CHAPITRE VIll
Ni la Gaule ni la Germanie ne composaient une nation soumise à un gouvernement unique. C'était de part et d'autre un ensemble de peuples constituant autant d'Etats distincts, auxquels César et Tacite donnent le nom de Civitates.
11 s'en fallait bien que ces peuples vécussent en bonne harmonie.
Le Germain, étranger à tous les arts de la paix, était constamment prêt à entrer en guerre : les occasions ne manquaient pas entre voisins d'une telle humeur. Quelquefois plusieurs peuples se confédéraient, ce qui pouvait amener la formation d'un pîus grand Etat. On s'explique ainsi pourquoi, au temps des grandes invçisions, les noms des peuples men-
tiennes par Tacite sont remplacés par d'autres ; c'est qu'il s'était formé, dans l'intervalle, des confédérations 'dans lesquelles les anciens noms vinrent se perdre. On en retrouve cependant encore quelquesuns : ils montrent comment les groupes nouveaux s'étaient constitués. En rapprochant les deux époques, on rencontre quelquefois le même peuple établi dans d'autres parages. Les tribus germaines, au temps de Tacite, n'étaient point encore bien fixées ; elles s'agitaient dans un mouvement perpétuel qui déplaçait fréquemment leurs demeures. Leur état social entretint cette mobilité : les intérêts qui attachent l'homme au sol se développèrent lentement.
Ils avaient pris bien plus d'essor dans la Gaule. Dès le temps de César ces peuples étaient fixés, et la science a pu entreprendre d'en dresser la carte. Le cadre des anciens Etats [civitates) fut en général conservé dans l'organisation nouvelle donnée par Auguste à la Gaule. Une ville, dotée ensuite d'institutions municipales, fut le centre de chaque Civitas. L'Eglise y mit plus tard un évêque, et ce territoire forma un diocèse. Les divisions ecclésiastiques, plus durables que les autres, ont donné le moyen de remonter aux divisions romaines, et par celles-ci aux divisions de la vieille Gaule ; on a pu ainsi recomposer approximativement sa géographie. Je dis approximativement; car Auguste groupa quelquefois de petits peuples pour en former une Civitas à proportions plus
larges; daûs la suite, au contraire, le territoire trop vaste d'une Cif)itas fut quelquefois fractionné *.
Pénétrons au sein des petits peuples germains ou gaulois, pour prendre une idée de leur gouvernement intérieur.
En Crermànie, un Etat se composait quelquefois d'une seule peuplade, ayant à sa tète un petit chef auquel César et Tacite donnent le titre de princeps ■. Ailleurs plusieurs peuplades constituées ainsi avaient formé, en se groupant, un plus grand état, sans qu'un chçf supérieur fût placé à sa tète ' : les affaires d'un intérêt commun se traitaient en assemblée générale. Plus souvent on s'était donné un chef supérieur que Tacite nomme un roi. Cette royauté ne fut ni purement élective, ni purement héréditaire : Reges ex nobilitate sumunt^ dit Tacite; ce qui indique que le roi était élu,
^ Une commission a été instituée, sous le dernier empire, par Pauteur couronné de la Vie de César pour dresser à nouveau la carte de la Gaule ; la publication en est attendue avec impatience.
2 Principes regionum atque pagorum inter suos jus dicunt. (Cœs. VI, 23.)
3 In pace nullus est communis magistratus. (Caes. VI, 23.) — Adam de Brème dit pareillement : « Dans la guerre tous obéissent à un chef; mais durant la paix, chacun est indépendant et tous sont égaux. » (GesL EccL Hammburg» ap. Pertz,IX, 377.)
sumunt; mais on tenait compte de la naissance, eç^ nobilitate. Les rois se prenaient dans certaines familles distinguées des autres par quelque prestige d'ancienne date. L'histoire des peuples barbares qui renversèrent l'Empire montre cette alliance de l'élection et de l'hérédité.
Une royauté existait aussi en Gaule, au temps de César, chez plusieurs peuples ^ . Mais César ne laisse apercevoir nulle part une royauté héréditaire : tout ce qu'il dit suggère l'idée de royautés électives. En plus d'un endroit il parle des descendants d'un ancien roi qui ambitionnent de régner à leur tour *. Pour arriver au trône, le prestige de la naissance n'est pas inutile ; mais ce qui sert encore plus, c'est la force tirée d'un parti, d'une grande clientèle, ou même de bandes soldées '.
