AMYOT
Paris; il lui donna, en outre, plusieurs abbayes et l'éleva au siège d'Auxerre, malgré l'opposition de Pie V, qui ne jugeait pas suflisanLs les titres cléricaux du nouvel évèque. On prétend aussi que la reine mère s'opposa à une des nombreuses laveurs qui pleuvaienl sur la tête d'Amyot, et qu'elle menaça de « faire bouquer ce |>elil prestolet qui osait lui tenir tète. » Quoi qu'il en soit, l'orage passa, et Amyot resta nanti des dons du roi. Son avidité à cet égard était insatiable ; il demandait toujours. « Kh quoi, mon maître, lui répliqua une fois Charles IX, vous disiez que si vous aviez mille écus de rentes vous seriez content ; je crois que vous les avez et plus. — Sire, répondit Amyot, l'appétit vient en mangeant. » Celte réponse est devenue un proverbe et malheureusement une règle de conduite pour bien des hommes. L'excuse de l'avidité d'Amyot est dans sa munilicence envers ses parents, dans ses achats continuels de manuscrits et dans les dépenses considérables qu'il lit pair embellir sa cathédrale. En ce qui le concernait, il était très-simple et très-frugal.
Henri III lui conféra un nouvel honneur en le nommant commandeur de son ordre du Saint-Esprit, le dispensant de faire preuve de noblesse; mais Amyot se trouva, pour son malheur, aux états de Blois cl au conseil secret où fut décidée la mort des deux de Guise. Bien qu'il eûl condamné ce crime politique, on l'accusa d'y avoir trempé, et les habitants d'Auxerre, animés contre lui par des prédications furibondes, lui firent de grandes peines. Ainsi, vers la fin de sa vie (0 lévrier l'»95), cet homme qui avait joui d'une si éclatante faveur, était pauvre et délaissé. Ceux qui lui ont reproché d'avoir eu la faiblesse de taire son origine obscure ne peuvent nier qu'il l'ait rappelée lorsqu'il légua douze cents écus à l'hôpital d'Orléans, « en reconnaissance de la charité » qu'il y avait éprouvée.
Amyot n'eut pas le génie de l'invention ; il n'était à l'aise qu'avec un modèle sous les yeux. Eu revanche, ses traductions, qui ont tint avancé et si bien lixé la langue confuse du seizième siècle, prient un cachet de durée qui les fera toujours lire. 11 n'a pas suivi l'exemple déplorable que lui donnaient ses contemporains en affublant le français de tours étrangers, d'emprunts faits à l'espagnol, à l'italien, au
grec, au lalin et môme au patois gascon. Il dégagea celte langue simple et nerveuse de ces oripeaux et de ces scories ; il la fixa. Montaigne, Fénelon, Buffbn et bien d'autres lui ont rendu ce témoignage, confirmé hautement par l'Académie française, quand, au moment de commencer son fameux Dictionnaire, elle mit Amyot en tète de la
liste des plus purs écrivains français.
Voici, entre autres, l'appréciation de Vaugelas sur Amyot, appréciation qui, dans une telle bouche, a une véritable autorité :
a (Jucl le obligation ne lui a |kis notre langue, n'y ayant jamais eu personne qui en ait mieux su le génie et le caractère que lui, ni qui ail usé de mots et de phrases si naturellement françaises, sans aucun mélange des façons de parler des provinces, qui corrompent tous 1rs jours la pureté du vrai langage français. Tous ses magasins et tous ses trésors sont dans les œuvres de ce grand homme. »
S* E* IÎIJ — MORT K* lâfï
François de Guise a trop fait pour la France dans la première et la plus glorieuse j«irtie de sa vie pour qu'il n'ait pas sa place dans un livre impartial comme le noire.
Issu de cette famille lorraine qui avait fait une si rapide fortune à la cour de France, le fils aîné de Claude, duc de Guise, était au premier rang de la noblesse par le crédit des siens et la faveur royale. Tout jeune encore, il surpassait les seigneurs de son ilgc par son précoce génie. Séduction, beauté, grâce, esprit, rien ne manquait a celui qu'on appelait alors le prince de Joinville. Il se prépara de bonne heure aux chosi* de la guerre, et, par de longues études, développa son talent inné de capitaine. Ce jeune homme, sur qui toute la cour avait les yeux fixés, qui partout était le premier, aux bals
comme aux tournois, ne rêvait qu'exploits et faits d'armes. Souvent il s'enfermait pour approfondir l'art militaire avec son ami (iaspard de Coligny, et il discutait avec lui sur le mérite relatif des bons généraux du temps. Inutile de dire qu'ils cherchaient leurs sujets de comparaison dans l'année de Charles-Quint. Qui valait mieux de Pescaire ou d'Antoine de Leyve? La France n'avait rien à leur opposer alors ; elle attendait François de Guise.
