‹ Les célebrités françaisesChapitre 84 sur 208 · AGRIPPA D'AUBIGNÉ · texte numérisé non relu

AGRIPPA D'AUBIGNÉ

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Agrippa d'Aubigné n'avait encore que huit ans quand son père, passant avec lui sous les portes d'Amboise, où les têtes des conjurés étaient encore exposées, lui fil jurer de venger « la France, que l'on avait décapitée. » Il avait neuf ans à peine lorsque ce même père, homme d'énergie et de résolution, se sépara de lui pour lui faire donner à Paris l'éducation la plus forte et la plus sévère. De bonne heure on le prédestina, pour ainsi dire, à la double vocation de sa vie; on le forma comme un futur soldat -et on l'éleva comme un lettré. Héros et poêle, il ne trompa aucune des espérances de son père, lin hasard le fit échapper aux massacres de la Saint-Barthélemy. Sous Henri III, il revint à la cour [»endant la captivité du roi

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«If Navarre ; e'élail alors un des jeunes seigneurs les plus à la mode, les plus recherchés. Ce fut à ce moment qu'il rima son Prinlmp»i son livre de poésies juvéniles. 11 composait des ballets, des opéras, pour les divertissements de cour; il faisait partie de cette académie royale qui s'assemblait au Louvre.

Mais bientôt il renonça à cette vie poétique pour suivre volontairement le roi de Navarre et répondre au vœu solennel de son père devant Amboise, en combattant pour les calvinistes menacés. D'Aubigné se battit en brave, et ses campagnes lurent nombreuses ; compagnon infatigable de Henri de Navarre, il devint pour le Béarnais un ami sincère, quelquefois un peu grondeur, un peu brusque, toujours loyal et franc. Plusieurs fois il lui sauva la vie, et c'est une gloire qui compte encore pour la reconnaissante histoire. D'Aubigné, jusqu'au triomphe de Henri, ne cessa pas de paraître sur les champs de bataille, véritable vétéran des guerres civiles auxquelles les Français s'étaient tristement habitués. Dans ces sanglantes aventures, il se distingua en homme de cœur; sans doute il ne fut pas un grand capitaine, mais il resta toujours un excellent soldai, un de ces soldats qui soûl plus rares que les généraux de mérite. Il n'eiïl pas commandé une armée, mais, à la léle de sa compagnie, il faisait mieux que son devoir.

Henri avait bien sujel d'aimer d'Aubigné, et peut-être eo grand homme, un peu léger de mémoire el de cœur, n'aima-l-il pas loujours son fidèle serviteur avec assez de constance et de suite. Henri eut des jours de froideur; d'Aubigné ne connut pas de ralentissement, de temps d'arrêt dans son affection. Henri ne pouvait oublier, du reste, tout ce qu'il devait à ce brave Agrippa. Peut-être, sans l'énergique insistance de ce dernier, ne se serait-il pas décidé à s'enfuir de Paris, où il avait été retenu captif; mais, une nuit, d'Aubigné s'approcha de son lit el lui dit, entre autres paroles : « Sire, vous soupirez à Dieu pour l'absence de nos amis et lidèles serviteurs, et en même temps ils sont ensemble soupirant pour la voire el travaillant à voire liberté; mais vous n'avez que des larmes aux yeux el eux les armes aux mains, ils combattent vos ennemis el vous les servez...; ils sont à cheval, vous à genoux... Vous êtes criminel de

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votre grandeur et des offenses que vous avez reçues. » D'Aubigné était, comme on le voit, l'orateur des occasions mémorables ; il prit plusieurs fois la parole avec cette libre autorité devant son cher maître, et toujours il produisit une vive impression sur cette nature sensible aux grandes choses.

