LES ESTIENNE
De même qu'on se plail à suivre, dans certaines raei's royales, l'hérédité du génie et du courage, de même il y a un véritable in-
1S<3 LES KST1EM .\ K
térèt à étudier la destinée et les travaux d'une famille célèbre où l'on tint à honneur de perpétuer la môme industrie, ou plutôt le même art.
Qui plus ijue les Kstienne offrit l'exemple de celte constance héréditaire? L'imprimerie, telle qu'ils la pratiquèrent, les mil à la létti de leur siècle, dans un commerce suivi avec les rois et les savants. Personne, on peut le dire, ne contribua plus que les Eslienne au progrès des lettres en France.
C'est à Paris, en 1505, qu'Henri I" Eslienne, souche de cette tribu d'imprimeurs illustres, fonda son atelier, dans le docte quartier Latin. Il débuta par Y Abrégé de l'Arithmétique de Roëee. Sa marque était les anciennes armes de l'Université, un écu chargé de trois Heurs de lis, avec une main sortant d'un nuage el tenant un livre fermé. La devise était: Plus olci quam vini*. Henri attachait tant d'importance à la correction des épreuves, qu'il voulait 1rs revoir toutes lui-même, el qu'il les soumettait en outre aux savants qui fréquentaient sa maison.
Ses trois lils, François, Robert et Charles, exercèrent la même profession. Robert fui le plus célèbre de tous. Il s'adonna avec ardeur aux éludes li Itéra ires, el non-seulement il possédait le latin et le grec, mais encore il connaissait à fond l'hébreu. Sa femme Pélronillc, fille de l'imprimeur J0S8C Radius, était elle-même fort instruite, el enseigna le latin à ses enfants ainsi qu'à ses domestiques : si bien que chez Robert Kstienne on se fût cru dans une maison de l'ancienne Rome. Le Thésaurus Ihujux latinx fil le plus grand honneur à la profonde érudition de Robert, qui, non coulent du succès présent, introduisit, à chaque édition, dans cet ouvrage, des changements et des améliorations. Nommé, en 1530, imprimeur du roi pour le latin et l'hébreu, investi de la confiance de François I", il fut moins heureux en ce qui concernait ses impressions et réimpressions de la Bible; les docteurs de la Sorbonne s'alarmaient de voir se multiplier les exemplaires d'un livre où leurs adversaires cherchaient des arguments contre eux. Inquiété sur l'orthodoxie de ses croyances et n'ayant plus
i l'Ius «I Imita i[Uc île vin.
LKS KSTIKNNK 1-27
François 1" pour le proléger, Robert prit le parti de se retirer à (ienève avec sa famille en 1552. Il embrassa la réforme, fut reçu bourgeois de la ville, et mourut le 7 septembre 1559. Nous n'avons pas à faire ici le relevé de tout ce qu'il a imprimé de livres classiques; il nous sufiira de dire qu'il fut en quelque sorte le restaurateur de l'antiquité.
Son frère Cbarles Estienne, qui, pendant un séjour à Venise, s'était lié avec Aide Manuce, fut aussi un savant et un habile imprimeur. Mais il parait que le mauvais étal de ses affaires le fit mettre au Chàtelet, où il mourut.
La vie d'Henri II Estienne, lîls de Robert 1", fut extrêmement agitée et se termina dans un lit d'hôpital, à Lyon. Henri II fut, parmi les Estienne, celui qui montra le plus d'ardeur pour le grec. Il l'apprit par vocation, avant le latin. De longs et nombreux voyages en Italie lui permirent d'amasser un fonds immense de notes qu'il mit en usage pour ses publications lorsqu'il eut réussi à obtenir de la Sorbonne un privilège d'imprimeur. Ses deux principaux titres aux louanges de la j>ostérité furent son Dictionnaire de la langue grccuuc et son ouvrage de la Précellencc du langage franroix, qui lui valut, d'Henri III, une gratification de trois mille livres. Tout cela n'empêcha pas Henri II Estienne de s'épuiser dans la lutte inégale que lui lit subir la pauvreté. Les voyages étaient son unique remède contre le chagrin, mais les voyages ne sont pas un remède contre la pauvreté.
Nous comptons encore quatre Estienne qui suivirent cette carrière de l'imprimerie, où l'on trouvait alors plus d'honneur que de profit. Un cinquième, le dernier, ou du moins le dernier qui soit connu, Antoine Estienne, était petit-fils d'Henri II. Né à Genève en 1594, il vint à Paris à l'âge de dix-huit ans ; et, étant rentré dans le sein de la religion catholique, obtint, en Mil 4, le litre d'imprimeur du roi et du clergé, avec une pension de cinq cents livres que lui fit accorder le cardinal Duperron. Devenu infirme, Antoine sévit force de solliciter une place à l'Hôtel-Dieu. Il y mourut en 1 074, étant âgé de quatre-vingts ans.
Ainsi s'éteignit cette dynastie de la pensée et du Iravail. Elle linil
m AMYOT
tristement et pauvrement; mais sa gloire a survécu... Est-il uni' richesse plus durable?