•Ce jeune prince s'exerçait bravement avec Coligny; c'était comme une rivalité d'honneur. L'ennemi ne les éprgnait pas; François fut souvent blessé. Au siège de Montagne, il serait mort sans l'énergique décision d'Ambroise Paré; tous les autres médecins l'abandonnaient.
Avec le règne de Henri commence réellement la vie glorieuse de François. Ce n'est plus un enfant, c'est un homme; ce n'est plus un soldai, c'est un capitaine. Le prince de Joinville est devenu duc de (mise par la mort de son père, le vieux Claude de Lorraine. Après le roi, après le connétable de Montmorency, il marchait le premier en France; nulle famille n'était plus puissante que la sienne. Sa nièce, Marie Stuart, allait être liancée au Dauphin ; par ses frères, le grand prieur et ie cardinal de Lorraine, il propageait sa renommée parmi les marins et dans le clergé. Ses deux autres frères, le duc d'Elbeuf et le ducd'Aumale, étaient ses seconds à Farinée. Guise se vit, dès le début du nouveau règne, chargé des plus importantes missions. Il fut envoyé à Metz pour défendre contre Charles-Quint cette nouvelle conquête; il sut se faire chérir des habitants comme de ses soldats. Les sacrifices venaient au-devant de ses désirs ; il avait le secret de la ftopularité, le prestige irrésistible, et toujours il le conserva. A Met/, cet ascendant le servit à merveille. Transportés par ses paroles, les bourgeois se défendirent comme des héros; les soldats redoublèrent «le zèle et d'activité. Deux mois d'un siège opiniâtre ne les ébranlèrent pas. Pendant plus d'une semaine on tira quatorze mille coups de canons contre la ville; cela n'y (il rien. Charles-Quint fut obligé de battre en retraite après un assaut désastreux et d'entraîner comme en déroute son armée décimée. Les Espagnols avaient fui devant Guise plutôt que devant son armée; son cri de guerre dispersait souvent
sos ennemis. Ce sucées était éclatant; il faisait de Guise un grand homme, presque un sauveur. Sa gloire fut immense; la reconnaissance d'Henri II était sans limites.
Charles-Quint recommença la guerre en Artois. Guise lui fut encore opposé; il contribua à la victoire de Renty, qui pourtant n'aurait pas été remportée sans une soudaine inspiration de Gaspard de Coligny, un grand général qui s'annonçait avec moins d'éclat, mais avec un talent égal. Le résultat de eette journée accrut encore la gloire du jeune duc ; il n'en perdit rien dans la malheureuse exj>édilion d'Italie. A son retour, la France était menacée plus que jamais. La défaite de nos meilleures troupes à Saint-Quentin ouvrait le royaume à Philippe II. Le duc de Guise reforma l'armée et prépara la France à se venger d'une malheureuse campagne. Il fallait un coup d'éclat. Un génie vulgaire eût songé à reprendre Saint-Quentin ; Guise jeta les yeux sur Calais, depuis si longtemps occupé par les Anglais. Calais céda au bout de sept jours. Cette fois Guise devenait un libérateur; le peuple, qui aime la gloire des armes jusqu'au vertige, était affolé de ce héros, qui avait pris la dernière revanche sur In vieille usurpation des Anglais. C'était une ivresse de tous les cœurs ; jamais aucun souverain ne fut plus acclamé, plus fété que le duc de Guise à son retour. Soutenu par l'amour d'un peuple entier, il pouvait tout espérer, tout oser un jour!
Le siège de Thionville termina ses exploits militaires ; les guerres contre l'étranger vont cesser par le traité de Gîteau-Cambrésis. La vie politique de François de Guise va s'ouvrir avec le règne de François II.
