‹ Les célebrités françaisesChapitre 21 sur 208 · SUGER · texte numérisé non relu

SUGER

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L'heure dos matines avait sonné. Les religieux de l'abbaye de Saint-Denis venaient de quitter leurs cellules et se dirigeaient vers l'autel principal pour réciter les prières, lorsqu'un objet d'une forme étrange frappa leurs regards. Ils s'approchèrent et virent un enfant soigneusement enveloppé dans un sayon et profondément endormi. A la lueur d'un eierge abaissé vers son visage, l'enfant s'éveilla soudain. Tout troublé par l'immensité du lieu où il se trouvait, ainsi que par l'aspect des moines aux traits austères, il jeta un cri, se dressa et parut vouloir prendre la fuite. On le retint avec bonté et on l'interrogea. Il ne pouvait, hélas! que parler de sa misère; à défaut de parents plus proches, son grand-père l'avait élevé : mais sans doute le vieillard n'avait pu davantage supporter le fardeau...

Cet orphelin avait nom Sugcr. L'abbaye l'adopta; l'étude eut bientôt trompé sa tristesse. Ses merveilleuses dispositions étonnaient f-es doctes maîtres, en même temps que sa douceur et sa piété les charmaient.

C'était alors l'usage des rois de France d'envoyer à l'abbaye de Saint-Denis leurs héritiers présomptifs. Là, les jeunes princes recevaient une éducation forte et sérieuse, à l'abri de la séduction des plaisirs et du danger des adulations.

lin jour, Suger se promenait seul et rêveur sous les grands ormes du préau; il songeait à la belle latinité qu'il avait reconquise en découvrant, au fond de la bibliothèque du couvent, les œuvres d'Horace enfouiesdans la poussière et l'oubli. Voilà qu'il aperçut, assis sur un banc de pierre, un adolescent au visage méditatif. Les deux jouvenceaux échangèrent un regard «le sympathie. Il ne leur fallut qu'un instant, un sorrement de mains pour comprendre que leurs Ames

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riaient sœurs. Kt cependant l'un notait qu'un pauvre enfant trouvé, el l'autre devait s'appeler Louis VI. A partir de l'heure où les deux jeunes gens s'étaient rencontrés, une étroite amitié s'établit entre eux; mais lorsqu'on 1000 Philippe I" associa Louis à sa couronne, Suger resta seul à Saint-Denis.

Neuf ans après cette pénible séparation, des voix s'élevaient criant : Le roi est mort, vive le roi ! d'éclatantes fanfares retentissaient sous les murs de l'abbaye; Louis VI venait visiter les religieux, ses anciens précepteurs. En voyant Suger se prosterner, Louis s'écria : « Viens sur mon cœur. Notre séparation a été longue, mais tu ne me quitteras plus. Viens, suis-moi à Paris. Désormais tu seras mon meilleur conseiller, comme à Saint-Denis lu fus mon meilleur ami ! »

Le spectacle donné parle roi et son ministre fut touchant. Pendant un règne de trente ans, Suger fut investi d'une autorité sans bornes, et avec quelle constante ardeur il veilla sur les intérêts du souverain !

Chez lui brillaient à un degré égal le savant et le |>olitiquc. Le savant engagea Louis VI à fonder les écoles de la cathédrale et de Saint-Victor, origine de l'Université. De plus, il songea le premier à former un corps d'histoire nationale en rassemblant avec ordre et méthode les litres obscurs cl les vieilles annales sous le titre collectif de Chroniques de Saint-Denis. Ce fut lui qui Bt rebAtir l'abbaye telle qu'on l'admire aujourd'hui, à l'exception du portail et des deux tours, restes vénérables «le la basilique édifiée par Pépin et Charlemagne.

La royauté se voyait réduite aux minces possessions de l'Ile-de- France et do l'Orléanais. Il fallait tout reconquérir en commençant par abattre l'insolence de mille vassaux retranchés derrière leurs murailles. Suger voulut former comme contre-poids une plassc nombreuse, vivace, énergique. Les Communes furent créées.

