‹ Les célebrités françaisesChapitre 51 sur 208 · RABELAIS · texte numérisé non relu

RABELAIS

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Il est rare qu'on voie dans Rabelais autre chose qu'un grotesque, un moine dissolu, grand ami de la « dive bouteille, » un rieur impitoyable qui s'épanouil la rate devant les folies et les misères humaines.

Pour nous, l'auteur de Pantagruel est un des plus grands penseurs qui jamais aient existé, un des esprits les plus hardis comme les plus

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prudents qui jamais se soient heurtés aux vices d'une époque violente et raffinée à la fois, où la société, travaillée par des novateurs, allait se précipiter tète baissée dans la voie sanglante des guerres civiles et où, à travers des convulsions inouïes, les éléments nouveaux se dégageraient de l'ordre ancien.

Rabelais appartient à la race de Lucien. Comme lui, il venait saper les autels des faux dieux : mais, moins libre de s'exprimer clairement, car la Sorbonne veillait, il dut envelopper du voile ingénieux des symboles et du déguisement des noms la satire mordante qu'il voulait diriger con're les divers ordres de l'État. Il lui fallait, en frappant, amuser ceux-là mêmes qu'il désignerait à la risée publique et faire que ni prince, ni cardinal, ni moine, ni docteur, ne se reconnût sous d'assez transparentes allégories. Au reste, les commentateurs, auxquels Rabelais s'est diverti à tendre des pièges, ont exagéré la portée de ses épigrammes. Il se complut parfois à suivre tout simplement sa fantaisie, et, s'il aspira à récréer et corriger ses lecteurs, il se donna aussi le plaisir de se divertir jwur sa bonne pari.

Il est très-curieux d'observer qu'à cette époque toute liberté de |>enser, toute révolte, venait d'hommes qui avaient )>orté la robe de bure du moine. Martin Luther, François Rabelais, avaient grandi à l'ombre du couvent.

Le quinzième siècle allait se terminer quand Rabelais le Tourangeau naquit près de Chinon, en un lieu obscur où son père, dit-on, exerçait la profession decabaretier, à l'enseigne de la Lamproie. S'il était vrai, ce petit commencement pourrait expliquer la sympathie «pie François ressentit toujours |>our le contenu des flacons. Il esl probable que son enfance avait entrevu les compagnons de Grangousier, les intrépides buveurs. Par quelle fantaisie ou quelle ambition sou père voulait-il faire de lui un moine? C'est ce que l'histoire ne dit j>as. Chez les cordeliers de Fontenay-le-Comte, il travailla rudement, réparant le temps qu'il avait perdu dans les couvents de Seuillé et de la Bamelte. Il eut de fréquents démêlés avec les moines, qui sans doute lui trouvaient trop de savoir et pas assez de discipline. Un tour indigne qu'il joua en se substituant à la statue do saint François et recevant, à la place du bienheureux, les hommages dos paysans.

HÀIIKLAIS

irrila les Cordeliers, qui jetèrent re mauvais plaisant dans Yin-pacr. Rabelais en eût eu peut-être pour le reste de ses jours sans l'intercession du pape Clément Vil, qui l'autorisa à passer dans l'ordre de Sainl- Benoît. Les Bénédictins et leur abbaye deMaillezais ne convinrent pas davantage à l'humeur vagabonde et frondeuse de François : un beau jour, il trouva moyen de s'enfuir, et il arriva à Montpellier, lieu d'asile où l'on pouvait se permettre toutes les licences de la vie d'étudiant. Pressé du besoin d'argent, Rabelais tira parti de son savoir pour faire «les cours particuliers où il eut bon nombre d'auditeurs, et, en outre, pour donner une édition de quelques traités d'Hippocrate traduits en latin. Sur ces entrefaites, le chamelier Duprat s'étant avisé de sévir contre la Faculté de Montpellier en suspendant ses privilèges, on lui députa Rabelais. Ce fut une excellente idée. Jaloux de justifier la confiance de ses camarades, mais n'ignorant ps quelle peine il aurait à se faire admettre chez un si haut personnage, Rabelais s'affubla d'une barbe grise et d'une robe verte, et alla se promener, dans cet accoutrement, devant l'hôtel du chancelier. Son costume ne tarda pas à attirer l'attention. Rabelais, interrogé, parle latin au portier, grec à un latiniste, hébreu à un helléniste. Duprat est averti; il s'émerveille et ordonne qu'on lui amène cet étrange polyglotte. On doit bien penser que le chancelier, qui avait ri, fut désarmé. C'est en souvenir de cette aventure qu'à Montpellier les aspirants au doctorat revêtent la robe de Rabelais.

Il suivit à Rome le cardinal du Bellay, qui s'y rendait comme ambassadeur. Rabelais se livra assez imprudemment à son humeur satirique pour avoir compris la nécessité de se soustraire par la fuite à la sollicitude de l'Inquisition. En pareille occurrence, on ne se préoccupe pas des ressources financières : on dit donc qu'en arrivant à Lyon notre homme ne savait comment faire pour revenir h Paris, mais que son imagination lui suggéra le moyen suivant, quelque peu aventureux : Rabelais entra dans une hôtellerie, demanda une chambre écartée, se mit à y faire de petits sachets en papier sur lesquels il écrivit : Poison pour le roi, — Poison pour la reine, — Poison pour le Dauphin. Il s'était arrangé de façon à être vu. Aussitôt grande rumeur, on arrêle notre Rabelais; il dit qu'il a

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