Le mariage du roi avec la nièce des princes lorrains leur donna l'autorité suprême. François H n'écouta que leurs conseils et se mil sous leur dépendance. 11 y eut bientôt au Louvre « trois rois «le France, » comme «lisait un officier huguenot. Les affaires civiles étaient confiées au cardinal de Lorraine, les affaires militaires revenaient au duc de Guise. Le roi avait dit au Parlement : « C'est à mes oncles qu'il faut désormais demander des ordres. » Le duc se trouvait à sa place, et, maître du pouvoir absolu, peut-être roulait-il les desseins ambitieux qui avaient depuis longtemps agité sa famille ; mais
I3i FRANÇOIS DE GUISE
il pouvait attendre le moment de faire valoir ses prétentions généalogiques. La couronne et le sceptre ne pouvaient manquer à celui qui avait déjà l'autorité royale.
Guise eût pu se croire au comble de ses vœux ; tous ses rivaux étaient éloignés. Montmorency, le grand favori des règnes précédents, était en disgrâce; il avait entraîné dans sa chute toute la famille de Châtillon, mal vue à la cour. On lui avait enlevé la grande maîtrise pour la donner à François de Guise. On s'attachait également à blesser et à rebuter de toute façon les princes du sang, Louis de Condé et Antoine de Bourbon. Le cardinal et son frère se permettaient tout, osaient tout. Ils avaient pour eux le clergé, le peuple, l'armée, dont ils flattaient les instincts belliqueux ou fanatiques ; car ils s'étaient faits non-seulement les chefs des catholiques contre les protestants, mais les représentants de l'intolérance et de la persécution. Ils disposaient à leur gré des forces les plus vives de la nation ; mais un nombreux |>arti se formait déjà contre eux, un parti de mécontents qui se recrutait dans la haute noblesse, la petite noblesse de province, même dans le tiers, et qui prenait ouvertement pour chefs le roi de Navarre et le prince de Condé. Les huguenots persécutés, qui n'étaient pas en petit nombre dans la noblesse, nourrissaient une haine implacable contre leurs puissants ennemis. De tous ces mécontentements, de toutes ces rancunes, de toutes ces colères, sortit une conspiration dirigée par le prince de Condé, et qui fut moins un soulèvement protestant qu'un mouvement politique ; ce fut ce qu'on appela le Tumulte d'Amboixe.
On sait l'issue tragique de cette conspiration avortée, les supplices sans nombre, les massacres quotidiens durant un mois. Le duc de Guise eut quelques retours de clémence pendant ces tueries ; mais il revenait bientôt aux avis sanguinaires de son frère, et il assuma sa part de ces cruautés sans exemples depuis Charles VI. « Il fut lent à la pitié, » comme un ambitieux chez qui les vertus devaient être toujours inférieures aux talents.
Son acharnement contre le prince de Condé ne fit qu'accroître les divisions du royaume. Faire arrêter un prince du sang, le faire condamner à mort, c'était lancer un appel à la guerre civile. Ce fut en-
core le duc de Guise qui fournit à la révolte impatiente l'occasion de se déclarer. Le massacre d'une troupe de protestants, commis sous ses yeux et par ses gens à Vassy, fit éclater la guerre.
La mort de François II avait fait perdre aux princes lorrains quelque peu de leur pouvoir. Pour se fortifier contre leurs ennemis, ils s'étaient rallié le connétable de Montmorency. Guise, Montmorency et Saint-André formaient ce qu'on appelait le triumvirat. Ils surent aussi se rattacher le faible Antoine de Bourbon ; c'en était fait. La guerre civile avait commencé, et ces généraux, et ces capitaines, et ces braves soldats, qui auraient dû marcher ensemble contre nos ennemis de l'Espagne et de l'Empire, allaient tourner les uns contre les autres des armes fratricides. Après avoir été le général de la France, Guise n'était plus qu'un chef de parti. Dans celte dernière période de sa vie, il nous parait plus près de ses glorieux commencements qu'à l'heure où son despotisme en fit une sorle de roi de France, mais cruel et détesté.
François de Guise devait gagner encore une bataille, celle de Dreux ; mais ce fut une victoire de guerre civile, une triste victoire. Souvent l'amertume et le dégoût montaient au cœur de cet homme, qui avait une haute idée de lui-même. Il n'ignorait pas la malveillance timide de la cour; il se savait haï et il sentait le plus âpre désir de se mettre au-dessus des haines et des envies. Son ambition était douloureuse et triste; vainqueur des huguenots, il était peut-être à la veille de saisir la couronne, quand la mort vint le foudroyer.
