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« Veillez à ce que les lois soient suivies scrupuleusement. Accueillez avec bonté les plaintes du soldat; faites-y droit : cette classe respectable est la plus pure de l'armée. La baïonnette étant la seule arme qui convienne à la bravoure française, faites-en usage le plus possible. 11 est sans doute bien malheureux d'avoir à verser le sang humain, mais il s'agit de la lilierlé de noire pays : Salus pupuli, supretna lex. »
Nous nous demandons où le pauvre palefrenier des écuries du roi avait appris ce langage si élevé, si nerveux et si simple.
Au général Vincent il écrivait : « Je te défends de correspondre avec kalkreuth autrement qu'à coups de canon ou de baïonnette... I.a République ne traite avec ses ennemis que lorsqu'ils sont vaincus el hors de son territoire. »
Ce fut parcelle énergie qu'il fit lever aux Prussiens le blocus de Landau. Et comme on voulait lirer le canon en réjouissance de cel éclatant fait d'armes : «C'est inutile, dit Hoche... Notre poudre ne doit servir que pour vaincre les ennemis. » Belle réponse de l'homme qui disait encore : «Lorsque l'épéeest courte, on fait un pas de plusl » — Au milieu de ses victoires il montrait une modestie charmante; témoin ces lignes qu'il écrivait à Audouin, adjoint au ministre de la guerre: « Veuille continuer à me donner des instructions. Je suis bien jeune et j'ai bien peu d'expérience; si je faisais une faute, j'en mourrais de douleur. Mon Dieu! elle serait involontaire; enfin elle serait faite, et le châtiment devrait la suivre! »
Ni cette modestie, ni les services que Hoche avait rendus, ni son patriotisme, ne purent le soustraire à la basse envie, à la méfiance du comité de salut public. Il était trop droit, Irop lovai, pour ne pas déplaire à un Saint-Just. L'arrestation de Hoche fut opérée à Nice, au moment où il allait prendre le commandement de l'armée d'Italie.
Sa détention dura plusieurs mois; le 9 thermidor la fit cesser. Ah ! si André Chénier eût pu être oublié par le bourreau, comme le fui Hoche !
Au sortir de sa prison le glorieux général était extrêmement pauvre; et, comme la jalousie le poursuivait, on avait soin de ne pas l'employer. Mais il se présenta pour lui une occasion d'être plus
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utile que jamais à son pays : on oserait le désobliger en lui confiant la lâche difficile de pacifier la Vendée. Ce fut sou plus beau litre de gloire.
Celte guerre civile épuisait la France : la furie de l'attaque n'y était égalée que par la rage de la défense : les blanc* comme les bleus ne procédaient que par l'extermination, et jusqu'alors les généraux de la République, les Rossignol, les Ronsin, les Turreau, avaient cru que le moyen de dompter les provinces de l'Ouest consistait à les terroriser : eux, les plus féroces des hommes, ils appelaient leurs adversaires des brigands; mais ces adversaires étaient un Lescure, un de Bonchamp, un d'Elbée, un de la Rochejaquelein. Qui sait ce qui fût advenu sans la division des chefs royalistes, sans les tiraillements que produisit presque toujours l'absence d'un plan uniforme?
Cependant l'épuisement des provinces soulevées, la mort de la plupart des chefs, avaient favorisé le commencement de l'œuvre de pacification entreprise par le général Canclaux. L'armée de Hoche prit le nom d'armée des côtes de l'Océan ; ses divisions s'étendaient depuis Cherbourg jusqu'à Bordeaux. Grâce au grand nombre de troupes dont il pouvait disposer, Hoche multiplia les cantonnements et organisa des colonnes mobiles chargées de harceler et poursuivre l'ennemi. En môme temps il recommandait à ses officiers les mesures d'humanité et de conciliation.
