‹ Les célebrités françaisesChapitre 188 sur 208 · SÉE H ON — MO RTI ES IT · texte numérisé non relu

SÉE H ON — MO RTI ES IT

Elisabeth-Philippine-Marie-Hélenc de Franco, née à Versailles le 3 mai 1761, était petite-fille de Louis XV. Elle n'eut pas le bonheur de connaître, elle qui était si digne de les apprécier, son père le grand Dauphin, ni sa mère Mario- Joséphine de Saxe. Son éducation fut confiée à la comtesse de Marsan, gouvernante des Enfants de France. Cette dame, douée d'une haute raison, s'appliqua à cultiver les heureuses qualités de son élève, et à combattre les défauts inséparables de la faiblesse humaine. Elisabeth avait une certaine tendance à l'orgueil et à l'irritabilité; mais, grâce à la sagesse de son institutrice et à son heureux naturel, elle parvint à dominer ses inclinations, cl devint un modèle de douceur et d'affabilité.

Louis XVI donna un témoignage éclatant de la haute opinion qu'il avait de sa sœur en la laissant, à quatorze ans, maitresse absolue de ses actions, et en lui formant une maison qu'elle dirigea avec toute l'intelligence que l'expérience seule développe chez les autres femmes. Le meilleur emploi que la princesse sût faire de ses revenus, c'était de soulager l'infortune, de doter des jeunes filles pauvres, de soutenir les orphelines de Saint-Cyr.

Un malin, elle entre chez la reine, et, avec une physionomie plus gracieuse encore qu'à l'ordinaire, elle lui dit :

« J'ai une grâce à demander au roi. Vous qui êtes la bonté môme, daignez m'appuyer auprès de lui. »

Que vient-elle solliciter avec tant d'instance? Est-ce une parure? Sont-ce des diamants? Non ! elle vient réclamer la permission de s'en priver.

« J'ai promis, ojouta-l-elle, cent cinquante mille francs de. dot à mon amie de Causan. Le roi veut bien me donner trente mille francs

Digitiz^hty Coogl

de diamants chaque année : obtenez de lui qu'il m'avance cinq ans de mes étrennes. »

Le roi, touché de la générosité de sa sœur, Ht droit à la demande. Mademoiselle de Causan devint comtesse de Raigecourt, et resta auprès de madame Elisabeth en qualité de dame pour accompagner. Tous les ans, au 1M janvier, ou entendait la princesse s'écrier, au milieu de dames qui vantaient les riches présents reçus par elles : « Moi, j'ai le plus beau diamant du monde, j'ai auprès de moi ma chère Causan ! »

Mais c'était surtout dans sa jolie maison de Montreuil qu'elle pouvait exercer cette bienfaisance qui formait l'essence de son caractère. Là, elle était la véritable mère des pauvres. Les misères «lu rigoureux hiver de 89 furent terribles, et la charité de madame Elisabeth fut inépuisable. Quand sa bourse était vide, elle allait soigner les malades et leur porter des consolations.

Un marchand lui ayant offert un jour un ornement de cheminée d'un goût nouveau qui valait quatre cents francs, la princesse le refusa : « Avec cette somme, dit-elle, je puis monter deux petits ménages. »

Au milieu des heureux dont elle était entourée, si' trouvait un jeune vacher qu'elle avait fait venir de Suisse. Cet homme avait un air de mélancolie qui semblait inexplicable. Madame Elisabeth, frappée de cette tristesse, en rechercha la cause et apprit que Jacques avait laissé dans son pays une jeune femme qui pleurait son absence et n'espérait plus le revoir jamais. A peine l'excellente princesse futelle instruite de celte touchante idylle, qu'elle dépécha un courrier à Fribourg, où habitait la jeune femme, pour l'inviter à venir rejoindre son mari. C'est dit-on, à cette occasion que madame de Travanel composa la chanson si populaire : « Pauvre Jacques, quand fêtais près de toi. »

Jusqu'alors les vertus de madame Elisabeth n'avaient été que des vertus privées; sa vie s'était écoulée dans la retraite. Mais, au milieu des malheurs qui accablèrent sa famille, elle se montra grande et forte. Vainement son frère la supplia-t-il de quitter la France, à l'exemple de ses tantes et du comte d'Artois.