Désormais les villes, affranchies de l'autorité des seigneurs, formèrent autant de petites républiques; elles nommaient leurs maires et échevins, et, le cas échéant d'une guerre, faisaient marcher sous la bannière de leurs saints le contingent d'hommes qu'elles devaient au souverain. C'est de là que date la bourgeoisie. Un autre établissement non moins utile fut la création dos juges royaux à qui les

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vassaux on appelaient, en mainte occasion, îles sentences arbitraires rendues par les officiers de leurs maîtres.

Il faut le dire à l'honneur do Louis VII , il s'empressa de maintenir Sugor dans ses dignités. Mais le jeune roi n'écoutait pas toujours les sages conseils de l'abbé de Saint-Denis. La première et déplorable preuve de cette vérité fut le sac de Vit ry, où treize cents personnes prirent dans les flammes ! — La seconde faute, plus généreuse du moins, fut la croisade entreprise à la voix de saint Bernard, mais contre les conseils de Suger.

Celui-ci gardait le lourd fardeau de la régence. A peine le roi parti, des bommes avides de pillage avaient pris les armes et commençaient à désoler la France : bientôt le régent eut réprimé ces brigandages. Il parvint à mettre dans les finances un ordre tel, que, sans charger les peuples, il put payer les dettes de l'État et, île plus, envoyer en Asie des sommes considérables. Aussi écrivait-il au roi ces détails minutieux mais touchants :

« Los perturbateurs du repos public sont revenus tandis que, obligé de défendre vos sujets, vous demeurez captif dans une terre étrangère. A quoi pensez-vous, seigneur, de laisser ainsi vos brebis ;'i la merci des loups? Non, il ne vous est pas permis de vous tenir plus longtemps éloigne de nous. Nous prions Votre Altesse, nous supplions votre piété, nous vous conjurons, par la foi qui lie réciproquement le prince et les sujets, de ne pas prolonger votre séjou on Syrie, de peur qu'un plus long délai no vous rende coupable, aux yeux de Dieu, de manquer au serment que vous avez fait en recevant la couronne... — Vous avez lieu, je pense, d'être satisfait do notre conduite. Nous avons remis entre les mains des chevaliers du Temple l'argent que nous avions résolu do vous envoyer. Nous avons, de plus, remboursé au comte do Vermandois ' l'argent qu'il nous avait prêté pour votre service. Votre terre et vos hommes jouissent, quant à présent, d'une heureuse paix. Nous réservons pour votre retour les reliefs «les iiofs mouvants do vous, les tailles et les provisions do IhuicIio que nous lovons sur votre domaine. Vous Irou-

« Raoul, comte dr Ymnandois, lioau-fr. ro du roi rl ro-tv^nt.

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?erei vos maisons et vos chAleaux on bon état, par lo soin que nous avons pris dVn faire les réparations. »

Il écrivait encore au roi : « J'étais déjà vieux, mais j'ai vieilli bien davantage au milieu de ces travaux dans lesquels l'amour (pie je dois à Dieu et celui que je vous porte ont pu seuls me déterminer à me consumer. »

Cependant, à mesure que les nouvelles de Palestine devenaient plus désastreuses, les difficultés croissaient à l'intérieur. Le propre frère du roi, le comte de Dreux, fut le plus formidable adversaire que le régent eut à combattre, et ce fut à une assemblée générale que le prudent Suger commit le soin d'anéantir les projets de cet ambitieux.

Enfin, au retour de Louis VII, Suger, comme si son rôle fôt terminé sur la terre, voulut absolument se retirer dans son abbaye : il y rentra avec le titre glorieux de Pire de la patrie.

Le 15 janvier L15k2, Suger expirait à l'Age de soixante-dix ans. Le roi bonora de sa présence et de se> larmes les funérailles de son ancien ministre, «le son second père. Ouanl aux religieux de Saint- Denis, ils comprirent que le plus bel éloge à faire de ce grand homme consistait en cette simple épitapbe :

f.i-ciT l'abbé Suger.

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