Un criminel, comme il s'en miconlre dans tous les partis, un aveugle fanatique, Pollrot de Méré, conçut le projet d'assassiner l'ennemi de sa foi religieuse. II se fit présenter à M. de Guise comme un néophyte impatient d'abjurer. Guise l'accueillit avec faveur ; il lo traita avec bonté et se plut en sa compagnie. Poltrot ne s'attachait à lui que pour épier l'occasion favorable. Le 18 février 1563, il se cacha dans un carrefour de forêt par lequel le duc avait coutume de passer tous les jours. Le duc parut, causant avec un de ses amis; Poltrot l'ajusta et lui déchargea à bout portant trois balles empoisonnées. Le due fléchit sur lui-même, et, se relevant, regagna sans plaintes son logis. Il montra dans ses derniers moments une rare
énergie, une constante dignité; il se disait « navré de ce meurtre pour l'honneur de la France. » Son fils, agenouillé devant lui, pleurait en lui pressant la main contre ses lèvres. Le duc baisa les cheveux blonds de l'enfant, qui devait être Henri de Guise, en lui disant : « Dieu te fasse la grâce, mon enfant, de devenir un homme de bien. » Comme éclairé par l'illumination du jour nouveau qui se lève déjà jx>ur les mourants, il ne cessait de répéter : « Que l'on conclue une bonne paix; qui n'aime point la paix n'est point sage ni amateur du service du roi. » Il s'excusait de ses fautes; il regrettait hautement le malheur de Vassy. Il défendit de le venger, et prolesta qu'il pardonnait à Poltrot et voulait le voir pour l'encourager à se repentir. Ce fut la mort d'un héros, la mort d'un chrétien.
C'était donc une grande Ame que celle de François de Guise, ei, s'il n'avait pas laissé un vide irréparable, l'émotion des hommes de ce temps n'eut pas été si profonde ; tous, protestants ou catholiques, n'auraient pas accueilli cette nouvelle avec tant d'affliction et de respect. Ceux mêmes qui se réjouissaient tout bas de voir disparaître un ennemi rendaient justice aux qualités supérieures de celui qui, égaré par l'ambition et l aideur des convictions religieuses, n'en fut j>as moins une des plus hautes intelligences, un des plus nobles couirs de son siècle ; grand homme, quoi qu'on fasse et quoi qu'on dise, à qui l'on reprochera toujours la persécution et la tyrannie, mais qui, pour sa gloire, fut longtemps un des plus héroïques serviteurs de la Franc»».
9i n nos — woiit F* l»Tl
Dans ces tristes guerres de religion où tous les partis se laissèrent entraîner aux mêmes excès et aux mêmes violences, quelques hom-
mes honorèrent leur cause par l'exemple d'une foi sincère unie à l'amour de l'humanité et à l'amour de la patrie. Parmi ces rares amis de la justice et la paix, le plus digne d'admiration et de respect est peut-être le chancelier de l'Hôpital. Nul homme n'eut un rôle plus difficile à remplir et ne sut mieux s'acquitter de sa mission terrestre.
Les commencements de I Hôpital avaient été pénibles et rudes. Son père,- Jean de l'Hôpital, ami du connétable de Bourlion, s'était dévoué* à l'exil jiour suivre son maître. La confiscation de la fortune paternelle imposa au jeune homme la nécessité du travail. Il passa six ans en Italie et en revint armé de tonte la science que lui avait donnée l'étude assidue des législations, à l'école des meilleurs jurisconsultes, dans cette ville de Padoue, la cité du droit. De retour en France, où le regret du pays natal le rappelait, il fut obligé de plaider comme simple avocat. Au bout de quelques années il était apprécié à sa valeur et estimé de tous. Lé lieutenant criminel Jean Mo ri n lui accorda si fille, pieuse et belle enfant qui s'élevait dans la pratique de tons les devoirs, et cachait toutes ses grâces dans l'ombre modeste de la maison paternelle. L'Hôpital, qui était reçu chez le lieutenant criminel, se plaisait à voir cette jeune fille, dont l'unique divertissement chaque soir était de lire silencieusement la Bible. Il l'aimait comme elle l'aima, timidement. Jean Morin comprit quel gendre il se donnerait; et d'aucune façon il ne se trompa, car jamais union ne fut plus heureuse. Jamais il n'y eut plus d'élan commun vers le bien, plus d'entente de sentiments, plus de conspiration des cœurs. Simple, laborieuse, attentive aux jieines et aux joies de son mari, souriante avec dignité, hospitalière avec sagesse, madame de l'Hôpital fut vraiment la femme chrétienne. Mais l'Hôpital aussi était un vrai chrétien. Car il s'enchantait de la piété de son épouse ; il s'encourageait dans sa charité, et il aimait à dire : « Ma femme, donnons, donnons toujours. On n'emporte que ce qu'on a donné. »
La plus belle parole charitable qui jamais ait été prononcée!