« Ma place est ici, dit-elle avec énergie; la mort seule me séparera de vous. »

Le 10 aoûl 1792, une foule égarée avait envahi le château des Tuileries, et demandait la reine avec d'horribles vociférations. Une femme s'avance majestueusement au-devant de ces forcenés, qui brandissent leurs piques...

« Ce n'est pas la reine, mais madame Elisabeth ! s'écria M. de Sainl-Pardoux, écuyer de la princesse.

— Taisez-vous donc, monsieur! que dites-vous là?... répond avec calme l'héroïque sœur du roi; laissez-les dans l'erreur! Épargnezleur un crime!... Ah! plût à Dieu qu'ils se fussent trompés!»

Madame Elisabeth suivit au Temple Louis XVI et Marie-Antoinette; elle adoucit leur captivité par son dévouement et sa résignation. Souvent les prisonnières se réunissaient dans la chambre du roi, qui continuait l'éducation de ses enfants; tandis qu'il leur donnait des leçons d'histoire et de géographie, les princesses s'occupaient de travaux d'aiguille.

Un jour que madame Elisabeth cassait son fil avec ses dents, parce qu'on lui avait ôlé ses ciseaux, le roi s'en aperçut, et lui dit tristement :

« Que n'ètes-vous encore dans votre maison de Montreuill... Il ne vous manquait rien alors.

— Mon frère, répondit la bonne Elisabeth, il ne me manque rien quand je suis auprès de vous. Mais votre bonheur nous manque. »

Quelquefois le roi s'endormait après dîner. Sa famille, le contemplant avec vénération, s'agenouillait alors cl priait Dieu de protéger une tète si chère. Mais ces prières ne furent pas exaucées... Bientôt le roi fut arraché des bras de sa femme et de ses enfants. On relégua le petit Dauphin dans une autre partie du bâtiment ; puis Marie-Antoinette fut conduite à la Conciergerie. Madame Elisabeth et Madame Royale demandèrent inutilement à la suivre : cette séparalion fui éternelle.

Restée seule avec sa nièce après la mort de la reine, madame Elisabeth n'eut plus pour chambre qu'une cuisine délabrée au troisième éloge de la prison. Un vieux lit de sangles à moitié rompu et quel-

<|ues mauvaises chaises dépaillées en composaient tout l'ameublement. Mais son courage ne l'abandonna pas dans ce misérable asile, car son courage lui venait de Dieu. Elle devint une seconde mère pour sa nièce, que les juges révolutionnaires avaient privée de ses parents. Chaque matin, levant les yeux au ciel, elle s'écriait avec résignation : « Que m'arrivera-t-il aujourd'hui, ô mon Dieu? Je n'en sais rien. Tout ce que je sais, c'est qu'il ne m'arrivera rien que vous n'ayez prévu, réglé, voulu de toute éternité. Cela me suffit. J'adore vos desseins éternels et impénétrables. »

\jc 9 mai 1794, elle venait de se coucher lorsqu'elle entendit tirer les verrous. Elle se hâte de passer sa robe. L'air sinistre et h' Ion brusque de ceux qu'elle voit entrer lui annoncent quelque nouvel acte de tyrannie.

« Citoyenne, descends tout de suite, on a besoin de toi.

— Ma nièce reste-t-ellc ici ? »

Telle est la première |>ensée qui la frappe; quant au sort qui l'attend, elle ne s'en préoccupe pas.

« Ta nièce?... cela ne te regarde point... On y veillera. »

Madame Elisabeth presse la malheureuse enfant contre son cœur, et, pour calmer son effroi, elle lui dit :

« Soyez tranquille, je vais remonter.

— Non, tu ne remonteras pas! dit avec un rire cruel un des assistants; prends tm bonnet de nuit. »

Elle relève la jeune princesse, qui s'était précipitée dans ses bras, lui dit d'espérer toujours en Dieu, d'être soumise à sa volonté, cl la quitte pour ne plus la revoir...

Pendant qu'on rédige le procès-verbal de décharge du geôlier, madame Élisabeth est accablée d'injures et d'insultes. Elle monte en fiacre avec l'huissier du tribunal révolutionnaire ; et, conduite à la Conciergerie, elle est, le lendemain, jugée et condamnée.