On peut dire que la pacification doit être attribuée à Hoche ; mais elle se fût fait davantage attendre sans la prise et l'exécution de Charette, le dernier chef considérable qui eût gardé les armes. Avec ce héros infatigable tomba le dernier espoir de la Vendée royaliste.
De son coté, Hoche n'avait pas à jouir longtemps de sa gloire. Il avaitété placé à la tète de l'armée de Sambre-ct Meuse, quand il sentit l'atteinte du mal mystérieux qui le dévora. Bientôt il succomba entre les bras de sa jeune femme et au milieu de ses compagnons désolés. L'opinion publique, d'accord avec les rapports des médecins, attribua sa mort au poison.
On ne peut que déplorer un événement qui priva la France d'un de ses plus utiles, de ses plus glorieux enfants.
Le corps de Hoche fut porté à Coblenlz et inhumé à côté de celui
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de Marceau. Les ennemis témoignèrent un profond respeel pour ces grandes funérailles.
En consacrant les détails qui précèdent à la mémoire de Hoche, nous avons voulu symboliser le général de la République. Nous n'eussions pas dû faire moins pour Marceau, le vainqueur de Zurich, pour Klébcr, cette ligure de bronze, pour Dcsaix, qui, après tant d'exploits, vint périra Marengo, enseveli dans la victoire à laquelle il contribua |>our une si belle part. La place nous manque; mais ou ne nous accusera ]>oint d'avoir passé sous silence des noms que la France répétera toujours avec orgueil.
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n£ in nia — mort t% u«
Carnot naquit ingénieur et militaire, comme un la Fontaine naît poète, comme un Vincent de Paul nail saint dès l'enfance, et dans sa ville natale de Nolay en Bourgogne, plus tard au collège, il surprenait ses parents et ses maîtres par sa vocation stratégique. Envoyé à Paris dans une école pré|>aialoire au génie, il reçut les compliments de d'Alembert et de son examinateur Bezout. Admis au grade de lieutenant en second du génie, il alla à l'école de Mézières suivre les cours de Monge. Nommé lieutenant en premier, il fut détaché vers Calais. En 178*2, il était capitaine et occupait activement les heures que lui laissait son service. 11 faisait parvenir des Mémoires à l'Académie des sciences. Même en 17NÔ, il remporta à l'Académie de Dijon le prix proposé sur le sujet de l'éloge de Vauban. G^lle œuvre n'était pas purement scientifique : elle renfermait une appréciation hardie des idées libérales du grand patriote disgracié par Louis XIV. Peu de temps après, un Mémoire où Carnot proposait quelques innovations dans l'artillerie souleva les clameurs de la rou*
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line et anima les envieux jusqu'à faire jeter Carnet à la Bastille, par le crédit d'une lettre de cachet.
Après cette courte captivité, Carnet inventa un théorème sur la perte des forces, découverte mathématique dont le savant panégyriste de Carnol, François Arago, a fait le plus grand éloge.
L'Assemblée constituante surprit Carnot au milieu de ses recherches scientifiques. Les réformes politiques l'avaient déjà préoccup'. Il adressa à l'Assemblée plusieurs Mémoires. Mais ce fut à l'Assemblée législative qu'il commença seulement à jouer un rôle révolutionnaire. Il fut successivement appelé aux comités diplomatique, d'instruction publique et militaire. Il s'y fit spécialement remarquer. Réélu à la Convention, il fut immédiatement chargé de fonctions militaires. On l'envoya organiser le corps d'armée destiné à protéger la frontière des Pyrénées. Absent pendant le jugement de Louis XIV, il revint malheureusement à temps pour voter la mort du roi martyr, comme une nécessité politique. Triste excuse d'une sentence inique. On dit môme qu'en donnant son vote il pleura. Peu de temps après il fut renvoyé sur le terrain des opérations militaires, cette fois à l'armée du Nord. Il eut le bonheur de n'être pas mêlé aux funestes divisions des montagnards et des girondins.
