‹ Les célebrités françaisesChapitre 193 sur 208 · ANDRÉ CHENIER · texte numérisé non relu

ANDRÉ CHENIER

SÊ E* l-e» — MORT EX 1111

0 n.orl ! lu peux attendre; éloigne, éloigne-îot; Vit consoler les rœurs que l;t honlo, IVIÏroi,

Le jiàle (téaMpoir dévore, l'our inoi Talés encore a din ombrages verts, l.4>s amours des baisers, les muses des ennemis :

Je lie veux pas mourir enroiv !

Toi était In cri que jetait dans sa prison ce jeune et sublime poêle qui sembla mourir tout entier : car la gloire ne sortit de sa tombe qu'au bout de vingt-six ans. André Chénier se releva tout à coup vivant et comme transfiguré : sans doute il empona dans son supplice bien des strophes sublimes qui se fussent exhalées de ses lèvres glacées par le contact de la mort violente, mais déjà il avait assez chanté pour se faire une seconde vie plus durable que la première.

Ce beau génie, qui eut tant de rapports avec l'antiquité, touchait en effet à la Grèce par sa naissance. Son père, consul général de France dans le Levant, avait épousé une Grecque aussi remarquable par son («prit que par sa beauté. André de Chénier naquit à Conslan- (inople. Il était encore fort jeune lorsqu'il fut envoyé à Carcassonne chez une sœur de son père. Dans celte ville pittoresque et qui, du haut de ses remparts si merveilleusement conservés, domine les riantes et fertiles plaines du Languedoc, André mena quelques bonnes années d'insouciance et de paresse. Puis il lui fallut aller à Paris et entrer au collège de Navarre. Son gout pour la poésie naquit en même temps qu'il faisait ses études. Dès sa seizième année, il traduisait en vers une ode de Sapho.

Du collège il passa, comme sous-lieutenant, au régiment d'Angoumois Mais la vie de garnison n'était pas ce qui convenait à celte imagination ardente et fière : l'épée fut mise au clou. André revint

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nil bout do six mois; il se lia avec les littérateurs et les artistes les plus distingués, entre autres avec le poète Roucher, qui fut son compagnon de mort.

Cependant la modicité de sa fortune le contraignit à adopter une carrière. Il suivit en Angleterre M. de la Luzerne, ambassadeur de France : condamné à vivre trois ans à Londres, il y puisa tout l'ennui des brouillards, et la morgue des habitants n'était pas de nature à le raccommoder avec le climat.

Il retint à Paris en 1 790. Combien celle ville était changée ! L'autorité avait passé des mains du roi à celles du peuple; on reconstruisait l'édifice social» tout entier sur les ruines de la Bastille. On n'en était pas encore au cauchemar du terrorisme ; il y avait dans l'air mille souffles généreux de progrès et de liberté.

Il n'est pas étonnant que l'enthousiasme se soit emparé d'André Chénier; il voyait, pensait, agissait on poêle. Il aimait la liberté, mais il ne la séparait point de la royauté, pour laquelle il professait un profond respect.

Ses débuts dans la poésie politique ne furent pas heureux. Son ode au peintre David, sur le Jeu de paume, est d'une forme lourde et pénible. Cette ode n'eut que le mérite de dessiner l'opinion d'André Chénier. Le jeune poète avait porté aux feuillants son antipathie contre les jacobins : ceux-ci n'eurent pas d'adversaire plus intrépide ni plus désintéressé. André devait tout sacrifier dans cette lutte, son repos, ses amitiés, sa vie, et jusqu'à la tendresse de son frère Marie- Joseph, qui se jeta dans le camp opposé. Il ne se dissimulait pas la grandeur et les périls de la crise. « La révolution qui s'achève parmi nous, écrivait-il, est, pour ainsi dire, grosse des destinées du inonde. Les nations qui nous environnent ont l'œil fixé sur nous et attendent l'événement de nos combats intérieurs avec une impatience intéressée et une curieuse inquiétude; et l'on peut dire que la race humaine est maintenant occupée à faire sur nos têtes une étrange expérience. »

Divers écrits très-incisifs sortirent de sa plume cl le signalèrent à l'attention des électeurs du département de la Seine. Sa candidature ayant échoué, il se rejeta dans le journalisme pour y ehercher sa

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|i;n l d'action et «l'influons. H conseilla à la nouvelle Assemblée de ne tenir compte ni des discours ni des félicitations des clubs, d'être impassible devant les uns et indifférente pour les autres. Il gour» manda la peur qui s'était emparée des meilleurs citoyens. Il écrivit avec une audace inouïe dans le Journal de Paris contre « les brigands A piques, » contre « cet abominable amas de brouillons qui vivent de la liberté comme les chenilles vivent des arbres fruitiers qu'elles tuent. »

Pélion, Robespierre, Collot-d'Herbois, passèrent sous la lanière de sa sanglante satire.

Un concert de haines et de vociférations répondit à cette courageuse franchise. Les elubs vomirent ' toutes leurs menaces. On poussa Marie-Joseph à se porter contre son frère le défenseur des jacobins.

La journée du 10 août mil fin à cette triste polémique. Les « brigands à piques » trouvèrent le meilleur moyen d'imposer silence au Journal de Paris : ce fut «l'aller briser ses presses.