Quelques heures après, et au milieu d'une multitude avide d'émotions, madame Elisabeth paraît, assise dans une ignoble charrette et entourée de vingt-quatre victimes, parmi lesquelles on compte Loménie de Brienne, ex-ministre de la guerre; la veuve de M. de Montmorin, Mégret de Sérilly et sa femme. Jamais elle n'avait été

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plus belle; son visage était empreint d'une légère pâleur qui n'accusait ni faiblesse ni désespoir. Elle contemplait avec calme cette masse compacte qui l'environnait, et son regard s'arrêtait sur des bouquets de fleurs que beaucoup de personnes tenaient à la main. Étrange contraste ! des roses au milieu de ce lugubre drame, à côfé de la mort !

La voiture est arrivée... L'instrument est prêt... Tous les martyrs demandent à l'auguste princesse la permission de l'embrasser avant de mourir. Elle voit rouler vingt-quatre tètes à ses pieds... Puis l'exécu leur des hautes œuvres la saisit ; il écarte son fichu par un mouvement brusque.

« Monsieur, s eerie-l-elle avec une expression d'indicible pudeur, au nom de votre mère, couvrez-moi ! »

Une minule après, le ciel comptait une sainte de plus.

Madame Élisabclh n'avait que trente ans!

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Avant que Itiquelti, comte de Mirabeau, fût. venu faire dans le monde politique celte formidable explosion qui détermina le bouleversement général, il y avait un autre Mirabeau qui s'était qualifié lui-même l'ami des hommes.

C'était l'économiste, le pontife suprême de la philanthropie, le père enfin du futur orateur.

Le marquis de Mirabeau, écrivain hardi, incorrect, boursouflé, n'avait jamais eu que le désir de faire parler de lui; et, comme il était venu dans un temps où l'opposition menait à la renommée, il avait pris le chemin de l'opposition. Sa Théorie de l'impôt le conduisit à la Bastille : c'était tout ce qu'il désirait. Ainsi que l'a dit la

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Harpe, « il voulait populariser sn noblesse... Il se faisait l'avocat du paysan dans ses livres, el le tourmentait dans ses domaines, par ses prétentions seigneuriales, dont il était extrêmement jaloux. »

Ces contradictions ne sont que des vétilles si l'on pense que Y ami des liotnmes fut d'une dureté inouïe pour sa femme, qui lui avait apporté cinquante mille livres de rente ; qu'il fatigua les tribunaux de ses procès contre sa famille ; qu'il arracha à la déplorable complaisance des ministres plus de cinquante lettres de cachet contre ses divers parents; enfin, qu'il sévit avec la dernière rigueur contre son fils, dont il sentait en frémissant la supériorité.

M. Désiré Nisard le fait très-bien observer dans son excellente Notice sur Mirabeau : « Au lieu de ce despote impitoyable, donnez à Mirabeau un père de moins d'esprit et de plus de sens, mêlant à de la sévérité contre ses défauts de la tendresse pour ses qualités... et voilà toute cette jeunesse trop fameuse, dont les scandales pesèrent sur tout le reste de sa vie, écoulée dans la médiocrité des passions cl l'ardeur du travail ; voilà toute cette activité tiraillée et exaspérée se portant sur quelque noble matière, se réglant et s'entretenanl à la fois par quelque espérance de gloire dans la guerre ou dans les lettres... — - Mirabeau, élevé doucement dans la maison paternelle, ne voyant le mal de son temps que de loin cl par la spéculation, Mirabeau, ménagé par l'ordre de choses qui devait succomber en 1789, aurait manqué à la Révolution. »

Ces paroles sont d'une vérité profonde. Changea la jeunesse de Mirabeau, vous changez le caractère du fougueux tribun; enlevez-lui ses griefs, ses souvenirs de prison, vous lui enlevez son ardeur, son âprelé, sa véhémence, tou/ ce qui le constitue à la tribune.

En effet, Mirabeau, qui tout jeune avait manifesté une sorte de fougue pour s'instruire, et qui, étant entré à dix-sept ans dans la cavalerie en qualité de volontaire, passait le temps à étudier les choses qui concernaient sa carrière, encourut la disgrâce paternelle en apparence pour avoir perdu quarante louis au jeu, en réalité pour avoir laissé paraître le désir d'écrire. « Hélas ! disait-il à son père, quand vous n'auriez que de l'amour-propre, mes succès ne seraient-ils pas les vôtres? »> Vami des hommes eut peur de ce rival

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de gloire. Il le fit enfermer, à l'île de Rhé, dans « une geôle bien fraîche. » Il avait même songé à le reléguer dans les colonies hollandaises, moyen commode et expcditif de le retrancher de la société.

