BAYARD
sur le village et y répandirent l'alarme. Bavard, soutenu par son seul courage, fut bientôt à cheval; mais la position n était plus lenable. Il ordonna à ses lansquenets d'abandonner les bagages et de se diriger en toute hâte sur Biagrassa; et lui-même, à la tête de ses gendarmes, il soutint le choc de l'ennemi. Trois jours après, le mouvement de retraite continuait sur une plus large échelle. Le principal corps de l'armée française avait quitte Biagrassa, et Bavard était resté à l'arrière-garde. « Toujours le visage droit aux ennemis et l'épée au poing, H leur donnoitplus de crainte qu'un cent d'autres; mais comme Dieu le voulut permettre, la pierre d'une arquebuse vint le frapper au travers des reins et lui rompit tout le gros os de l'échine. Quand il sentit le coup, il se prit à crier : — Jésus!... Hélas! mon Dieu, je suis mort ! — En même temps, il saisit son épée par la poignée en signe de croix, en disant tout haut : — Miserere mei, Deus, secundum magnam misericordiam tuam. — Puisil devint tout blême et manqua de tomber, mais il eut encore le cœur de prendre l'arçon de sa selle et de s'y tenir jusqu'à ce qu'un jeune gentilhomme, son maître d'hôtel, l'eut aidé à descendre et l'eut mis sous un arbre. » Il vécu! encore trois heures dans cette jK>silion, et malgré d'inloléra bles souffrances, il eut la force de consoler ses pauvres serviteurs, qui fondaient en larmes.
Bientôt les Espagnols parurent, et, en face du héros expirant, le marquis de Pescaire, leur général, déplora tout haut sa victoire. Ce n'était pas un capitaine du roi de France qu'il voyait étendu à ses pieds, c'était le plus noble et sans doute le dernier représentant de cette antique chevalerie qui réunissait en idée, sous la môme bannière, tous les guerriers du monde chrétien.
... La ville de Grenoble se porta tout entière au-devant des dépouilles mortelles de Bavard, et ce fut une solennité à la fois triomphale et funèbre (pie ce retour du héros mort dans sa ville natale, et au milieu d'une population désolée. « On eût dit, durant un mois, que le peuple du Dauphiné n'altcndoit qu'une ruine prochaine, car on ne faisoit que plorer et larmoyer; et cessèrent fêtes, danses, banquets et tous autres pusse-temps. Las! ils avoient bien raison, car plus grosse perte ne pouwit advenir pour le pays. »
MARGIiElUTK II K VALOIS
Oui, répétons-le après le naïf et touchant historien du chevalier Bayard : « Ils avaient bien raison ! » Et disons plus : Quand de tels hommes disparaissent du monde, ce n'est pas seulement le pays, c'est l'humanité tout entière qui doit porter leur deuil.
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La Marguerite des Marguerites! Tel est le nom que donnait à celle princesse son frère François I", qui se connaissait en esprit, en grâce, en élégance. Il voyait en sa sœur le type d'une perfection rêvée et cherchée par quelques femmes de celle époque, l'image vivante de la libre et aventureuse Renaissance ; il voyait aussi en rlle sa propre image reproduite avec une curieuse ressemblance, cl peut-être embellie.
Marguerite, de Valois, dans les jiorlraits du temps, nous rappelle étrangement son frère. Même expression de physionomie, même caractère des traits longuement accusés. Cette figure est fine et intelligente comme celle du vainqueur de Marignan, plus douce, plus attrayante peut-être ; ce n'est pas la beauté qui nous ravit vers elle, c'est le charme plus sûr de son éternel attrait.
Au moral, Marguerite tient encore beaucoup du frère qu'elle préférait, et qu'elle accompagna toujours de la tendresse un peu maternelle d'une sœur aînée. Elle eut ses meilleures qualités sans qu'aucun des défauts fraternels altérAlsa gracieuse nature. Comme lui, elle se sentait un cœur ouvert aux idées chevaleresques ; comme lui, elle avait un esprit souple, facile, amoureux du nouveau et du grandiose Elle éprouva avec autant de vivacité cette curiosité inquiète qui s'inléressaitaux merveilles imprévues «le l'art ressuscité, comme au gain d'une bataille ou au succès de négociations diplomatiques; elle res-
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sentit également ce royal penchant pour les poêles et pour les artistes qui, chez nous, est particulier à la race des Valois. Elle eut sa part, elle prit sa place, dans le mouvement de la Renaissance, auprès du souverain qui dirigea ce mouvement en Franc*?, et que nous nous re- 'présentons encore à la tète d'une élite d'artistes, marchant en avant dans la route glorieuse de l'inconnu.
