GAUCHER DE CHASTILLON
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Du treizième au quatorzième siècle, c'est-à-dire de 1249 à 1529, véeut un de ces hommes rares chez lesquels s'allient les mérites les plus opposes : la valeur, la prudence, la modération, le désintéressement. Gaucher de Chastillon eut toujours l'épée à la main; il servit, sur les chamj» de bataille, sept rois de France; il contribua plus que personne aux victoires de Mons-en-Puelle et de Cassel; en un mot, il réprima énergiquement la turbulente ardeur des Flamands, éternels antagonistes des Valois. Durant cinq règnes, il porta haut et ferme la dignité de connétable; et il était tellement illustre, tant par ses services que par ses alliances avec la race de nos rois, qu'il avait le pas même sur les princes du sang. Mais raque nous apprécions par-dessus tout chez Gaucher de Chastillon, c'est son œuvre politique. Si, après la mort de Louis X, le principe de la loi salique fut maintenu dans la personne du comte de Poitiers; si Jeanne de Navarre, fille du Hutin, ne monta pas sur le trône de France, malgré les prétentions qu'elle élevait à cet égard, ce résultat immense fut dû à la puissante intervention du connétable. Il se hâta de conduire à Reims le monarque dont les droits lui semblaient seuls légitimes, en vertu du vieux pacte français; ut quand Philippe le Long eut reçu l'onction sainte et été acclamé par les prélats, les ban ne rets et les notables de la bourgeoisie, le héros qui disposait ainsi de la couronne sut défendre, ce qu'il avait élevé.
Une seconde fois le péril reparut, après la mort de Charles le Bel. Edouard III, roi d'Angleterre, réclama la couronne, au nom de sa mère, Isabelle de France : il avait des droits direcLs, tandis que Philippe de Valois n'avait que ceux d'un cousin, d'un collatéral. Le connétable se trouvait là encore pour maintenir la loi salique, pour empêcher que la France eût la honte et le malheur de subir la do-
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Gaucher de Chas ti 11 on détend seul l'entrée du faubourg de
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mination anglaise. Les états généraux, convoqués, déclarèrent que Philippe, comme le plus proche héritier maie descendu de saint Louis, en ligne masculine, serait reconnu rrat roi de France.
Peut-être le vieux connétable prévit-il douloureusement la lutte terrible qui devait s'engager entre les deux pays pour cette question d'hérédité et qui a attaché «à notre histoire les trois «la tes. funèbres de Crécj, Poitiers et Azincourt. Du moins il ne fut jws témoin de ce duel de cent ans.
Quand cet homme immense qui avait trouvé le temps d'aimer les lettres, de fonder à Chastillon-sur-Marne une école de langue romane, d'y appeler Jean de Meung l, d'accueillir Dante exilé de son pays; quand ce héros disparut, la victoire quitta les champs de bataille, la prudence sortit du conseil ; la France pencha vers sa ruine...
Mais du Guesclin venait de naître : et un jour le fougueux Breton retrouveraja victoire que le sage Charles V saura organiser, du fond de son hôtel deSaint-Pol.
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Les généalogistes, ces intrépides pionniers du passé, se sont donné de grandes peines pour trouver au vaillant du Guesclin une illustre origine. Ils ont même cité, à l'appui de leurs thèses, les prophéties de l'enchanteur Merlin. Mais la vérité paraît se réduire pour Bertrand à être né vers 1520, au château «le la Motte-Broon , près Rennes, de Renault du Guesclin, gentilhomme breton, et de Jeanne de Malemains. 11 était l'aîné de dix enfants, et par consé-
• Auteur du Itomau de la lto.ie.
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qucnt appelé à porter les armes. Dans les familles de ce temps-là, il n'y avait pas d'hésitation à ret égard : le sang du premier-né appartenait au pays.
« 11 avoit le visage moult brun et le nez camus. Et avccques ce estoit-il de grosse et rude taille, rude aussi en maintien et en paroles.» «Je suis fort laid, » disait plus tard Bertrand lui-môme... « mais serai hardi et vaillant à l'encontre des ennemis. »
Son enfance fut un prélude caractéristique à une vie de combats et d'aventures. Bertrand ne savait pas ce que c'élait qu'un livre: en revanche, dès qu'il eut la force de montera cheval et de tenir un bâton, il s'essaya contre les jouvenceaux du voisinage. Plusieurs fois il disparut, engagé dans des équipées lointaines, et sa pauvre mère en avait le cœur navré.