Ce début eut sur l'esprit de Mirabeau une influence funeste. Tous les excès que peut commettre un jeune homme jeté hors de sa voie, il les commit; il écrivit de mauvais livres, fut dissipateur même dans la misère, se maria et fit un ménage d'enfer, obtint des fondions diplomatiques en Prusse et fut presque soupçonné d'être espion; en un mot, tour à tour prisonnier d'Etat à Vincennes cl à Pontarlier, couvert de délies, criblé de procès, diffamé, regardé comme un autre Catilina, il venait de voir son dernier livre* brûlé par la main du bourreau, lorsque Marseille et Aix le nommèrent à la fois et par acclamation député aux états généraux.

Ici commence son grand rôle; ici ses qualités, qui dans la vie privée étaient des défauts dangereux , lui deviennent utiles. La partie terrible qu'il va engager durera vingt-deux mois seulement. Ce sera assez pour immortaliser une existence terminée à quarantedeux ans.

La première fois qu'il entra dans la salle des états généraux, Mirabeau remarqua un murmure d'improbalion. II n'en fut ni ému ni étonné : il se recueillait et se préparait. Avant de recourir à l'arme puissante de la parole, qu'il avait si bien essayée en Provence, il voulut se servir de celle de la presse. Il fit, avec le concours de publicistes exercés, un journal pour lequel il se passa de l'autorisation du gouvernement. Cependant il pressentait la gravité de la lutte qui allait s'engager, par suite de la résistance des deux ordres privilégiés : il eul le désir de prévenir ce choc en se concertant avec Necker. Une entrevue, ménagée par de Malouet, eut lieu. De part et d'autre on fut réservé. Au sortir, Mirabeau disait d'une voix frémissante : « Ih auront de nus nouvelles! »

Jusque-là il avait sobrement parlé à la tribune; il avait même laissé Siéyès conquérir par quelques mots heureux une immense po-

1 V Histoire secrète (lu cabinet de Berlin.

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polarité, A son loup, Mirabeau s'empare «le la parole, el d'abord il règle les comptes de sa jeunesse par ces nobles aveux : « Sans doute, dans le cours d'une jeunesse Ires-orageuse par la faute des autres, el surtout par la mienne, j'ai eu de grands torts, el peu d'hommes ont, dans leur vie, donné plus que moi prétexte à la calomnie, pâtura à la médisance; mais j'ose vous en attester tous : nul écrivain, nul homme publie, n'a plus que moi le droit de s'honorer de sentiments courageux, de vues désintéressées, d'une hère indépendance, d'une uniformité de principes inflexible. Ma prétendue supériorité dans l'art de vous guider vers des buts contraires est donc une injure vide de sens, un trait lancé de bas en haut, que trente volumes repoussent assez pour que je dédaigne de m'en occuper. »

La plaee était désormais à Mirabeau. C'est lui qui se dressa pour réjwndre à M. de Dreux-Brézé, qui invitait les communes à se retirer: « Allez dire à rotre maître que nous sommes ici par la puissante du peuple et qu'on ne nous en arrachera que par la puissance des baïonnettes! » — Qu'on juge de l'effet d'une telle apostrophe sur une foule ivre de sa jeune liberté. — « Tel est le rmi de l'Assemblée ! » s'écrièrent les députes.

On peut dire que cette journée du "25 juin, où cependant le roi venait de faire les concessions les plus importantes, décida du sort de la monarchie.

Louis XVI, qui se trouvait réduit au rôle d'un pouvoir exécutif sans forces et sans moyens d'action, se confia au dévouement du maréchal de Broglie. Celui-ci fit avancer dix à douze mille hommes avec de l'artillerie; plusieurs régiments marchèrent par échelons. Cette mesure eût pu compromettre l'existence de l'Assemblée : Mirabeau, fécond en ressources, fil adopter un projet d'adresse au roi pour demander respectueusement le renvoi des troupes. En même temps, on agissait sur le moral du soldat; si bien qu'il ne se trouva plus un seul régiment fidèle à la cour lorsque éclata le mouvement du 14 juillet. La Bastille croula sous l'effort du peuple.

Dès le lendemain, Mirabeau prononça un discours violent contre les ministres, les princes et le roi lui-môme. Tandis que les princes prenaient prudemment le chemin de l'émigration, Louis XVI se

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mettait à In disposition de ses sujets et acceptait, à l'Hôtel de Ville, la cocarde tricolore.