De retour à la Convention, il lit appel à la concorde et se prononça contre les violences du 51 mai et du 2 juin. En août 1795, on le nomma au comité de salut public. Sa science le rendait indispensable. Dès lors sa vie fut absorbée par le salut de la patrie envahie. Il n'eut aucune part aux querelles sanglantes des partis ni aux cruautés du régime dictatorial. Comme nos héroïques soldats, il s'isola de la Terreur cl ne regarda que la France!
Dès lors nous voyons Carnot rétablir l'ordre et la régularité dans l'administration militaire, surveiller tous les plans de campagne, les diriger au besoin, et, comme disaient ses contemporains, organiser la victoire. Préoccupé uniquement des dangers du pays et de la gloire nationale, cet homme désintéressé, qui ne mettait jamais le pied dans un club, ne perdit de vue aucun des points menacés pat' un canon ennemi. Au moment où il entra au comité, l'invasion victorieuse occupait nos frontières, l'insurrection armait Lyon, livrait
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Toulon aux Anglais, et dressait contre la République la menace formidable dp la Vendée. Contre tant d'assaillants, des armées mal nourries et découragées. Carnot relève tout et prévoit tout. Par un plan général, pour la première fois, il relie les quatorze armées. Il découvre Hoche ; il met en lumière Jourdan et Pîchegru.
Quatre mois après son entrée au comité, toutes les frontières étaient délivrées en sa présence et sous sa direction; la victoire de Watignies avait été remportée sur l'ennemi; Toulon était repris; deux armées austro-prussiennes rejetées au delà du Rhin. Dans les premiers mois de 1794, la bataille de Fleurus assura la conquête de la Belgique.
Pendant cette glorieuse série de services, l'envieux Robespierre méditait la perle de Carnot et la remettait au moment où il ne serait plus utile. Carnot, de son côté, ne dissimulait pas son mépris pour Robespierre. Le 9 thermidor sauva peut-être Carnot de l'échafaud. Il ne le préserva pas de la calomnie. Quelques thermidoriens, fougueux contre le passé, les autres peut-être pour faire oublier leur propre passé, le comprirent dans les accusations qu'ils portaient contre l'ancien comité. Mais il fut soutenu par l'opinion publique contre ces attaques injustes. Cependant il donna sa démission de membre du comité de salut public. Au même moment Piehegru faisait la conquête de la Hollande sur un plan dressé par Carnot.
Quand la Convention se sépara, quatorze départements portèrent à la nouvelle assemblée celui dont le nom signifiait impartialité et désintéressement. Il siégea aux Anciens. Elu directeur, il persista dans une politique indépendante et modérée, cherchant à préserver la Constitution des atteintes portées par les royalistes, à défendre les royalistes contre l'animosité du Directoire. De nouveau il s'appliqua aux intérêts militaires de la France. Nos armées n'avaient pas gagné à sa sortir du comité. 11 sut tout rétablir, et, décrétant de nouveau la victoire, pour assurer l'exécution de son décret, comme il avait discerné Hoche, il devina Ronaparte. I.e jeune général, dans son immortelle cam|iagne d'Italie, ne dédaigna pas les conseils de celui qui avait fait sa fortune. Ainsi Carnot rendait encore les plus grands services à la France quand, par sa modération, il devint suspect à
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des maîtres moins cruels que Robespierre, mais aussi ombrageux. Il refusa de s'associer à toute mesure violente contre les royalistes absolus ou constitutionnels, assez nombreux dans l'Assemblée. Il fut donc compris avec son collègue Barthélémy et un certain nombre de représentants dans la liste de déportation qui suivit le coup d'Étal de fructidor. Sauvé par un ouvrier, il trouva le moyen de se réfugier en Suisse, où ses ennemis curent l'indignité de réclamer son extradition.