^ Dans la Gaule Belgique chez les Suessions, Soissonnais (Gaes. II, 4); — les Atrebates, Artois (IV, 21); — les Eburons (V, 26). — Dans la Celtique chez les Garnutes, pays chartrain (V, 25); — les Senons, pays de Sens (V, 54); — les Nitiobriges, pays d'Agen (VII, 46); — les Sequanais, Franche-Gomté (1, 3).
2 Persuadet Gostino... cujus pater regnum in Sequanis multos annos obtinuerat... ut regnum in sua ciyitate occuparet quod pater ante habuerat (Gaes., I, 3). Erat in Garnutibus summo loco natus Tesgetius, cujus majores in sua civitate regnum obtinuerant. Huic Gœsar... majorum locum restituerat. Tertium jam hanc annum regnantem inimici, palara multis ex civitate auctoribus, eum interfecerunt.(Cses. , V, 27.) Cavarinum quem Caesar apud eos regem constituerat... cujus majores regnum obtinuerant, interfîcere publico consilio conati. (Gaes., V, 54.)
■^ In Gallia a potentioribus, atque his qui ad conduqendos
D'autres peuples avaient eu des rois dans un temps plus ancien; mais la royauté avait été abolie. Les Arvernes en sont un exemple. L'histoire parle de la magnificence de leur roi Luern ^ . Il eut pour successeur son fils Bituit *. Domitius, gouverneur de la Narbonnaise, le fit prisonnier par trahison et l'envoya sous bonne escorte à Rome. Le séjour d'Albe lui fut assigné par le Sénat, qui prit même la précaution de se faire aussi envoyer le fils du roi déchu '. La royauté avait ainsi fini chez les Arvernes. Plus tard le père de Vercingétorix fut mis à mort sur le soupçon d'avoir voulu relever le trône à son profit *.
Une magistrature temporaire tenait lieu de la royauté chez les peuples sans rois. Plusiem^s ne purent même supporter qu'une magistrature de très-courte durée : ainsi les Eduens avaient pour chef suprême un Vergobret nommé seulement pour une année *.
homines facultates habebant, vulgo régna occupabantur (Cses., II. 1).
^ Athen., de GalL, IV. — Strab., IV.
2 Valer., Maxim., XI, vi, 4.
3 Tite-Live, Epitom, 1. LXI.
* Gaes. VII, 4.
* Vergobretum appel lant JEdui qui creatur annus. (Cœs., I, 16.) — Le Vergobret. en fonction nomme son succes- •seur, mais sans pouvoir le choisir dans sa famille. Pendant
sa courte magistrature il exerce une autorité semblable à celle d'un roi : regiam potestatem, avec pouvoir de vie et de mort {vitas necisque m suos poleslatem) : ce qui veut dire seulement qu'il est investi de la juridiction au grand criminel. Ce système de gouvernement existait depuis longtemps déjà chez les Eduens, antiquitus, (Gaes. VII, 32, 33; I, 16.)
Cette histoire de la royauté en Gaule fait deviner cpie les rois, là où il en existait, étaient loin de jouir d'un pouvoir absolu.
11 en fut de même en Germanie. Tacite y remarque un peuple chez lequel Tautorité royale s'était plus développée que chez les autres ; mais il ajoute que ce n'avait pas été au point d'étouffer la liberté*.
C'est donc dans la nation que la souveraineté résidait de l'un et de l'autre côté du Rhin. Dans quelles formes s'exerçait-elle?
En Germanie, ce fut dans des assemblées dont Tacite nous a laissé une peinture animée *. Il y a mis la couleur et le mouvement ; on sent qu'en décrivant cette liberté sauvage il pensait aux despotes de Rome, à leur sénat muet. Autour du chef ou du guerrier qui parle. Tacite montre l'assemblée tumultueuse et bruyante. Elle manifeste l'accord de ses sentiments en agitant les armes que le Germain ne quitte jamais. LU désapprobation éclate en violents mur-
^ Gothones regnantur paulo jam adductius quam cœterœ Germanorum gentes ; nondum tamen supra libertatem. (Germ., c. xuii.)