Cependant Mirabeau ne ralentissait pas ses coups : il démolissait par ses sarcasmes la popularité du ministre Necker; il contribuait à la formation des districts ou sections de Paris, qui ont joué un rôle si actif dans la Révolution, et à la création de la garde nationale, — autrement dit, la nation armée. 11 n'en était pourtant pas à vouloir fonder la république; c'est si vrai, qu'il fit maintenir au roi le droit de veto absolu ens'élevantavec force contre « l'aristocratie souveraine de six cents «représentants. Quand il fut question de l'hérédité de la couronne, il jeta quelques paroles en faveur du duc d'Orléans, si tristement surnommé « Philippe-Égalité. » Mais il ne tarda pas à être en mésintelligence avec lui. Après l'envahissement de Versailles, dans les journées des 5 et 6 octobre, il parut vouloir arrêter la marche de la révolution ; il défendit contre Pétion la formule : Louis, par la grâce de Dieu, disant « qu'il ne voyait aucun intérêt pour les nations de renoncer aux formes anciennes analogues à des sentiments religieux, lorsque ces formes ne pouvaient avoir de mauvaises conséquences. » Ce fut lui aussi qui fit décréter la loi martiale contre les attroupements séditieux. 11 fut au moment d'obtenir que les ministres seraient admis dans l'Assemblée avec voix consultative : mais on alla aux recherches et l'on découvrit qu'il était question, dans les conseils de la cour, d'appeler Mirabeau au ministère. La motion échoua. Mirabeau réussit mieux à faire spolier le clergé de ses biens et créer 1rs assignats, qui devaient avoir ces biens pour hypothèque. Du moins avait-il la sagesse de vouloir que le papier-monnaie n'excédât pas douze cents millions : cela fut décrété le 29 septembre 1790. On sait ce qu'il advint et du décret et des assignats!

Un instant, Mirabeau fut sur le point de perdre sa popularité déjà ébranlée. Il s'agissait de décider auquel des deux pouvoirs, exécutif ou législatif, appartiendrait le droit de faire la guerre et la paix : Mirabeau proposa d'attribuer au roi celle initiative. Là-dessus, clameurs violentes ; on crie dans les rues la grande trahison du comte de Mirabeau; la populace demande la tête du traître, et ce n'est que la prolection de la garde nationale qui peut arrêter la fureur des

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démagogues. Mirabeau, sans s'effrayer, se rend à l'Assemblée; il mon le à la tribune et prend ces mots pour exorde : a Im Roche tarpèienne est proche du Capitole. » Il s'empare alors du discours de son adversaire Barnavc, le presse et n'en laisse rien. Sa popularité était reconquise. Il allait lui-même travailler à la ruiner par ses relations avec la cour. Diverses motions qu'il fit, entre autres la proposition du maintien de l'alliance avec l'Espagne, le rendirent suspect. L'intermédiaire entre lui et le général de Bouille, qui avait toute la confiance du roi, fut le prince Auguste d'Aremberg1. Mirabeau demanda d'abord qu'il lui fût compté une somme de quarante mille francs par semaine et qu'on lui assurât, après le rétablissement de l'autorité royale, une ambassade ou un ministère. Durant plusieurs mois il jouit du traitement convenu.

L'accusation de vénalité est la plus forte qui ait entaché la mémoire de Mirabeau. C'est aussi celle que M. Désiré Nisard s'attache avec le plus d'éloquence à repousser.

« Mirabeau, dit-il, n'a sacrifié aucun principe, n'a trahi personne pour de l'argent. Tous ses discours à l'Assemblée nationale, tous ses écrits, soit avant, soit après 1789, toutes ses lettres, toutes ses paroles, le montrent possédé par une seule pensée, l'établissement d'une monarchie constitutionnelle.

« ... Si Mirabeau eût aidé la royauté alors qu'elle combattait encore pour quelque privilège incompatible avec les principes constitutionnels, oui, il faudrait dire qu'il s'est vendu. Mais c'est au moment où, n'y ayant plus rien à conquérir sur elle, il ne restait plus qu'à la dépouiller, que Mirabeau lui offre ses services. Elles les repousse. Il la défend, en attendant qu'elle daigne le lui permettre. On accepte enfin son aide, on le paye, je ne crains pas le mot. Quel sacrifia; fait-il à la cour? Qui pourrait distinguer, dans ses discours, les paroles salariées des paroles libres? Dans les plans de gouvernement qu'il soumettait en secret à la cour, y a-t-il un démenti donné à sa conduite publique? Ces plans ajoutent à sa gloire. Ce qu'il proposait, c'est ce que cinquante ans d'épreuves nous ont enfin donné, ce sont nos libertés. »

• Connu alors sous le nom de comte do Lamarck.