Carnot resta dans la retraite jusqu'au 18 brumaire. Le premier consul le rappela et lui confia le ministère de la guerre. D'évidentes différences d'opinions éloignèrent Carnot du ministère. Nommé tribun, il s'opposa au Consulat à vie, et plus encore à l'établissement de l'Empire. A sa sortie du Tribunal, il rentra dans la vie privée, se dérobant aux faveurs de Napoléon et l'évitant pendant sa haute fortune. A l'heure de ses revers, il devait revenir à lui.
En 1815, quand les malheurs de nos armées firent présager une prochaine invasion, Carnot, sacrifiant ses convictions à ce qu'il appelait son devoir de citoyen et de Français, écrivit à l'Empereur pour lui demander de servir la France. Napoléon le nomma gouverneur d'Anvers. Mais une difficulté se présenta. Le gouverneur d'une place comme Anvers deyait être au moins général. Or Carnot avait si peu souci de lui-même, que cet homme, qui avait été un des maîtres de la France, n'avait pas plus songé à son avancement qu'à sa fortune. Plus pauvre en 1815 qu'en 1792, il se retrouvait, comme en 1792, chef de bataillon du génie. 11 fallut, pour satisfaire à la légalité militaire, faire en un jour passer Carnot par tous les grades de la hiérarchie.
On ne saurait dire avec quelle habileté, quelle sagesse, Carnot défendit Anvers. La reconnaissance encore vivacedes habitants l'atteste suffisamment. De retour en France, sincèrement rallié à la Charte, désireux de voir les troubles du pays terminés par l'union de la monarchie et de la liberté, il adressa au roi Louis XVIII un Mémoire ferme et respectueux où, loul en se plaignant des prétentions excessives des émigrés, il exposait les plus saines idées sur l'application du système constitutionnel.
Le retour de l'île d'Elbe, la seconde invasion, imposèrent de nouveau à Carnot la nécessité de défendre sa patrie. Il associa encore ses efforts à ceux de Napoléon, persuadé que le sentiment de l'honneur et de l'indépendance nationale devait passer par-dessus toutes les questions de forme politique. Nommé ministre de l'intérieur, il ne négligea rien pour introduire dans le gouvernement impérial la pratique de la liberté. Après Waterloo, il tint bon et défendit l'Empereur. Il lui eût volontiers confié la dictature pour en finir avec l'invasion par une victoire qui n'était pas impossible. Membre d'un gouvernement provisoire très-parlagé, il ne put prévaloir contre l'opinion de ses collègues, très-hostiles à l'Empereur. Il regretta vainement qu'on ne le laissât pas réveiller dans le centre de la France l'élan de 92. Il quitta à la fin le gouvernement provisoire et le ministère de l'intérieur, où son passage avait été marqué par l'introduction de l'enseignement mutuel dans notre pays.
Proscrit à la rentrée des Bourbons , il obtint de l'estime d'Alexandre un passe-port qui lui permit de se retirer à Varsovie, où l'estime publique entoura ses derniers jours. Sa santé s'altérait. 11 se vit obligé de passer en Allemagne. Ce fut à Magdebourg que mourut cet homme austère et irréprochable, véritable républicain dans un temps où il y eut trop d'anarchistes, d'ambitieux et de traîtres, et qui a conservé maintenant encore la réputation la plus pure et la plus respectée de tous les partis !
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A quelque distanc d'une maison où, quatorze ans plus tard, devait naître Lamennais, naquit à Saint-Malo, le 4 septembre 1768, François-René de Chateaubriand. Enfant négligé cl triste, il vivait dans
la société de la moins âgée de ses quatre sœurs, Lucilc, jeune fille à l'âme douce et mélancolique qui préférait aux fleurs les oiseaux, « parce qu'ils étaient plus près du ciel. » Ces deux enfants passaient leur temps à se promener sur les rochers, à écouter le bruit des vagues, à. regarder passer les files mystérieuses de cormorans et de mouettes. La rêverie naissante emplissait déjà ces cœurs timides.