Une passe d'annes ayant lieu, de par l'ordre du duc de Bretagne, dans la ville de Rennes, un jeune inconnu s'y présenta et fit mordre la poussière à treize adversaires redoutables. Le quatorzième était le bme Renault du Guesclin. A son aspect, l'étranger recula, baissant humblement sa lance. L'étonnement, qui avait été général, cessa lorsqu'on apprit que le paladin n'était autre que Bertrand, le (ils du noble chevalier. Les acclamations des spectateurs lui décernèrent la couronne due au mieux faisant.
Leduc de Bretagne étant mort sans laisser d'enfants, Charles de Blois et le comte de Montfort se disputèrent son riche héritage. Bertrand s'empressa de se ranger sous les drapeaux de Charles de Blois, que le roi de France favorisait. Dans l'autre camp se trouvait Olivier de Clisson, ce terrible guerrier qui fut d'abord l'ami des Anglais, pour devenir ensuite leur ennemi le plus acharné, et prendre enfin l'épée de connétable quand elle échappa aux mains défaillantes de du Guesclin.
Au siège de Rennes, que pressait le duc de Lancastre, Bertrand, avec une audace inouïe, brûla le camp des Anglais. Charles de Blois, reconnaissant, l'arma lui-même chevalier.
I>es événements s'étaient compliqués par la mort du roi Jean. Comme nous l'avons dit plus haut, fidouard III, petit-fils, du coté maternel, de Philippe le Bel, prétendait avoir des droits à la cou-
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ronne de France. La guerre se ralluma. A la bataille de Cocherel, les soldats donnèrent, d'une voix unanime, le commandement général à du Guesclin. Le rusé Breton feignit une retraite : aussitôt, malgré l'avis du chef ennemi, le fameux Jean de Grailly, captai de Buch, les Anglaise! IcsNavarrais, leurs alliés, s'élancèrent à la poursuite des fuyards. Ils s'engagèrent dans un défilé où ils périrent presque tous. Le captai fut fait prisonnier et envoyé au nouveau roi de France, Charles V, dont messire Bertrand « étrenna ainsi la couronne. » Le roi lui prouva sa reconnaissance en le créant maréchal de Normandie et comte de Longueville.
La Bretagne était pacifiée; mais les troupes qui avaient pris part à la guerre s'étaient réunies sous le nom de grandes compagnies, pour ravager la France. Campées aux environs de Chaïons-sur- Saone, elles formaient un effectif de plus de trente mille hommes. Du Guesclin se chargea de venir à bout de cet embarras : il se mit bravement à la tête des routiers pour aller en Espagne, à la solde de Henri de. Transtamare, dépossédé par Pierre du tronc de Castille.
Voici en quels termes il harangua ces redoutables reitres du quatorzième siècle ; on verra quelle finesse il y avait dans son langage militaire :
« Seigneurs, vers vous ni envoyé le roy Charles qui, pour venger la mort de Blanche de Bourbon, sœur de la reine de France et de monseigneur de Bourbon, et pour faire repentir Pierre, le roy d Es- , pagne, qui l'avoit prise à femme et l'a fait cruellement souffrir sans sujet, a résolu de diriger son armée droit dans ses États. Il a plu au roy de me donner la charge de cette armée, et je m'adresse à vous, qui êtes renommés en chevalerie, en vous suppliant que, pour exhausser et maintenir notre foy, que le roy Pierre a trahie en accordant confiance aux juifs et aux Sarrasins, il vous plaise être de la partie. Frères et compagnons, après avoir causé tant de maux en France, pillé le pauvre peuple, ravi les femmes, tué les hommes, brûlé villes et églises, bien devons-nous à présent, ce me semble, faire service à Dieu pour nos âmes sauver. Sachez, seigneurs, que si vous me voulez croire et prendre pour compagnon, je vous ferai
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lous riches el acquérir honneur, et bien vous montrerai le chemin. »
Tous l'acclamèrent et le suivirent.
