MICHEL MONTAIGNE, ETIENNE LA BOETIE, ETC
11 lit venir à grands Irais un Allemand qui possédait parfaitement le latin : ce savant eut pour charge de bercer l'enfant et de ne lui parler que la langue de Cicéron ; si bien que Michel fut latiniste avant de savoir un seul mot de français. « Quant au reste de sa maison, dit l'auteur des Essais, cesloit une règle inviolable que ny luimesme, ny sa femme, ny valet, ny chambrière, ne parloient en la compagnie de Michel quaultant de mots de latin que chascun avoit apprins pour jargonner avec luy. »
On continua celte éducation par l'attrait; on entoura Michel des maîtres les plus fameux de l'époque, Nicolas Grouchi, Guillaume Guérente, George Buchanan, Marc-Antoine Muret; mais il fallut reconnaître enfin l'inanité de ces expériences et envoyer l'enfant au collège de Guienne, alors très-florissant. A treize ans, il en fut retiré, ne sachant pas grand'chosc, à ce qu'il raconte du moins. Quand l'Age fut venu, on le pourvut d'un office de conseiller au parlement de Bordeaux.
Il y avait, à la même cour, un autre conseiller nommé Étienne la Boétie, qui, à l'âge de seize ans, s'était annoncé, d'une manière éclatante, par son traité de la Servitude volontaire. Une amitié louchante s'établit entre eux; ils se devinèrent, et leurs âmes furent sœurs. Montaigne dépeint ainsi cette fusion si étroite : «Nos Ames se mesieiil et confondent l'une en l'aultrc d'un meslange si universel, qu'elles effacent et ne retrouvent plus la cousture qui les a ioincles. » il ajoute ce trait sublime : « Je me (eusse certainement plus volontiers lié à luy de moy, qu'à moy. »
Mais, au bout de quatre ans, la mort, en frappanl la Boétie, brisa (•elle union modèle.
Montaigne, à bout d'expédiegts pour se consoler, se laissa marier, cl, contre sa propre attente, son union fut heureuse.
Cependant les désolations des guerres civiles rejaillirent jusque sur Montaigne. Les divers partis l'accusèrent d'indifférence; on le pilla; son château fut menacé : on le traqua dans un voyage qu'il avait entrepris témérairement, et il fallut toute sa fermeté et sa gravité pour imposer aux «argousets, » qui déjà s'étaient emparés de ses bagages et voulaient tirer rançon de lui et de sa femme.
178 MICHEL MONTAIGNE, KTIKNNE L.V ItOKTIK. KTC.
Les voyages étaient sa passion dominante. Il vint à Paris, on Catberine «le Médicis le combla d'honneurs et lui donna l'ordre de Saint Michel, si estimé en ce temps-là. Il alla en Italie pour voir « celle vieille Home, métropolitaine de toutes les nations chresticnncs. » Il lut nommé bourgeois romain, ce qui le réjouit fort. El, landis qu'il visitait Venise, il apprit qu'on l'avait élu maire de Bordeaux. Il n'avail certes pas recherché celle magistrature; il ne fil que la prendre en patience, et il se mit à écrire la relation, peu remarquable, de son voyage en Italie, mais, ce qui vaut mieux, il entreprit ses Estai*, à l'âge de Ireiile-neuf ans; les Entais, son titre ii l'immortalité !
l)';ibord il n'en publia que deux livres, et le succès lui médiocre, surtout en Guienne. filre prophète en son |»ays, c'est chose impossible. La réputation de l'œuvir fui fondée par Juste Lipse, qui la déclara excellente.
Dans un voyage qu'il (il à Paris pour l'impression de sou troisième livre, Montaigne rencontra Marie Lejare «ie Gournay, jeune tille de vingt ans, noble et orpheline. Elle admirait les Essais; elle conjura railleur de l'adopter, de lui servir de père. Ils s'unirent par Un lien tout intellectuel. Les dernières années de Montaigne s'embellirent du reflet de celle amitié précieuse. Atteint depuis longtemps du mal cruel de la pierre, il mourut dans si cinqiianle-neuvième année. Il avait convié ses voisins à venir assister à sa dernière heure. Un autel fut établi dans sa chambre; on y célébra la messe, et, au moment de l'élévation, le malade expira en faisant effort pour se soulever.
Celte tin fui plus chrétienne que ne l'est l'œuvre de Montaigne. En lisant les Essai» on y retrouve Itjs plus généreuses doctrines de l'antiquité, mais rien n'y parle des vérités qui sont entrées dans le inonde avec le Sauveur. Ce livre, qui a tant charmé nos pères et qui nous plail surtout par la naïveté du vieux langage, est l'élude de l'homme faite sur un modèle unique, sur l'auteur. Il n'a pas de plan; mais il entraîne par ses bonds irréguliers. 11 est naturel, familier, facile, mais il n'émeut pas. C'est le livre d'un homme qui a été presque toujours heureux.
M A 1.11 Kl! Ill 17»