Après le collège, où il fut le condisciple de Morcau, Chateaubriand partit pour Paris en qualité de sous-lieutenant dans le régiment de Navarre. Les goûts littéraires s'éveillaient chez lui avant le talent. Il lit quelques vers pâles et fades, à la guise de Léonard. Ces essais poétiques, ces tentatives de collaboration à YAlmanach des muses, le mirent en relation avec de nombreux littérateurs. Il noua avec Fonlanes une première et courte liaison. 11 vit surtout la Harpe, Chamforl, Ginguené, Lebrun. Ces débuts littéraires ne faisaient p%sager qu'un rimeur de salon. Il fallait des désastres pour exciter le génie captif dans cette intelligence. Il fallait une tempête : le poète est un oiseau d'orage!
En 1791, Chateaubriand partit pour l'Amérique. Il ne fil qu'un séjour de huit mois dans celte contrée nouvelle encore pour la poésie, et dont il devait rapjwrter tant de fortes impressions cl de vivants souvenirs. 11 écrivit alors une première relation de voyage, un journal éclatant de beautés fraîches et abruptes. C'est encore d'un élève de Rousseau, mais d'un élève qui ajoute des tons nouveaux à la palette de son maître. Voici comment il rendait la chute profonde de la nuit sur les forêts : « On dirait que des silences suecedent à des silences. » La description, cet élément nouveau de vie et de rajeunissement, avait trouvé un peintre de plus, un grand peintre qui allait nous arriver avec des jiaysages, non-seulement d'une couleur inconnue, mais de sujets ignorés. Comme Rousseau avait fait sa conquête de la nature alpestre, comme Bernardin nous avait initié à la végétation et au climat des îles , Chateaubriand prenait possession des vastes savanes et de l'immensité du désert.
Huit mois déjà passés, un soir le jeune voyageur trouva dans une ferme un journal anglais qui racontait la fuite de Louis XVI, son ar-
rcsl.il ion à Ya rennes, la réunion de presque lou.s les officiers de l'armée royale sous les drapeaux des princes. L'honneur lui dit de jwirtir, l'honneur, ce vieux conseiller des gentilshommes que Chateaubriand ne cessa jamais d'écouter.
Il revint donc en France, se maria dans sa famille, cl presque aussitôt partit pour l'armée de Condé. Il assista au siège de Thionville et faillit périr, abandonné comme malade, durant la retraite des Prussiens en 92. Réfugié à Londres, pauvre et obscur émigré, il sentit sa vocation littéraire de plus en plus persistante et impérieuse. 11 se mit à écrire avec chaleur d'une plume h;\tivc cl superbe les Xatchez, épopée sur la vie sauvage, épopée volumineuse où plus tard il fit de larges suppressions pour mettre un peu de jour dans ce chaos. Une œuvre plus nctle et plus arrêtée s'élança de cet impétueujAervcau. Ce fut Y Estai sur les révolutions, composé de i 794 à 1797. Cet ouvrage, écrit sous l'action de la philosophie de Rousseau, contenait bien des pensées que Chateaubriand désavoua plus tard. La mort de sa mère, en 4799, frappa un grand coup dans l'àme de Chateaubriand. Le chrétien se releva armé de sa foi et de son espérance. Chateaubriand a éternisé le témoignage de sa conversion dans une lettre admirable écrite à Fonlancs : « J'ai pleuré et j'ai cru. » Telles sont les paroles qui jaillissaient alors de son cœur. Suivant l'expression de Pascal, cette lettre est d'un « homme qui s'est mis à genoux. »
De cette conversion naquit le Génie du christianisme. À la philosophie du dix-huitième siècle encore triomphante, maîtresse partout, à l'insuïul, au Lycée, au Tribunal, Chateaubriand voulut opposer une apologie de la religion chrétienne. Cel ouvrage, commencé à Londres, fut achevé à Paris sous les yeux d'amis dévoués, critiques sûrs et excellents, tels que Fontanes, le futur grand maîlrc de l'Université; le poële Chênedollé, le plus fin et le plus délicat des moralistes. Les salons brillants qui se rouvraient accueillaient Chateaubriand comme celui dont on attendait le succès de demain, et qui allait être à la mode. Mais aucun salon ne posséda plusM. de Chateaubriand que celui de madame de Beaumonl, dont les réunions de la rue Ncuvc-du-Luxcmbourg offraient le caractère et l'image
