L'ACCIDENT PRIMITIF
L'accident primitif delasyphilis, comme l'a démontré Rollet, est le chancre infectant où induré. Il apparait après une période d'incubation qui peut varier de huit à soixante jours. Il débute tantôt par une papule qui s'étend peu à peu en largeur et en profondeur, tantôt par une excorlalion ou une fissure, souvent des plus légères. Dès le début, ilse forme à sa surface une pseudomembrane grisàtre qui recouvre l'érosion ou l’ulcération et qui est assez difficile à détacher. À ce moment on peut déjà apprécier en palpant la base du chancre son induration, qui donne la sensation d’un noyau dur, fibreux, d’autres fois d’une plaque mince, d'un disque de parchemin et qui est le signe pathognomonique du chancre infectant,
Lo es
La surface ulcérée du chancre sécrète un liquide séreux, transparent ; en dehors,ses bords se continuent directement, sans ressaut, avec la surface cutanée ou muqueuse voisine. Dans son ensemble, le chancre est en saillie, car si son centre est légèrement déprimé ses bords sont beaucoup plus épais et plus saillants que la peau saine avec laquelle ils se continuent.
Il met environ un mois à un mois et demi à se cicatriser el il évolue spontanément vers la guérison ; ce dernier caractère, joint à l'induration et à la remarquable indolence qu'il présente, constituent les signes les plus caractéristiques du chancre syphilitique.
Dans ses Lecons sur le chancre, Ricord, faisant l'analomie pathologique de l'accident primitif, ne menüonne pas les cellules géantes.
Cornil {Leçons sur la syphilis), comparant le lupus et le chancre, donne comme moyen de différencier ces deux lésions, les cellules géantes qui, pour lui, n’existeraient pas dans le chancre et seraient constantes dans le lupus. Il a, dans ce but, excisé et examiné cinq chancres dont 1l donne l'examen histologique détaillé et dans lesquels il a minutieusement recherché les cellules géantes. Jamais 1l n’a pu arriver à en voir une seule.
Rindfleisch, dans son Traité d'anatomie pathologique (traduction par Gross), décrit le chancre et ne signale pas les cellules géantes parmi les éléments cellulares qui le constituent.
Mauriac {Syphilis primitive et secondaire) signale dans le chancre la présence «de grosses cellules lym-
phatiques à plusieurs noyaux en voie de prolifération »,
Ziegler {Anatomie pathologique, p. 634) dit que « l'induration du chancre est due à une infiltration de cellules embryonnaires dans les lacunes du tissu conjonctif. Parfois, il se forme aussi des cellules épithélioïdes et des cellules géantes. Alors l'affection a atteint l'apogée de son développement ». Une figure de son livre représente une coupe de chancre induré avec deux cellules géantes typiques.
Unna fin « die Histopalhologie der Hautkrankhetïten ») étudie longuement et minutieusement les lésions du chancre. Il n’a jamais vu de cellules géantes dans le chancre à la période d'état; mais ayant examiné le nodule induré qui persiste si souvent après la guérison du chancre, 1l constata au nulieu de tractus cellulaires, paraissant sur les coupes arrondis ou ovalaires, un très: grand nombre de cellules géantes.
Fournier {Traité de la syphilis) considère le chancre comme formé d’une trame dermique remplie de quelques cellules épithéhioïdes, de nombreuses cellules embryonnaires et, très rarement, de cellules géantes.
Cornil et Ranvier { Traité d'histologie pathologique ) ne font pas mention de cellules géantes dans le chancre.
Bard, dans son manuel, après avoir dit que l'infiltraüon embryonnaire du chancre est constituée par de petites cellules rondes sans protoplasma apparent. prétend que quelques-unes de ces cellules, plus volumineuses, prennent un aspect épithéhoïde et vont même jusqu'à former des cellules géantes. Ces dernières sont relativement petites, leurs noyaux sont peu nombreux; elles ne présentent pas la fermentation avancée des cellules géantes tuberculeuses.