^ Germ,, c. xi.
mures ; on croirait entendre les groans d'un meeting anglais.
Tacite n'explique point dans le détail la composition de ces assemblées; mais, avec sa concision profonde, il la. laisse entrevoir. Les mesures de moindre importance s'arrêtent, dit-il, entre les chefs; les grandes résolutions veulent davantage : de minoribus rébus principes consultant^ de majoribus omnes. Comment entendre ce dernier mot? La présence de tous les guerriers se comprend chez une petite peuplade ; mais à mesure que les proportions d'un Etat s'élargirent, cela devint moins possible : quelque système de représentation dut se produire instinctivement par la force des choses. C'est en effet ce qu'un hagiographe nous montre che^ les Saxons, avant qu'ils fussent soumis
par Charlemagne * .
C'est à César qu'il faut demander ce que firent en
Gaule les assemblées délibérantes. Il les appelle des
sénats^ nom qui indique des proportions moins larges.
Ces sénats toutefois comptaient un assez grand nombre
de membres : six cents , par exemple, chez les Ner-
viens^. Une loi en vigueur chez lesEduens ne ,permet-
^ Singulis pagis prœerant singuli; quoque statuto tempère anni semel ex singulis pagis atque ex eisdem ordinibus tripartitis singillatim viri XII electi et in unum collecti in média Saxonia, secus flumen Vesaram et locum Maxsilo nuncupatum, exercebant générale concilium (Vit. S* Lebuini, ap. Pertz., n.)
^ Cœs., II, 28.
112 CONSTITUTION POLTTIOUE
tait pas que deux parents y siégeassent ensemble * .
La Gaule et la Germanie différaient encore davantage SOUS un autre rapport.
Une noblesse se voit en Geimanie, sinon chez tous les peuples, au moins chez quelques-uns. Mais ce n'est nulle part une noblesse nombreuse, puissante, qui opprime et tient dans l'avilissement la classe inférieure. Tout homme libre participe à la vie politique dès qu'il est capable de porter les armes.
En Gaule, au contraire, la masse du peuple n'était pas seulement écartée des affaires publiques; elle vivait dans un abaissement profond. César va jusqu'à dire : Plebs pêne servorum loco habetur. Ce langage n'autorise point à supposer un état général de servage : César |)àrle de servitude en fonne de figure, en atténuant le mot par un correctif {pêne) ; il n'a voulu qu'exprimer vivement l'oppression subie par la plèbe gauloise.
Sur elle pesait une aristocratie que César appelle la classe des Equités. Ce nom indique qu'elle avait
< Cœs., VII, 33.
le privilège de combattre à cheval : ce fut une chevalerie gauloise. Comment s'était produite cette supériorité écrasante d'une classe, cette abjection de l'autre? L'aristocratie guerrière des Equités s'élevat^Ue par un progrès successif, en même temps que la plèbe se dégradait de plus en plus? Un tel état social s'explique mieux par l'établissement d'une race conquérante superposée à des populations vaincues : j'incline à voir dans cette chevalerie la descendance des Celtes, et dans la plèbe celle des populations que les Celtes avaient subjuguées *.
Si abaissée que fût la condition commune de la plèbe, beaucoup tombaient encore plus bas, réduits par des dettes que la misère avait fait contracter à se
^ Cette conjecture donnerait la solution d'un problème d'anthropologie qui a fort embarrassé ceux qui Pont aperçu. L'antiquité est unanime pour représenter les Celtes comme une race grande et blonde. Tel n'est point cependant le type qui prédomine en France. Il est vrai que la Gaule reçut une forte infusion de sang romain ; mais ne reçut-elle pas ensuite une infusion non moins forte de sang germain? D'où vient donc que le type physique de la France concorde si mal avec celui de la Gaule ? M. Michelet a vu là un effet de la civilisation qui rend, dit-il, la vie plus intense. Jusqu'à ce que la physiologie ait constaté cet effet de la civilisation, je préfère une explication plus simple. Ce qui frappa les anciens, ce fut la belle cavalerie gauloise; ce fut surtout le guerrier qui sortait de ses rangs pour provoquer le plus brave parmi les ennemis à un combat singulier. Tout cela appartenait à la classe des Equités, Les anciens, peu accoutumés aux observations exactes, dont l'usage est du à une science toute moderne, appliquèrent à la Gaule entière les traits de cette aristocratie.
soumettre à une dépendance plus étroite * : les Oéa?rati de la Gaule rappellent à la pensée les Nexi de l'ancienne Rome.