«l'un esprit nouveau à la veille de naître, « comprenant le passé el le réconciliant avec l'avenir. »
Détaché du Génie du christianisme, où il figurait à titre d'exemple, le roman iVÂtala parut en un volume. Grandes attaques de la part des philosophes el des élèves du dix-huitième siècle : grande laveur de la part du public. Que |K>uvaienl dire les critiques? Il y avait là le charme, et, comme disait Joubert, le talisman. Dans ce langage moderne un accent antique résonnait avec grandeur. Celte prose était plus mélodieuse que de la poésie L'image y abondait, neuve, saisissante, lumineuse. Un grand écrivain de plus étail né )x»ur la France. Rousseau et Buffon avaient admirablement saisi les lignes de la nature; Chateaubriand en mêlait les nuances et les reflets, a II rendait le sentiment de l'ineffable. » L'émotion sincère, la |M'nétrante tristesse du sujet, l'intérêt du récit, donnèrent encore un prix inestimable à ce véritable chef-d'œuvre. Il y avait déjà un écho pour les regrets, les inquiétudes, les rêves d'une génération attristée, el quand Chateaubriand disait: a Homme, lu n'existes que |M»ur le malheur, lu n'es quelque chose que par la tristesse de ton âme et l'éternelle mélancolie de la pensée, » bien (les cœurs le comprenaient avec sympathie et reconnaissance.
Beaucoup de détails de style paraissaient bizarres aux fidèles de la presse voltairienne. Mais le public s'y attachait avec curiosité et y trouvait un attrait inaccoutumé. Joubert écrivait avec raison à son ami : « L'essentiel est d'être naturel pour soi : on le parait bientôt aux autres. Que chacun garde avec soin les singularités qui lui sont propres s'il en a de telles. »
Le déchaînement de la critique, toujours hostile aux novateurs, redoubla à l'apparition de l'ouvrage attendu avec impatience et anxiété, de la fameuse apologie qui devait paraître sous le titre de Génie du christianisme. Cette publication coïncida avecvle traité d'Amiens et le rétablissement du culte. C'était un moment de paix, d'espérance et de réconciliation. Jamais heure ne fut plus favorable à un livre qui répondait à un élan de l'opinion publique. Le premier consul fut ravi d'un ouvrage qui s'accordait si bien avec ses projets de restauration sociale et religieuse.
L'ouvrage était aussi «l'un genre nouveau. Ce n'était pas une réfutation théologiquo do toutes les doctrines antichréliennes. L'auteur s'attachait à faire ressortir les grandeurs morales et les beautés |M)étiques d'une religion que ses adversaires accusaient de rétrécir l'Ame et d'abaisser l'esprit. Il appela au secours de la foi tous les « enchantements de l'imagination cl tous les intérêts du cœur. » 11 fit des beaux-arts les auxiliaires naturels du christianisme, et réclama justement pour notre religion la gloire d'avoir suscité d'admirables poètes, une incomj>arable école de peinture, et d'avoir fait naître cet art dont l'antiquité ignorait les mystérieuses profondeurs, l'infini de la musique.
Trop d'ornements, trop de grâces factices, voilà ce que l'on est en droit de reprocher à un ouvrage où l'on pourrait exiger plus de sérieux et de solidité. C'est un riche tableau dont les couleurs sont encore saillantes quoiqu'un peu fanées, mais dont la toile craque et se fend par maint endroit. Ce qui est le plus durable dans le Génie du christianisme, ce sont les descriptions de la nature, ce sont aussi les pages de critique littéraire où tant d'aperçus nouveaux et vraiment trouvés se sont produits pour la première fois. Jamais moderne n'avait eu le sens plus juste de l'art virgilien, l'intelligence plus nette des beautés homériques. On trouve aussi dans cet ouvrage le goût du moyen âge, le sentiment de l'architecture gothique, le génie de l'histoire nationale, tout ce qui s'est propagé depuis, mais qui n'existait alors que dans l'intuition d'un écrivain tel que Chateaubriand .
