A. Bertrand, Revue archéologique, 1884, I, p
Un des objets les plus remarquables de ces nécropoles primitives est le seau de bronze : or, un seau de ce genre figure sur la situle Benvenuti (fig. 76).
Nous ne devons enfin oublier ni le javelot à amentum, ni les mors de bride, ni les détails de harnachement des chevaux, dont les éléments se retrouvent au sein de ces nécropoles et dont les détails sont reconnaissables sur les cistes.
On peut dire que, sur cette question de la conformité des
Fig. 64. — Situle d'Esté.
scènes figurées avec le contenu des tombes, la lumière est pleinement faite. Aussi n'hésitons-nous pas à considérer ces représentations comme aussi propres à nous faire connaître la civilisation de l'époque de Hallstatt, que les grandes peintures des camere à nous renseigner sur la civilisation des Etrusques.
Fig. 65. — Situle A de Boldù-Dolfin.
La plus anciennement découverte des situles complètes est celle que M. Zannoni a recueillie dans ses fouilles de la Certosa de Bologne (fig. 68).
Elle comprend cinq zones, dont quatre décorées de scènes. Commençons par celle du haut. Deux cavaliers casqués à tunique courte, la hache à manche flexible sur l'épaule, s'avancent au pas, sur d'élégantes montures. Le casque a la forme d'une casquette de jockey sans aucun ornement. Le harnachement des chevaux est de même très simple.
Derrière ces deux cavaliers marchent dix-sept fantassins divisés en quatre groupes, que les variétés de l'armement ne permettent pas de confondre. Ce sont évidemment les représentants de quatre corps de troupe différents. Un oiseau volant — détail que l'on retrouve sur les coupes gravées phéniciennes ' — les précède et semble leur indiquer le chemin. Le premier groupe comprend cinq soldats, coiffés d'un casque à pointe aiguë, orné de bossettes ; un casque identique a été découvert à Watsch. Comme les highlanders d'Ecosse, ils ont les jambes nues et une jupe très courte ; leur bouclier ovale présente un léger ornement semi-lunaire au centre. La pointe des lances est dirigée vers le sol. Le deuxième groupe se compose de quatre hommes casqués. Leur coiffure est le casque
Fig. 66. — Situle B de Boldù-Dolfin.
dit à marmite, avec crête ornée d'une chenille retombant sur le cou. Leurs boucliers sont carrés, avec des ornements médians de même forme. Ils ont aussi les jambes nues et tiennent leurs lances abaissées. Dans le troisième groupe, nous trouvons quatre guerriers avec même casque que Jes précédents, bouclier rond sans décoration médiane, mais avec bordure ornée de dents de loup ; leurs lances sont également abaissées. Le quatrième groupe offre quatre fantassins portant sur l'épaule la hache à manche flexible ; leurs jambes sont nues, leurs tuniques très richement décorées. Cette fois, le casque est un cône à large base, semblable aux chapeaux de papier que se font les enfants. Le casque d'Oppeano (fig. 58) est un couvre-chef de cette espèce.
i. Voir Clermont-Gauneau, L'imagerie phénicienne, p. 40.
Passons à la deuxième zone. Derrière l'escorte militaire, le cortège civil : une procession conduisant au sacrifice un bœuf et un bélier. Le bœuf marche en tête ; à côté de lui, un serviteur coiffé d'un chapeau à larges bords. Au-dessus vole un oiseau. Par derrière viennent trois servants, dont l'un porte l'eau lustrale. Ils sont suivis de trois femmes vêtues de capes brodées ou bariolées, portant sur la tête l'une des fagots artistement liés, la seconde une situle, la troisième une corbeille d'osier, espèce de cage à poulets dont les barreaux sont visibles. Puis, quatre nouveaux servants, deux à chapeau de Basile et à tunique, deux la tête nue et dans un costume plus léger, portant d'autres paniers. Nous voyons ensuite un bélier et son conducteur; trois hommes sans attributs, peut-être des prêtres, toujours coiffés du grand chapeau; trois femmes, ayant des vases de formes variées sur la tête ; deux suivants qui ferment le cortège, l'un tenant un seau àanse, l'autre portant sur l'épaule gauche deux grands pieux appointés, probablement des broches pour faire rôtir les animaux offerts en holocauste. A leur main
droite est suspendue une plaque-cloche. Un gros dogue marche solennellement derrière eux.