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Après avoir ainsi relève l'homme, M. Nisard constate parfaitement en trois lignes l'effet de la mort prématurée de Mirabeau.

« Pour l'immense majorité, dans l'Assemblée eomme dans la nation, la mort de Mirabeau fut une perle personnelle. C'était la Révolution qui mourait, laissant la place à l'anarchie. »

Pendant la courte maladie du grand orateur, sa porte fut assiégée par une foule d'hommes de tous les partis. Calme au milieu des souffrances, il partagea ses derniers moments entre le soin «les affaires publiques et les jouissances de l'amitié. Des coups de canon tirés pour une cérémonie éveillèrent son attention : « Seraient-ce déjà les funérailles d'Achille? » s ecria-t-il avec son enthousiasme d'autrefois. « Soutiens cette tête, disait-il à son valet de chambre ; je voudrais pouvoir te la léguer. »

Deux ans après, la Révolution l'eût prise. Mais Mirabeau mourut à temps'.

Le deuil fut national; on ferma les spectacles; le cortège qui accompagna la dépouille mortelle avait plus d'une lieue de long ; l'oraison funèbre fut prononcée par Cérutli,et le corps déposé au Panthéon *, qu'un décret assigna pour demeure aux grands hommes.

A trois années de là, Marat entrait au Panthéon par la porte d'honneur, tandis qu'on en retirait avec mille outrages ce que la populace appelait les « restes impurs du royaliste Mirabeau. »

Telle est l'histoire de la popularité. Concluons avec l'éminenl écrivain que nous avons cité :

« Pardonnons beaucoup, dit-il, à ceux dont les talents ont fait du bien 5 tous, ot dont les fautes n'ont nui qu'à eux-mêmes. »

1 Le 2 atril 170t.

1 L'égiM» Mote-GeMmèn*.

BERNARDIN DE SAINT-PIERRE

BERNARDIN DE SAINT-PIERRE

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Dès qu'on écrit ou prononce ce nom harmonieux, un souvenir suave flotle devanl l'esprit ; les ombres de Paul et Virginie apparaissent chastement enlacées. Le cadre du tableau est formé par les Études de la nature. C'est un art nouveau; c'est le début de l'école moderne : il y a infiniment moins de distance entre Bernardin de Saint-Pierre et le dix-neuvième siècle qu'entre lui et Jean- Jacques, dont il avait été le disciple et l'ami.

Mais ce qui fait l'étroite parité de ces deux écrivains, que la nature inspira également si bien, c'est qu'ils eurent l'un et l'autre un caractère en désaccord avec l'émotion de leur œuvre; c'est que tous deux, admirateurs sincères et religieux des beautés sublimes de la création, ils furent sombres, méfiants, injustes envers la société. Quoi qu'en ait dit Buffon, le style n'est pas toujours l'homme.

Comme plus lard Casimir Delavignc el Ancelot, c'est au Havre que naquit Bernardin de Saint-Pierre. Jamais début de la vie ne put faire moins augurer ce que devait être la suite : indolent au travail, rêveur sans enthousiasme, rebelle aux dispositions bienveillantes qu'on lui témoignait, Bernardin ne tira aucun fruit d'un premier voyage en mer; il ne voulut pas s'astreindre à la discipline. Mis ensuite chez les jésuites de Caen, puis au collège de Rouen, il y fit surtout des études scientifiques, qui n'annonçaient nullement sa vocation d'écrivain poêle. Admis à l'école des ponts et chaussées, reçu dans le corps des ingénieurs, il partit, en 1760, pour Dusseldorf, où il servit sous les ordres du comte de Saint-Germain. A la bataille de Warburg, on remarqua son courage. Ainsi une belle carrière lui était ouverte, si son caractère inégal ne lui avait fait de tous les officiers autant d'ennemis. Il lui fallut donc regagner la France.