Dans le Génie du christianisme, à sa première édition, se trouvait aussi compris le petit roman de René, ce chef-d'œuvre et cette œuvre de prédilection de Chateaubriand, car il croyait s'être peint dans René. René était mieux que le portrait d'un homme. C'était un type, le type des générations qui se sont succédé de 1800 à 1850, générations tristes et inquiètes, mécontentes du présent, pieuses et dolentes à l'endroit du passé, pleines de vagues et enthousiastes aspirations vers l'avenir.
Le succès du Génie du christianisme attira sur l'auteur la faveur du premier consul. 11 fut nommé secrétaire d'ambassade à Rome
auprès du cardinal Fcsch.' Ses relations avec l'ambassadeur furent difficiles et compliquées. La mésintelligence devait être prompte. Il revint à Paris, emportant de Rome des souvenirs très-profonds, qui se traduisirent, dans différents ouvrages, par les pages les plus belles peut-être qu'il ail. écrites. Celle ville des tombeaux trouva dans Châteaubriand, à toutes les époques, l'interprète le plus fidèle de sa beauté de morte et de sa splendeur calme. De retour, le jeune diplomate fut nommé ministre dans le Valais. Mais à ce moment éclata la fatale affaire du duc d'Enghien. Chateaubriand envoya sa démission.
Pendant les dernières années de l'Empire, il publia son épopée des IS'atchez, déjà réduite, et qui nous produit encore l'effet d'une œuvre confuse et par trop touffue. Il exécuta un poëme en prose moins long et plus harmonieux, les Martyrs, où l'intérêt réside dans un perpétuel rapprochement entre les grandeurs poétiques du christianisme naissant et les fictions gracieuses du paganisme à la veille de sa chute. Des longueurs, de la monotonie, l'affectation du grandiose, nous empêchent de sentir dans ce poëme toutes les beautés de détail qui y sont éparses.
Peu de temps après les Martyis, parut V Itinéraire de Parti à Jérusalem, qui se terminait comme le poëme par des adieux à la muse. Chateaubriand ne rentra sur la scène que trois ans plus lard par la politique et en 1814*. Le retour des Bourbons ramena Chateaubriand sur le premier plan. Le grand écrivain allait devenir un homme d'État.
Appelé à la Chambre des pairs, il servit d'abord les Bourbons avec la violence passionnée d'un ancien adversaire de l'Empire. Sa brochure de Bonaparte et les Bourbons fut un puissant véhicule pour les idées du parti royal. C'était la formule superbe de tous les regrets et do tous les ressentiments. L'effet de cette œuvre fut immense. Ello rallia tous ceux qui, depuis 1794, renfermaient dans leur cœur le désir d'une restauration. Trop de colère, une exagération évidente, font tort à cet écrit pour ceux qui maintenant le lisent de sang-froid. La modération manquait à Chateaubriand comme homme politique.