L'Hôpital trouva dans cette femme parfaite un soutien, un appui dont il eut vraiment besoin dans une existence qui fut toujours une lutte, depuis la conquête lente et pénible des emplois mérités jusqu'à
la résistance pour la conservation honorable de ces mêmes emplois. Juge au parlement, il souffrit beaucoup et longtemps de la vénalité. Plus tard il devait se souvenir de ses indignations de jeune homme Rien n'était perdu de ses bonnes et hautes pensées. Dans ses premières et plus humbles fonctions il attendait. Ensuite il fut chargé d'une mission diplomatique auprès du coneile, qui de Trente était alors transféré à Bologne. C'était peu de chose pour sa science, pour son talent. Une protectrice lui tendit la main et aida ce grand homme modeste à monter les premiers échelons qui le séparaient du faite où il devait arriver. Ce fut la nièce de Marguerite de Valois, la duchesse de Berri. Elle le fit nommer surintendant des finances du roi à la chambre des comptes, en môme temps qu'elle le prenait pour son chancelier et le comblait de faveurs, de présents et de marques d'amitié. A la mort du chancelier Olivier, Catherine de Médicis, désireuse de choisir un homme sage et qui pût concilier les partis, fidèle pour quelques années à des idées premières de ménagements et de transactions, désigna pour la place vacante l'Hôpital, alors en Piémont auprès de sa protectrice, qui avait épousé le prince Emmanuel- Philibert.
Voila l'Hôpital à l'un des premiers postes du royaume. Le voilà donc maître de travailler efficacement au triomphe de ses généreuses idées. Il ne tardera pas à se mettre à l'œuvre. Que de difficultés dans sa position! Il se trouvait sur le rang des plus puissants de l'Étal ; mais en même temps qu'il les avait auprès de lui. il allait les avoir contre lui. Ce n'étaient pas des auxiliaires, mais des antagonistes qu'il devait rencontrer à tout moment. Préoccupé uniquement des intérêts du roi et du royaume, l'Hôpital n'entra pas en charge avec la pensée de plaire aux Lorrains; nécessairenient il devait leur déplaire. Ce fut ce qui arriva. Dès les premiers jours, l'Hôpital se trouva en dissentiment avec les Guises, et ce dissentiment devait durer tant que l'Hôpital garderait les sceaux de chancelier.
Leur premier désaccord fut provoqué par un débat sur l'inquisition. L'Hôpital se refusa à l'introduction de ce tribunal. 11 réserva la connaissance des crimes d'hérésie à des juges ecclésiastiques du clergé séculier, qui ne pouvaient appliquer que des peines canoni-
qui*, et qui, par là mémo, s'interdisaient toute condamnation à mort. Cet édit libérateur, qui nous préserva des aulo-da-ft en permanence, s'appela l'édit de Romorantin. Ainsi l'Hôpital, dans le véritable intérêt de son roi et de son pays, et pour l'honneur de sa conscience, se mettait en opposition avec les véritables maîtres du gouvernement. Jamais il ne s'associa à aucun de leurs actes injustes; et on le vit, membre du tribunal exceptionnel devant lequel parut le prince de Condé, seul avec deux gentilshommes, protester contre l'arrêt de mort qu'avait arraché la haine des Guises.
La fln prématurée de François H donna plus d'autorité A la reine mère, qui devint régente, et par suite plus d'influence à l'Hôpital, dont elle voulait adopter la politique impartiale et tolérante. Aux états d'Orléans, il fil un remarquable appel h l'union. Il repoussait les mots de huguenot et de papiste, et demandait à conserver le beau mot de chrétien. En même temps il nous donna une haute idée de son indépendance en désavouant les chanceliers ses prédécesseurs, qui avaient légitimé la confiscation et attribuaient au roi la propriété des bien de ses sujets. Au moins était-il encore soutenu par Catherine (le Médicis. Mais lui, l'honnête homme, ne voyait que des principes à défendre et à conserver la où la reine mère ne cherchait que l'avantage du moment. 11 put profiter de ces craintes que les Guises inspiraient A l'habile Florentine pour réaliser en partie ses nobles idées. L'édit de janvier, qu'il fit rendre en 1562, accorda aux calvinistes le droit de se réunir dans leurs maisons et leurs chapelles pour y pratiquer leur culte en toute sécurité. Quelque petite que fût sa part, la liberté de conscience entrait pour la première fois dans notre pays, et l'Hôpital était son introducteur.