La troisième zone présente des scènes qui semblent indépendantes des deux premières. A gauche, un laboureur, portant la charrue sur son épaule, pousse, le fouet à la main, deux bœufs devant lui. Plus loin, une femme retient par la queue un porc qui cherche à s'échapper. Au-dessus du porc — on dirait sur ses épaules — vole un gros oiseau.
Al'extrémitéde droite, au milieu des grandes herbes, un paysan ayant dans la main un bâton noueux (le lagobolonàes Grecs) poursuit un lièvre qui va se faire prendre dans ses filets. Derrière, deux chasseurs reviennent au logis, ramenant, pendu à leurs épaules et les pattes liées, un cerf, produit de la chasse. Au-dessous d'eux est un chien.
Mais la scène la plus originale de cette zone centrale est celle du centre. Un lit élégant, espèce de canapé à pieds tournés, à dossiers renversés, se terminant par d'énormes têtes de lion, tient le milieu du tableau. L'un des lions serre un lièvre dans sa gueule, l'autre un homme dont la moitié du corps est encore visible. Le fond du lit est orné de canards. Sur ce lit sont assis deux musiciens à chapeau de Basile, se faisant face. L'un joue de la cithare, l'autre de la syrinx. Au-dessus, plantés, pour ainsi dire, sur les têtes de lion (c'est évidemment un simple défaut de perspective), deux lutteurs se menacent du poing. Un vase, suspendu au fond, représente le prix du combat.
La quatrième zone est une simple bordure, à l'imitation des tapisseries orientales. Nous y voyons un défilé d'animaux réels ou fantastiques, un cerf, deux lions la langue pendante, cinq quadrupèdes ailés dont l'un tient dans sa gueule une jambe d'homme. Ce sont des motifs qui reparaissent sur les vases rhodiens et corinthiens du vme et du ixe siècle avant notre ère. C'est dans ces processions d'animaux, et là seulement, que nos situles sont des œuvres d'imitation et font une 'part à la fantaisie. Jusque-là, nous étions en pleine réalité, devant le tableau d'une société régulièrement or-
ganisée avec ses guerriers , [ses'fprêtres, ses agriculteurs.
La situle Arnoaldi Veli, découverte en \ 880, quatre ans après ]a situle Zannoni, dans la même contrée et dans des
conditions analogues, présente, avec de nouveaux détails, le même tableau d'un état social assez avancé (tig. 71). Nous y retrouvons encore un défilé de guerriers avec les mêmes cas-
Fig. 69. — Situle de Matrai.
ques à marmite et à chenille ; leurs longs boucliers ont un umb o très prononcé, comme les boucliers gaulois. Un des personnages sans armes porte, comme sur la situle Zannoni, le chapeau à la Basile. Nous sommes toujours dans le même
Fig. — 70. Siti'le de Matrai.
milieu. Cependant la situle Arnoaldi se distingue de la situle Zannoni par deux points. La première des zones figurées met sous nos yeux une course de chars. Comme l'a fait judicieusement observer M. Brizio, les cinq chars qui prennent part à la
course sont à deux roues et les roues à quatre rayons ; ils sont tout différents de ceux que nous trouvons peints sur les murs des hypogées étrusques. Les guerriers qui les conduisent portant des ceinturons et armés d'aiguillons, comme on en a trouvé par centaines dans les tombes ombriennes du Bolonais témoignent aussi du caractère ombrien de cette situle qu'il est impossible de considérer comme étrusque.
Sur la silule Za?inom étaient représentés deux acrobates. Ici, nous avons affaire à deux lutteurs bien autrement terribles, à un combat de ceste. Deux personnages, ayant pour tout vêtement une ceinture de métal, se provoquent au combat, ou plutôt sont au moment d'en venir aux mains. Les cestes (espèces d'haltères) sont parfaitement reconnaissables. Dans le fond du tableau, sur un tronc d'arbre, se voit le prix du combat, un casque à chenille. Le spectacle du combat du ceste paraît avoir joui d'une grande faveur chez les différents peuples de la famille celto-ombrienne.
Plusieurs fragments d'une situle découverts à Matrai (Tyrol), à l'entrée de la vallée du Brenner, existent au Musée d'Inspruck (fig. 69, 70). La scène représentée sur l'un d'eux est le même combat de cestes ; les lutteurs sont dans une position identique et le prix proposé est le même. Seulement, outre le casque à chenille, on offre aux combattants une lance et peut-être un cheval ou un taureau dont les jambes de devant sont seules visibles. La même scène du combat de cestes, audessus d'un casque à chenille, reparaît sur la situle de Kuffarn (fig. 74) ; on la trouve aussi, avec le même détail, sur la situle de Watsch (fig. 72).