— ÉOR—
Hallopeau (Traité de dermatologie), reprenant le travail de Unna, dit que les cellules géantes se rencontrent en très grand nombre dans le chancre, mais à la période de cicatrisation seulement.
M. Audry, qui décrit, dans son Précis des maladies vénériennes, l'anathomie pathologique du chancre avec beaucoup d’'exactitude, ne parle pas des cellules géantes, mais 1l nous a dit les avoir souvent recherchées et n’en avoir jamais trouvé.
Nos recherches ont porté sur :
Quarante-deux chancres indurés au début de leur évolution ou en pleine évolution.
Quatre chancres indurés datant de trois ou quatre mois et paraissant guéris.
Deux chancres indurés, complètement épidermisés (datant de plus de six mois).
Ces quarante-huit chancres provenaient : quarantesix des organes génitaux, un de la lèvre etun de l'amygdale. Ces deux derniers étaient à la période d'état.
Après durcissement, soit à la gomme, soit aux alcools successifs, xylol et inclusion à la parafine, nous avons fait sur {ous ces chancres des séries de coupes au nombre de douze, au moins pour chaque chancre. Ces coupes élaient perpendiculaires à la peau et comprenaient généralement, en même temps que la lésion, un morceau de peau reconnue macroscopiquement saine au moment de l'abrasion du chancre. Elles ont été colorées soit au picrocarmin, soit au bleu de méthylène polychrome de Unna, soit à l’éosine hématoxyhne.
Nous avons constaté que, quel que soit le point où il
s’est développé, le chancre présente toujours la même structure : nous avons vu des altérations de lépiderme. du derme et des vaisseaux: mais ces altérations diffèrent notablement selon le moment où le chancre étudié a été excisé.
En effet, dès le moment où le chancre syphiltique est diagnostiqué, dès l'instant où le chancre présente de linduration, on y constate déja des lésions profondes: lésions de l’épiderme qui est épaissi, dont les bourgeons interpapillaires sont allongés et déjà infiltrés d'éléments embryonnaures: et lésions du derme, qui consistent dans la dissociation de ses faisceaux conjonc- Ufs dont les mailles se remplissent de petites cellules embryonnaires (Plasmazellen ef Mastzellen). Toutes ces cellules n'ont qu'un seul noyau et, malgré nos recherches, nous n'avons pas pu voir de cellules géantes. L'infiltration semble au début se manifester surtout autour des vaisseaux qui sont comme le centre des nodules embryonnaires : mais, dans ces points également, on ne voit pas de cellules géantes. D'après Unna, les vaisseaux, à cette période, seraient déjà frappés d’endartérite par prolifération de leur endothélium ; ils nous ont paru simplement dilatés, sans traces de lésion manifeste.
À la période d'état, on constate des lésions intenses de l’épiderme, du derme et des vaisseaux.
Lorsque le chancre a évolué vers une forme ulcéreuse, on voit, à la limite du chancre, l’épithéhum intact monter pendant un cerlain parcours sur la tuméfaction que constitue l'infiltration embryonnaire. Puis, tout à coup, cet épithélium est comme coupé à
EN te à l’emporte-pièce. Mais bien avant que l’épithélium cutané disparaisse, le derme est infiltré par des cellules embryonnaires, qui dépassent les limites de l’ulcération cutanée. Celle-ci ne fait pas une cupule, ou la fait à peine ; au point où cesse l'épithélium, 1l y a une très légère encoche au-dessus de laquelle continuent souvent à flotter les lamelles cornées les plus superficielles.
Si l’on parcourt la surface de l'ulcération, on voit qu'il y a de petites logeltes où les cellules embryonnaires se sont morlliées, Ces logettes ne vont jamais bien profondément. Dans quelques-unes, 1l y a de peutes hémorragies, mais toujours peu abondantes. Le fait le plus particulier que l'on peut observer lorsqu'on parcourt celte surface, c'est que l’on voit souvent réapparailre en son milieu de petites bandes d’épithélium cutané à peine alléré. D'autre fois on rencontre comme de gros bourgeons interpapillaires formés de cellules nettement malpighiennes et qui plongent au milieu de l’infiltration embryonnaire.