Toutefois l'oppression qui pesait sur les amis de la vraie liberté n'empêcha pas André Chénier de lancer contre Brissot des accents d'une virulence terrible. Cet écrit est plein de tristes pressentiments ; Chénier n'y cache pas qu'il s'attend au succès des gens qui ne raisonnent que par l'assassinat. Mais « il mourra content de n'avoir plus sous les yeux l'avilissement d'une grande nation réduite par ses fautes à choisir entre Coblentz et les jacobins, entre les Autrichiens et Brissot. »

Après la mort du roi, qu'il avait offert de défendre sans l'avoir connu autrement que par son infortune, André Chénier se retira à Rouen, puis à Versailles. Dans sa retraite, il mûrit son talent poétique, il fixa sa forme, il devint maître de la langue en s'appliquant à imiter les anciens, en prenant corjis a corps Homère, Virgile, Théocrile. Que ne serait pas devenu l'auteur delà Jeune Captive, si le temps ne lui avait manqué?...

Son arrestation fut l'œuvre d'une inconcevable fatalité. Le 17 nivôse an II (6 janvier 1794), il apprend que M. de Pastorel, l'un de ses meilleurs amis, vient d'être arrêté. Il court à Passy porter des

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consolations à la famille du prévenu. En ce inomenl même on venait arrêter madame dePastorct; cl, quoiqu'il n'y eût pas de mandai lancé contre André Chénier, on l'emmena sans plus de façon. Il fui écrouéà Saint-Lazare, après avoir été refusé à la geôle du Luxent bourg.

Pendant six mois on l'oublia. Sans doute Collot-d'Herbois ignorait qu'il eût été incarcéré. Par malheur, M. Louis de Chénier, le père du poêle, ne put maîtriser ses craintes cl son impatience. N'écoulanl pas le sage conseil de Marie-Joseph, qui lui recommandait le silence et l'inertie, il remit au comité de sûreté générale une note où il sollicitait l'élargissement de son fils. Celle noie causa la perte d'André.

« Voire fils sortira dans huit jours, » dit-on à M. Louis de Chénier. Le pauvre père alla tout joyeux conter ses espérances à ses amis.

André ne devait sortir que pour aller à l'échafaud. Déclaré ennemi du peuple, chargé du délit assez étrange d'avoir compil é pour s'évader, il ne daigna point se défendre. A quoi bon, en effet, quand on est condamné d'avance?

L'exécution eut lieu le même jour, 7 thermidor, c'est-à-dire quarante-huit heures avant la chute de Robespierre !

La victime venait de monter sur la eharrcllc où trente-sept personnes devaient être entassées avec elle, quand la porte d'un cachot s'ouvrit et laissa passer un homme d'une ligure grave et noble.

C'était Boucher, l'auteur des Moix, celui qui avait écrit au bas de son poi trail, lait in cxlremix, ces vers si touchants, adieu adressé à sa famille :

Ne \ous étonnez |ias, objets sucrés cl doux. Si quelque air de tristesse olwcurcil mon visage: (Juand un savant crayon dessinait celte image, J'attendais réchafaud, et je jn-nsiis a vous.

<« — Vous! s'écria Chénier, le plus irréprochable de nos citoyens ! un père, un époux adoré! c'esl vous qu'on sacrifie!

<« — Vous! répliquait Boucher, vous, vertueux jeune homme! on vous mène à la mort, brillant de génie cl d'espérance!

ANDRÉ (JIKNIKH

a — Je n'ai rien (ail pur la postérité, » rc|K>ndit Chénier.

« Puis, m se frappant le front, il ajouta : « Pourtant, j'avais quelque chose là !

u ... Cependant le char s avançait, et à travers les flots de a' peuple, que son malheur rendait farouche, leurs yeux rencontrèrent ceux d'un ami, qui accompagna toute leur marche funèbre, comme pointeur rendre un dernier devoir, et qui raconta souvent au malheureux père, qui ne survécut que dix mois à la perte de son fils, les tristes détails de leur fin.

« Ils parlèrent de |>oésie à leur dernier moment : pour eux, après l'amitié, c'était la plus belle chose de la terre. Racine fut l'objet de leur entretien et de leur dernière admiration. Ils voulurent réciter ses Vers, comme pour élouffer les clameurs de cette foule qui insultait à leur courage et à leur innocence... C'était la première scène d'.-lndvowaijue.

u Ainsi, tour à tour, ils récitèrent le dialogue qui expose cette noble tragédie. Chénier, que cette idée avait frappé le premier, commença; et peut-être un dernier sourire effleura ses lèvres lorsqu'il prononça ces beaux vers :

Oui, puisque je retrouve un ami si lidèle. Ma fortune va prendre une face nouvelle; El déjà son courroux WWnle » être adouci, Depuis qu'elle a pris soin de nous rejoindre ici '. »

Pauvre Chénier! il resta Grec jusqu'à la fin. Nous nous deman dons s'il n'eût pas éprouvé une consolation et une force au-dessus du stoïcisme, en allant à l'échafaud avec la foi chrétienne dans le cœur cl un crucifix devant les yeux !

' Cette citation esl empruntée à Henri de Lalouclie, le |>oéte i|ue nous devons bénir éternellement; car c'est lui qui, avec un soin pieux, a recherché, réuni et mis au jour les œuvres d'André Chénier.

IMIULMON

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