Ce spectacle était un des éléments traditionnels des jeux publics aux temps héroïques de la Grèce. Le combat du ceste est un des épisodes les plus célèbres qui se rattachent à l'expédition des Argonautes. Théocrite, dans sa vingtième idylle, et Apollonius de Rhodes, au second chant des Argonautiques, ont raconté la victoire au ceste du fils de Jupiter. Dans le cycle homérique, ce genre de lutte n'était pas moins en honneur.
On voit, dans Y Iliade ' , deux guerriers se livrer à ce jeu cruel aux funérailles de Patrocle. Tous les lettrés connaissent les beaux vers du cinquième livre de Y Enéide, où. le vieil athlète Entelle, l'héritier du ceste d'Eryx, écrase le jeune et présomptueux Darès :
« Alors, montrant tout nus et tout prêts aux combats Son corps, ses reins nerveux, son redoutable bras Et sa large poitrine, où ressort chaque veine, Seul il avance et seul semble remplir l'arène. Puis le héros troyen prend deux cestes égaux Lui-même, et les enlace aux bras des deux rivaux Prêts à lutter d'ardeur, de courage et d'adresse. Sur ses pieds à l'instant l'un et l'autre se dresse, Tous deux, les bras levés, d'un air audacieux, Se provoquent du geste et s'attaquent des yeux. »
Regardons de nouveau le fragment de la situle découverte à Matrai (fig. 69) : ne dirait-on pas que Virgile, en écrivant les beaux vers si bien traduits par Jacques Delille, était en présence d'une œuvre d'art où cette scène était traitée comme sur les vases travaillés par les « chalkeutes » de la vallée de l'Inn?
Les prix offerts sont les mêmes :
« Au vainqueur un taureau, dont la corne dorée De longs festons de laine et de fleurs est parée ; D'une éclatante épée et d'un casque brillant» Le vaincu recevra le tribut consolant. »
Le casque destiné au vainqueur, placé en évidence sous les yeux des deux rivaux, nous le connaissons. Ce détail suffirait, s'il en était besoin, à démontrer la réalité de la scène. Nous ne croyons pas trop nous avancer en concluant qu'au vi" siècle avant notre ère ou plus tôt encore, au moment où la civilisation, dont les témoins sortent aujourd'hui de terre, florissait dans les vallées du Danube, de l'Adige et du Pô, le combat de cestes était un des principaux spectacles que les chefs celto-ombriens donnaient aux populations du nord et du sud
i. Iliade, XXIII, 6J'J.
Fig. li et 75. — Situle de Ivuffarn.
des Alpes. Il est permis de rappeler qu'aujourd'hui encore le spectacle de la lutte à coups de poing1, le boxing, est très recherché du peuple anglais et que ces duels sanglants, avec leurs péripéties émouvantes, font les délices des rajahs de l'Inde1.
Revenons à nos situles et cherchons à découvrir dans celles de Watsch et de Kuffarn le complément des informations que nous devons àlasitule Zarmo?ii (voir fig. 72, 74).
La zone supérieure de la situle de Watsch nous fait assister aux préparatifs d'une fête. Des chevaux sont conduits en laisse pour prendre part à quelque course ou à quelque tournoi. Des cavaliers, dont les chevaux paraissent caparaçonnés, les suivent. Des seigneurs se rendent à la fête montés sur des chars ; la forme des chars, dont l'un est orné d'une tête d'oiseau, est particulièrement curieuse. «w
L'interprétation de la deuxième zone est difficile. M. de Hochstetter y voit la représentation d'un banquet offert à de grands personnages, ceux qui portent de hautes coiffures. Ne faudrait-il pas plutôt y reconnaître les détails de quelque cérémonie religieuse, l'adoration du feu, l'exaltation de la fleur, l'offrande aux ministres du culte d'un breuvage sacré? Nous avons déjà décrit la seconde partie de la scène, le spectacle traditionnel du combat du ceste. Deux champions, ne portant autour des reins qu'une étroite ceinture, sont déjà aux prises ; l'enjeu du combat, un casque à crête, est figuré au second plan. A droite et à gauche sont les juges ; derrière ceux de droite, un écuyer conduit un bélier destiné sans doute au vainqueur. Le casque, comme dans l'épisode de Y Enéide, doit consoler le vaincu.
La troisième zone, comme dans les autres situles, est un simple ornement, un défilé d'animaux fantastiques empruntés aux œuvres d'art orientales, vraisemblablement aux tapisseries.
La dernière situle découverte dans ces contrées, celle de