique les unit dans les mêmes principes, et la philosophie les renvoie dans les bois : c'est le dissolvant de la société. »

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