1 Un petit roman coni|»s« il la même époque, le Dernier itt Abenrerrnges, ne parut que quinze ans plus lard.
Il se rangea d'abord dans le parti des royalistes exaltés, «les ultra, décidés à ne faire aucune concession aux exigences de l'esprit moderne cl à ces nécessités sorties de la Révolution française, qui reniaient impossible le rétablissement de l'ancien régime. Tel fut le rôle de Chateaubriand, de 1814 à 1824. Les liéjlexions politiques, publiées en 1814, la Monarchie selon la Charte, étaient le manifeste des ultra. Après la mort du duc deBerry, Chateaubriand improvisa un opuscule où il se laissait aller à dire du duc Decazes, premier ministre de Louis XVIII : « Le pied lui a glissé dans le sang. » De telles phrases sont éternellement regrettables. En 1825, Chateaubriand arriva au ministère. Il contribua à décider la guerre d'Espagne. Ses dissentiments avec M. de Villcle le firent tomber du pouvoir. Subitement converti à I amour des institutions constitutionnelles, Chateaubriand se jeta dans l'opposition avec une véhémence qui ne convenait pas à un royaliste aussi déclaré. 11 enrégimenta les opposants et les groupa autour de l'éclatant drapeau qu'il agitait dans le Journal } des Débals. Tout le jeune parti libéral s'enrôla autour de Chateaubriand, dont les attaques persistantes firent bien du mal à la monarchie. Il dépassa le but qu'il se proposait, emporté par l'imagination irritable d'un poëte qui se croyait peut-être à tort les qualités d'un homme d'État. Pendant le court ministère Martignac, Chateaubriand fut envoyé comme ambassadeur à Rome. Il en revint pour se rejeter dans l'opposition. La chute du trône de Charles X, en 1850, le surprit peut-être; celte catastrophe renversait ses espérances, ses ambitieux projets et ses convictions aussi. 11 protesta à la Chambre des pairs contre l'élection de Louis-Philippe, et se retira dans la vie privée. Il publia de loin en loin quelques ouvrages, les Études historiques, où, dans un amas confus de documents, brillent des éclairs de génie; la traduction du Paradis perdu; un Ejhmii sur la littérature anglaise, un récit du Congrès de Vérone, où il avait pris pari sous la Restauration, et enfin la Vie de Itancé. Ces derniers ouvrages étaient bien indignes de ses glorieux commencements. Cependant il préparait les Mémoires d'Outrt -Tombe, publiés après sa mort, œuvre grande et vaste, mélangée de beautés réelles et de défauts incontestables, empreinte d'une manière nouvelle, éclatante
d'originalité, mais, de tous côtés, donnant prise à la critique, en fait de sentiment moral comme en fait de goût littéraire.
Chateaubriand vivait an milieu d'un cercle choisi d'amis qui s'ouvrait à une élite plus nombreuse d'admirateurs. Les hommages ne lui manquaient pas. Les amitiés fidèles ne l'abandonnèrent point. Madame Récamier, Ballanche, furent, pour ce vieillard si désenchanté, les consolateurs parfaits et suprêmes. Quelle cour autour de lui, dans ces réunions de l'Abbaye-aux-bois, où Chateaubriand régnait comme un souverain et recevait l'enceus comme une idole! A ces applaudissements doux et discrets, aux applaudissements du dehors, Chateaubriand ne répondait souvent que j»ar la froideur. Il désavouait l'école moderne, qui l'avait acclamé comme son fondateur. Une grande jalousie contre M. «le Lamartine et M. Victor Hugo perçait dans ses paroles et jusque dans son silence. En général, Chateaubriand posait en public : il ne se livra et ne s'abandonna qu'en particulier, avec un très-petit nombre d'amis. Huit à dix |>ersonnes tout au plus connurent le vrai Chateaubriand.
Mais le Chateaubriand que le public connaît, l'auteur de Henè et A'Atala, malgré ses défauts qui tiennent à son temps, aux inégalités de son goût, à des restes d'apprêt classique, demeure- pour la postérité* un écrivain supérieur, et le véritable initiateur de la littérature moderne, celui qui, par la puissante et décisive influence de ses chefs-d'œuvre, a plus que tout autre suscité et fécondé tous ces genres où l'innovation a été née» «ssa ire et durable, le roman, l'histoire et le poème lyrique. Chateaubriand a parlé quelque pari des génies mères. Sans le vouloir il donnait la définition de son propre génie !
VJO
AXDRK CHÉNIER
f.XXXVII