Une pareille sympathie d'idées devait étroitement unir ces deux Ames. L'affection de Marguerite pour son frère fut fidèle et de toutes les heures; c'est l'affection la plus sincère, la plus désintéressée qu'ait trouvée ce roi si souvent trompé par ses ministres et ses favorites. Ci lle qu'il appelait encore sa mignonne ne lui eût donné que les meilleurs conseils s'il l'avait toujours écoutée, si toujours, comme une gardienne de ses destinées, il l'avait eue près de lui. Que de fautes elle lui eût épargnées ! Et qui sait si cette influence trop courte n'a pas été plus d'une fois salutaire à la nature excessive de François 1"? Marguerite jwuvait d'autant mieux conseiller son frère et lui montrer ses faiblesses qu'elle apercevait mieux que personne les grandeurs du roi-chevalier; elle l'admirait plus que tous les princes du siècle. Jamais elle n'était plus fière ni plus heureuse qu'auprès de lui ; c'était pour elle une fêle toujours nouvelle que d'accompagner François à Saint-Germain, à Fontainebleau, à Chambord. Ses lettres, récemment publiées, abondent en expressions d'une tendresse exquise et délicate, et qui n'avait rien d'aveugle ni d'intempérant. C'est l'épanchement d'une nature aimante et qui sait aimer jusqu'au dévouement et au sacrifice.
L'occasion du sacrifice ne lui vint jamais, mais le dévouement ne lui coûta pas. Après Pavie, lorsque François fut fait prisonnier et conduit en Espagne, Marguerite languit d'isolement et de regret. Elle prit à tâche de secourir ce frère et de lui témoigner son zèle dans ces ardentes paroles : « Quoi que ce puisse être, jusqu'à mettre au vent la cendre de mes os pour vous faire service, rien ne me sera ni étrange, ni difficile, ni pénible, mais consolation, repos et honneur. » Faut-il dire, à la honte des politiques de ce temps, qu'elle réussit peu dans sa mission d'Espagne, malgré cet élan de franchise et de loyauté? Elle eut affaire aux plus perfides des hommes d'État, à
ceux qui avaient fait de la dissimulation un art, et de la mauvaise foi une science. A j>eine la laissa-t-on voir son frère. A son grand déplaisir, sur les instances de François lui-même, Marguerite dut s'éloigner et retourner en France, s'arrachant de la prison de Madrid plutôt qu'elle n'en sortait volontairement. Elle eût voulu rester près du captif et du malade, ne dût-elle avoir que « place de laquais auprès de sa litière. »
En France, elle ne retrouvait, en effet, rien de [dus cher que son frère, dont elle attendait la délivrance avec une touchante anxiété. Mariée une première fois au duc d'Alençon, elle n'avait pu estimer ce prince frivole et méprisable. Quand il mourut, après avoir fui comme un lâche à la bataille de Pavie, elle put le regretter, mais sans que ce souvenir tourmentât toujours sa jx'nsée. Son second mari fut plus digne d'elle ; ce fut Henri d'Albret, roi de Navarre. Elle régna à Pau, comme plus tard une autre Marguerite qui ne la valut pas ; elle eut sa petite cour, qui compta auprès de la cour de François I", si éclatante et si pittoresque. A Pau elle se lit aimer de tous, comme à Paris, comme à Alençon.
Elle y transporta cet esprit large et libéral de la Renaissance qu'elle possédait au suprême degré ; elle y acclimata toutes les qualités fines et solides de sa flexible intelligence. Brantôme, peu scrupuleux d'habitude, et qui cej)endant a été désarmé par la pureté de celte vie irréprochable, a dit, en rendant hommage à Marguerite : « C'était une princesse de grand esprit et fort habile, tant de son naturel que de son acquisilif. »
De bonne heure, auprès de sa mère, Louise de Savoie, Marguerite de Valois avait reçu une éducation des plus conformes aux idées ambitieuses d'un temps qui aspirait à l'universel renouvellement; c'était un peu une éducation encyclopédique, comme on dirait maintenant. Le latin et le grec y figuraient en première ligne; l'espagnol et l'italien y intervenaient. 11 s'y mêla de l'hébreu. Tout cet attirail de science épouvanterait les femmes de nos jours, et pourtant bien d'autres princesses, d'autres femmes illustres et charmantes, passèrent sous celle austère discipline. Souvenons-nous de Jane (îrey et de Viltoria Colonna. Marguerite fut donc aisément, de plain-pied et
comme par la vertu de sa nature, la protectrice, l'interprète, le bon génie de tous ceux qui, tournant le dos au moyen âge agonisant, s'avançaient, lyre ou palette en main, science ou poésie en tête, à la recherche d'un monde nouveau, à la conquête d'une terre promise. Cœurs vaillants, audacieux, héroïques, à l'unisson desquels battirent des cœurs de rois et de princesses, Ames indépendantes de savants et de poètes, vous avez toujours trouvé un écho dans l'àme éternellement jeune de Marguerite.