Au surplus, on remarque fréquemment, près de la surface, que les cellules infiltrées dans le feutrage connectif du derme prennent fréquemment un protoplasma abondant et des caractères épithéhoïdes. Peut-être sont-ce des vestiges de l’ancien épithélium? Peut-être les conditions de circulalion, de nutrition, de contact avec le milieu extérieur, impriment-elles à ces cellules, voisines de la surface, des caractères qui tendent à les rapprocher de l’épithéhium cutané ?
Mais, dans la grande majorité des cas, le chancere
n'est pas ulcéreux ; les couches les plus superficielles
de l'épiderme sont seules arrachées el détruites; les couches profondes persistent el présentent des altéra- Uions qui vont en augmentant en allant de la profondeur vers la surface : état cavitaire des cellules, dont le pro: toplasma prend un aspect granuleux, noyaux aplalis et atrophiés ou, au contraire, volumineux et bourgeonnants. Le corps muqueux de Malpighi subit une hypertrophie considérable qui semble dépasser les limites de l’induration : on le voit envoyer de gros bourgeons qui pénètrent entre les papilles. Ces bourgeons sont le siège d'une infiltration de petites cellules rondes qui, pour Unna et Auspilz, proviendraient des vaisseaux en se frayant un chemin par écartement des cellules épidermiques, tandis que Cornil les fait dériver de la multiplication des noyaux des cellules épidermiques.
Les lésions du derme sont essentiellement consti- Luées par une infiltration énorme de cellules embryonpaires d’origine diverse (cellules épithéhoïdes, globules blancs mono- et polynucleaires, Plasmazellen). Ces cellules ne sont pas également réparties dans toute l'étendue de la lésion. Elles ont une tendance à se grouper en amas plus ou moins considérables; en ces points, on peut les voir serrées les unes contre les autres, sans aucune interposition de fibrilles de issu conjonctif et se déformani par pression réciproque. Ces amas existent dans le chancre en assez grand nombre el arrivent même sur certaines préparalions jusqu'à se loucher les uns les autres. En dehors de ces petits amas et les séparant, on voit les fibrilles du tissu conjoncüf du derme s’entre-croiser el s'anastomoser de façon à former un véritable réticulum, qui con-
NT lient dans ses mailles des cellules embryonnaires très nombreuses.
Nous avons minulieusement étudié, cellule par cellule, l'infiltration du derme pour tàcher d'y trouver des cellules géantes. Les gros amas cellulaires que l'on rencontre au milieu des préparations n'en contiennent pas, el élant donné la densité de l'infiltration, nous ne comprenons pas comment un élément aussi large aurait pu se développer en ces points sans être étouffé par les cellules qui constituent ces amas. Entre les faisceaux conjonclifs du derme qui sont très épaissis, nous avons rencontré par places de petites nappes protoplasmiques, semées de trois où quatre noyaux, qu'on aurail peutèlre pu confondre avec des cellules géantes. Mais l'examen au fort grossissement montrait facilement que ces pelits amas avaient la même structure que les amas plus considérables dont nous venons de parler el qu'ils étaient formés par la réunion de quatre où cinq cellules embryonnaires, dont les contours sont peu nets au faible grossissement. D'ailleurs, là aussi, on peut constater l'extrême densification des lissus : {ous les espaces situés entre les faisceaux conjonctfs son! bourrés de pelites cellules rondes, se déformant par pression réciproque, si bien que, dans ces points non plus, nous ne pensons pas qu'on pourrait voir se développer des cellules géantes.
A la périphérie du chanere, Pinfiltration embryonnalre ne cesse pas brusquement ; les amas de cellules y deviennent plus pelits, mais les cellules gardent leurs aractères et, bien que les faisceaux du derme soient plus écartés et que l'infillration soit moins dense, nous
n'avons pas pu y rencontrer une seule cellule géante.