A quelque temps de là, 1 epée «le du Guesclin rendait une couronne à Henri de Transtamare, comme elle avait assuré celle de Charles V. Malheureusement pour Henri, il avait le caractère impétueux et irréfléchi. Ayant vu don Pèdre revenir avec l'appui de l'Anglais, il voulut marcher à l'ennemi, contre l'avis de son général. La bataille fut perdue. Entouré de quelques chevaliers, du Guesclin luttait encore. Enfin il fut forcé de se reudre au prince de Galles, qui le plaça sous la surveillance du captai de Buch.
— Eh bien! dit le captai, vous me prîtes à Cocherel, et je vous liens aujourd'hui.
— Oui ; mais, à Cocherel, vous fûtes mon prisonnier, et aujourd'hui vous n'êtes que mon gardien.
Du Guesclin repoussa l'offre de s'attacher au service de l'Angleterre, et il fixa lui-même sa rançon à cent mille florins.
— Par saint Georges ! vous vous estimez, messire ! s'écria le prince de Galles.
— Je m'estime ce que je vaux.
— Mais où prendrez-vous une telle somme?
— Je ne suis qu'un pauvre gentilhomme, il est vrai ; mais les rois de France et de Castille, le pape et le duc d'Anjou me prêteront les cent mille florins; et d'ailleurs, au liesoin, les femmes de mon pays fileront |>our payer ma rançon.
Du Guesclin ne se trompait pas : ce fut une femme, la princesse de Galles, qui voulut contribuer la première à sa délivrance ; elle le pria d'accepter le don de vingt mille florins. Chandos, le célèbre capitaine anglais, en offrit dix mille, et ses officiers suivirent son noble exemple.
Muni de la forte somme qu'il avait reçue, Bertrand partit, sur parole, pour Paris, afin d'aller y recueillir le reste de la rançon. Mais lorsqu'il revint à Bordeaux, où l'attendait le prince Noir, son escarcelle était vide... Sur sa route, il avait racheté quatre mille captifs français.
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Par bonheur pour du Guesclin, qui n'était pas ami du repos forcé, les souverains ses protecteurs acquitteront la dette.
Une seconde expédition en Espagne, dirigée par le valeureux Breton, assura définitivement le trône à don Henri. Cent mille écus d'or et le titre de connétable de Castille furent la récompense du général viciorieux. Pour ne pas perdre son temps il prit, au retour, plusieurs places fortes sur les bords de la Garonne. Enfin il arriva à Paris, où le peuple l'accueillit au cri de: Noël! Noël! Charles V envoya une députation au-devant de lui, le reçut avec les marques d'une vive amitié et lui présenta l'épée de connélable.
« Adonc s'excusa messire Bertrand grandement et sagement, et dit qu'il n'en étoit point digne, et qu'il étott un povre chevalier «I un petit bachelier auprès des grands seigneurs et vaillants hommes de France, bien que la fortune l'eût un peu avancé. — Là, lui dit le roi, qu'il étoit ainsi ordonné et déterminé de tout le conseil de France, lequel il ne vouloit pas briser'. »
Pour ne point désobliger le roi, Bertrand accepta la charge de connétable, et il n'en resta pas moins le meilleur soldat de son armée. Il continua à guerroyer, et notamment reprit devant Soubise le captai de Buch. Arrivé au déclin delà vie, son courage avait encore la verdeur de la jeunesse. « Sire, disait-il à Charles V, je suis vieux, mais non las. » Pour comble d'honneur il fut invité par son doux maître à servir de parrain à Louis d'Orléans, l'un des nobles fils de France. Depuis ce jour, Charles V n'appela plus du Guesclin que « son compère. »
Le 15 juillet 1580, le camp des Français, établi devant ChAteauneuf-Randon, était plongé dans la consternation. Du Guesclin se mourait, sous l'étreinte d'une fièvre continue.
— Ne m'oubliez pas, mes amis, dit-il à ses compagnons d'armes. Happelez-vous surtout, en quelque pays que vous fassiez la guerre, que votre devoir est d'épargner les gens «KÉglise, les femmes, les enfants et le pauvre peuple.
Cela dil, messire Bertrand demanda son épée de connélable, la
» Chronique* <!<• J. :m Proiuonl.