Quels sont ses favoris, ses préférés? Des artistes, des érudils, de (jcntilx rimeurs : Marot, Rabelais, Philibert Delorme, Jean Cousin, Jean Huilant, pour qui jamais elle ne fut avare de ses encouragements ni de ses sourires. Elle s'attacha aux du Bellay, celle dynastie de poètes Plus haut placé dans son estime, Érasme fut pour elle un ami, un conseiller; leur correspondance eut assez de suite et d'étendue. Érasme appréciait à sa valeur sa royale admiratrice, et il n'est l ien de plus noble et de plus louchant que de voir cet homme âgé prendra plaisir à s'entretenir avec cette jeune femme, et celle princesse du sang de. France rendre hommage à celui qui lui, de son temps, le roi de la littérature, monarque sans rivaux d'un trône sans prétendants.
Des deux parts l'honneur était égal, et, il faut le dire à la gloire des souverains du seizième siècle, Marguerite n'était pas une cxcej>lion ; mais cette ouverture d'intelligence, celte largeur de vues ne méritent pas moins d'êlre signalées. La reine de Navarre était bien de son époque; peut-être même la dé|Kissait-elle sur quelques points. Ici commencerait une controverse où nous croyons inutile de nous engager. Bornons-nous à faire remarquer chez Marguerite un instinct de tolérance fort rare dans un siècle si hardi sous d'autres rapports. Cet instinct existe sans doute, mais chez combien de personnages historiques? On les compte. Marguerite fut douée de celle vertu des temps modernes. A Paris, elle protégea les esprits émi
* Kli-ve cl amie îles meilleurs écrivains «le mw époque, Marguerite fut aussi un écrivain à sa manière. Elle nous a laissé des contes où le goùl, un peu libre du temps, a trop marqué son influence, mais qui n'en restent pas moins des pages d un style naïf, grtcifttl, aisé et vraiment français.
MARf.milTE DE VALOIS
ni
nento, sans distinction de secte. Calvin, Guillaume Budé, Jacques, Le Fèvre d'Etaples, les imprimeurs Robert et Henri Estienne, tous plus ou moins suspects d'hérésie, se rencontrèrent chez elle. Faut-il en conclure qu'elle-même s'était livrée aux suggestions de ces novateurs? Ne favorisait-elle pas dans la plupart d'entre eux le lettré plutôt que l'homme de parti? Plus tard enfin, lorsque dans sa cour de Pau elle ouvrit un asile aux persécutés, fit-elle autre chose que de céder à des sentiments de large et impartiale humanité? Pourquoi mettre en doute sa foi catholique? L'Hôpital n'a-t-il pas montré en sa personne l'accord de l'orthodoxie et de la tolérance? Mais cet effort supérieur d'une intelligence qui se met au-dessus des haines de parti était peu compris à cette date. Marguerite trouva des dénonciateurs en Sorbonne. Les derniers scolastiques se livrèrent contre elle à une vengeance de cuistres; ils la firent jouer, sur le théâtre de Navarre, dans une de leurs comédies latines. François 1" voulait châtier cetlr insolence; Marguerite pardonna. Mais ce fait ne fut pas isolé; les dénonciations, les calomnies se succédèren t. Elles eurent des interprètes à la cour. Anne de Montmorency, ce vaillant soldat, ce malheureux général, cet homme a la nature mélangée d'Apres défauts et de rohustes qualités, fut le plus violent contre la reine de Navarre. François I" répondit à ses emportements en homme d'esprit et de sens: « Ne parlons point de celle-là; elle m'aime. Elle ne croira jamais que ce que je croirai et ne prendra jamais de religion qui pré» judieie à mon Étal. » Comment supposer que Marguerite se fût séparée du frère auquel elle avait lié sa vie par des nœuds d'affection si étroits î Sans reproduire contra elle ce vieux reproche d'hérésie, laissons la gloire de la tolérance à celle qui fut digne d'être la grand' mère de Henri IV, comme elle était vraiment digne d'être la sœur de François I".
Ainsi, nulle tache à cette aimable renommée. Pure et charmante figure que nous quittons avec autant de regret que le siècle dont elle ne pourrait se détacher, siècle enthousiaste, ardent, débordant d'allégresse cl de sympathie ; Age de l'illusion, de la fécondité, de la verdeur, de l'espoir infini ; seconde jeunesse du monde, et que l'on a si bien appelée du beau nom de Uenamanrc!