Les guerres civiles vinrent interrompre cette œuvre commencée, et l'épce des combattants déchira plus d'une fois ce. parchemin sacré, première charte de la tolérance. Le chancelier ne se découragea pas, et même, en présence d'obstacles plus forts que la volonté, persista dans ses efforts honnêtes pour modérer les fureurs de la lutte et rapprocher les partis. Dès le principe si* ennemis avaient cru qu'ils étaient débarrassés de lui, et que comme une chose inutile il serait jeté de côté. On l'écarla du conseil de guerre. Mais ils ne pouvaient
lui retirer la confiance intéressée tic la reine mère, qui ménageait en lui l'auxiliaire loyal de sa politique qui n'était que louvoyante et tortueuse. Catherine se faisait des armes de délènse du talent et de la vertu de l'Hôpital. Et ce grand homme fut singulièrement trompé par celte femme perfide, qui ne lui promettait tant à la fois que pour pouvoir tout retirer d'un seul coup. Cependant il usa de cette faveur inconstante pour reprendre de temps à autre ses desseins toujours entravés. Après la première prise d'armes terminée depuis la mort de François de Guise, il fit rendre un édit de pacification moins large que Ledit de janvier; mais l'Hôpital espérait dans l'avenir. L'avenir ne fit que déjouer ses espérances. A peine interrompues par des trêves courtes et mensongères, les guerres civiles se succédèrent et se multiplièrent. L'Hôpital profilait des moindres suspensions d'armes pour essayer «l'introduire sous forme d'édits la tolérance et la concorde. Il faisait le bien pour le bien, quitte à voir ses bonnes intentions méconnues par les hommes et ses bienfaits foulés aux pieds. Il prit une grande part à la paix de Longjumeau, « pais boiteuse el mal assise. » En mémo temps, au milieu de ce tumulte des armes, il ne perdait pas de vue l'œuvre pacifique de notre législalion. A l'assemblée de Moulins il dirigea d'immenses travaux d'où sorti! une ordonnance remarquable. Tous les efforts des grands jurisconsultes étaient mis à profit. Toutes les améliorations introduites par l'Hôpital étaient consacrées.
Ce calme, cette sérénité laborieuse, cette constance d'opinions, cette intraitable fermeté, irritaient jusqu'à la fureur le cardinal de Lorraine et ses partisans. Lorsque Catherine de Médicis se retourna de leur côté, ils essayèrent de renverser le chancelier. Ils n'avaient encore pu l'ébranler. Leur tâche se trouva facile par suite de la méfiance qu'inspirait à Catherine l'ascendant pris sur le jeune roi Charles IX par l'éloquent l'Hôpital. Un jour elle laissa entendre au chancelier que sa présence était mal vue dans une cour catholique. L'Hôpital s'éloigna sans murmurer, et, comme un sage, alla se retirer dans son château de Vignay. 11 y vécut quelques années dans la douceur de la vie de famille, dans les nobles occupations des belleslellreset de la jurisprudence, quand il fui réveillé de ce rêve d'une
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UKRNARD l'ALISSY H|
existence heureuse par le coup de tonnerre de lu Saint-Barthélémy.
Lui aussi il fut une des victimes de eelle sanglante journée : non pas qu'il ait élé compris dans ces proscriptions religieuses; mais il en mourut de douleur. Les bourreaux l'épargnèrent* Frappe' d'une incurable tristesse, le chancelier aspira à la délivrance de la mort. « Exàdal Ma dies' l » répétait-il sans cesse. Il confiait ses douloureuses pensées à la poésie, qui lui fut toujours fidèle. Il n'écrivit plus que deux pièces de vers mémorables, l'une à la dm: liesse de Nemours, Anne d'Esté, l'autre à sa constante protectrice, Marguerite de Savoie. pièces sonl désespérées; on dirait les adieux à la vie «le ce grand homme atteint d'une blessure mortelle.
(le Fui ainsi que mourut, déçu dans ses espérances et dans ses illusions, celui qui avait tant l'ail |»our la France, soil qu'il inspirât cl dirigeât l'élite de nos jurisconsultes, soil qu'il travaillât à la paix du royaume et à l'union des citoyens. Homme rare à toute époque cl surtout dans son siècle ; car il sut respecter plus que tout autre la Coi et la liberté; des huguenots eu restant lui-même un bon et sincère catholique !
Ml II