Il va à Malte, en qualité d'ingénieur géographe; même dénoiV

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ment. Il se rend en Hollande; de la, à Saint-Pétersbourg, où il trouve un protecteur dans le maréchal Munich; on le nomme sous-lieutenant du génie. Un Français d'origine, le général Dubosquet, chargé par l'impératrice d'une mission en Finlande, lui propose de l'emmener avec lui. C'est du nouveau: Bernardin accepte. De retour à Saint-Pétersbourg, au lieu de profiler des bontés qu'on lui prodigue, il court à Varsovie prendre du service. Mais, incapable de se fixer nulle part, il veut revoir la France. A peine est-il au Havre que le baron de Breteuil l'envoie comme ingénieur à l'île de France. Cette mission ne fut pas utile à la fortune de Bernardin de Saint-Pierre, qui trouva moyen de se mettre en mésintelligence avec le gouverneur Poivre et tous les homme* importanls de la colonie: du moins le futur auteur des Études de la nature recueillit-il beaucoup de notes qui se sont traduites en un beau livre.

En 1771, il était à Paris, où il cherchait à se répandre dans les salons fréquentés par les gens de lettres. Sa timidité naturelle, un certain embarras dans ses manières, l'empêchèrent de tirer avantage des dons extérieurs qu'il avait reçus de la nature. Plus sauvage que jamais, il se lia étroitement avec ce misanthrope qui avait nom Jean - Jacques ; ils se comprirent, ils goûtèrent ensemble le charme des entretiens philosophiques et des longues promenades à travers les champs et les bois. Ils voyaient et sentaient de même; ils avaient souffert par les mêmes causes; leur intimité devait être complète. — Jusqu'à 1778, Bernardin jouit d'une pension de mille francs; c'était son unique ressource, il la perdit. Ainsi cet homme supérieur eut à soutenir contre la misère une lutte de six années avant d'avoir terminé et publié ses Etudes de la nature1.

Mais il lui arriva ce qui arrive toujours avec un succès décisif : de ce livre datèrent sa fortune et sa gloire. Le public fut entraîné, sans pouvoir se l'expliquer, par la magie d'un style coloré, plein de charme et de nouveauté; on se plut à ces peintures vraies qui sortaient de la convention et de la fadeur. On applaudissait à outrance, et l'on ignorait que Bernardin de Saint-Pierre avait ouvert les

« Cet ouvrage parut en 1784.

IJEKNARDIN DE SAINT-1MER RE

portes à une école qui différerait complètement du passé. Nul alors ne soupçonnait Chateaubriand, qui devait mêler à cette peinture les grands traits de son génie.

Entre ce succès et celui de Paul et Virginie, il y eut un intervalle de quatre ans. Bernardin travaillait difficilement et il recommençait plusieurs fois ses manuscrits.

Tout a été dit sur Paul et Virginie. Ce poème, — car c'est plutôt un poëme qu'un roman, — durera autant que la langue française. On aurait peine à compter les réimpressions qui en ont été faites, et dans le nombre il s'en trouve de magnifiques1.

La Chaumière indienne, publiée en 1 791 , ne fut pas moins bien accueillie. Ce pendant au discours de Jean-Jacques sur l'Inégalité des conditions semblait sortir de la pensée de tout le monde, et tout le inonde se trouva être le collaborateur de l'écrivain.

L'intendance du Jardin des Plantes fut donnée, en juillet 1792, à Bernardin de Saint-Pierre ; s'il manquait un peu des connaissances scientifiques nécessaires pour cet emploi, en revanche il s'y fit remarquer par la sagesse de son administration. Au reste, il n'eut guère le temps de montrer son zèle, car la place ne tarda pas à être supprimée. Appelé, en 1794, à professer à l'École normale, Bernardin y brilla médiocrement comme orateur; mais il prit sa revanche à l'Institut national, qui l'avait admis dans son sein, en y lisant la Mort de Socrate, un beau morceau que David devait mettre en peinture.

De 1799 a 1814, où elle se termina, la vie de Bernardin de Saint- Pierre n'offre plus aucun trait saillant. L'illustre écrivain se maria deux fois, d'abord à mademoiselle Didot, puis à mademoiselle de Pelleport; sa gloire, une fortune suffisante, la faveur marquée de l'Empereur, eussent assuré le bonheur de sa vieillesse, si Bernardin de Saint-Pierre n'avait trouvé dans les inquiétudes de son humeur ebagrine le secret de se tourmenter gratuitement.

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