Au moment où la Ligue prit les armes contre Henri III, le roi de Navarre convoqua et consulta les chefs de son parti ; d'Aubigné se trouvait dans rassemblée. Le vicomte de Turenne, depuis duc de Bouillon, conseillait de confondre les gens du roi de Navarre dans les armées royales, et de servir « sans enseignes déployées, » pour ramener Henri III par ces dehors de soumission. Cet avis allait triompher quand d'Aubigné, simple mestrc de camp, se leva pour le combattre. Selon lui, se glisser comme furtivement dans l'armée royale, c'était désavouer le passé. « Ce serait planter des potences sur les tombeaux de nos princes et de nos capitaines morts... Nous ne devons |>as seuls être désarmés quand toute la Fiance est en armes, ni permettre à nos soldats de prêter serment aux capitaines qui ont juré de nous exterminer... Savez-vous aussi les différentes leçons qu'ils apprennent en l'un cl l'autre parti ? Là, ils deviennent mercenaires; ici, ils n'ont autre loyer que la juste passion. » — A la fin de cet éloquent discours, le roi de Navarre s'écria : « Je suis à lui ! » Ainsi, par la force de la parole, deux fois d'Aubigné avait fait triompher son opinion dans deux circonstances décisives, et exercé une influence dominante sur les destinées de son prince et la fortune «h' son parti.

Après la mort de Henri III, d'Aubigné" fut encore là pour déconseiller à Henri IV nue prompte et soudaine abjuration, qui, sans lui ramener beaucoup de catholiques, lui aurait aliéné les protestants. « Ce que vous ferez dans une heure, dit-il, donnera bon ou mauvais branle à tout h* reste de votre vie, et vous fera roi ou rien. » Il contribua à relever la fermeté de Henri IV dans ce moment d'indécision et de lutte.

Lorsque Henri IV eut reconquis son trône, d'Aubigné ne le suivit |>as à la cour. Il ri y vint que par intervalles et se tint un peu à l'écart, affligé et mécontent d'une conversion qui avait donné' un dé-

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menti à ses espérances. Cependant la vieille amitié subsistai I entière entre ces deux hommes, et, quand d'Aubigné venait à Paris, Henri IV trouvait de bonnes paroles à lui dire, quitte à s'emporter pendant quelques minutes si ou lui rapportait quelque saillie un peu vive du Huguenot désappointé.

Dans ses terres, «l'Aubigné ne se donnait pas un repos stérile. Il consacrait son loisir aux premières occupai ions de sa jeunesse, à des occupations dont il ne s'était jamais déparii même dans les camps. L'auteur du Printemps et du linrun de l'trnesle (un pamphlet plus mordant que la Mènippér) avait voué ses meilleures heures à un poème étrange où l'histoire coudoie la fiction; à une œuvre immense qui tient du drame et du lyrisme, les Tragiques. C'est le poème des guerres de religion. I>es couleurs les plus variées y éclatent; la plus suave douceur y contraste avec une furie et une à prêté «lotit certains poètes contemporains peuvent seuls nous donner l'idée; une grandeur souveraine ennoblit tout l'ouvrage. De nombreuses pages sont dignes des plus grands maîtres. C'est tour à tour Lueain, .lu vénal, Hante; c'est déjà Corneille, déjà Hugo; c'est d'Aubigné avant tout. Car peu de poètes sont plus originaux que celui qui a su créer la langue et qui a trouvé l'idéal des Irislis réalités de son temps.

D'Aubigné n'était pas un moins éminent p rosi leur. Les beautés les plus vives ou les plus oratoires abondent dans une histoire untrerselfe qu'il écrivit dans sa retraite. Il y a du Saint-Simon comme par avance dans cette composition où l'impétuosité ne fait rien perdre à l'écrivain d'une hauteur naturelle. I n peu dilTuse, celte histoire est écrite d'une allure impétueuse et hardie; elle entraine quand on s'y est engagé'. On «lirait d'une pente rapide qui, au premier abord encombrée d'obstacles, décourage, puis favorise l'élan qnaml «"-es obstacles ont été ilépassés. Henri IV est le héros «!«• «-«'tle histoire. « C'est le cieurdemon ouvrage >. a dit d'Aubigné.

Après la mort de son roi et son ami, d'Aubigné lui en butte à la haine «le la réaction espagnole. Soupçonné d'avoir pris part aux levées d'armes des protestants, il fut condamné à mort et se réfugia à Genève, où il vécut jusqu'en i 050 en disgracié, fidèle à ses vieilles opinions et à ses vieilles affections.

iM LE CARDINAL DF. Rir.ïIFLIEI-

C'était encore un «le ces hommes de cœur et de conviction que nous regrettons de trouver de plus en plus rares en quittant le seizième siècle, fécond en grands caractères ; c'était aussi une de ces riches natures qui suffisaient à toutes les nobles ambitions de l'homme, et qui pouvaient donner à leur foi un soldat pour la servir, un [)<>èle pour la « hanter!

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