Mais nous trouvons aussi dans la Gaule Téquiralent des rapports de patronage et de clientèle qijd tempérèrent la domination du patriciat romain. Un noble gaulois se portait de même le , patron d'humbles clients abrités sous sa protection 2, et se faisait im point d'honneur de les défendre contre tout abus'.
L'importance d'un personnage se mesurait au nombre de clients qu'il avait pu ainsi grouper autour de lui : dans les luttes des partis on s'appuyait sur cette force *; une large clientèle permettait d'oser beaucoup, de braver les pouvoirs réguliers, de tenir les lois en échec. C'est ainsi qu'Orgetorix, accusé de haute
^ Gum aère aliène premuntur, sese in servitutem dicant nobilibus. (Caes. VI, 13.)
^ Ut quisque est gênera copiisque amplissimus ita plurimoscircum seambactos clientesque habet. (Gœs., VI, 15.) •^ On lit dans Festus : « Ambactus apud Ennium lingua gallica actus (al. servus) dicitur. La vraie leçon est servus, comme le prouve un vieux glossaire grec où on lit : c Ambactus 8ot5Xoç [xioOwTo;, ù)ç "Evvioçj Ambactus servus conductitius, ut ait Ennius. (Dacier, ad Fest.) — Le mot servus dépassait le vrai sens du mot gaulois : qui exprima une condition dépendante, sans être la servitude.
3 Suos enim opprimi... quisque nonpatitur. (Gsbs., VI, H.)
* César met en scèiie deux compétiteurs qui se disputent la magistrature suprême chez les Eduens ; il montre : « divisum populum in cuas cujusque eorum clientelas. (Gœs., VU, 320
trahison, fit appel aux clients, aux obœrati qu'il s'était attachés de tous côtés, et fut soustrait par eux à la condamnation qui l'attendait *.
La plèbe ne fut donc pas sans quelque influence sur les affaires publiques : exclue d'une participation régulière à leur direction, elle exerçait parfois une action puissante par l'appui prêté à des chefs populaires *. Il est vrai qu'elle n'était alors qu'un instrument au service d'ambitieux; mais pour avoir son concours, il fallait tenir compte de ses sentiments, servir ses intérêts; l'ambitieux dépend ainsi des instruments qu'il employé. Un haut personnage gaulois disait à César que la multitude n'avait pas moins d'autorité sttr lui qu'il n'en avait sur elle ^. On la voit imposer quelquefois ses. volontés, forcer les pouvoirs légaux à lui obéir *.
^ Ad judicium omnem suam familiam ad hominum millia decem undîque coegit, et omnes clientes obaeratosque sucs quorum magnum numeruni habebat eodem conduxit : per eos ne causaih diceret se eripuit. (Caes., I, 4.)
^Essenonnullos quorum auctoritas apud plebem plurimum •valeat, qui privati plus possint quam ipsi magistratus. (Caes. I, 17.) — Exemple :Divitiac « qui eo tempore principàtum in civitate obtinebat, ac maxime plebi acceptus erat» (CaBs., I, 3). — Ou encore : Dumnorix, « summa audacia, magna apud plebem propter liberalitatem gratia. (Caes. 1, 18.)
' Sua esse hujusmodi imperia ut non minus haberet in 88 juHs multitude quam ipse in multitudinem. (Cœs., V, 27.)
*Correus concitator multitudinis... nunquamenim senatum illo vivo quantum imperitam plebem potuisse (Gses., Vil, 21).
il6 CONSTITUTION POLITIQUE
Quand la vie intérieui'e de chaque peuple était si troublée, la paix ne dut pas régner entre les différents États. Aussi César dit-il que chaque année ramenait des guerres entre les peuples gaulois * . Les frontières de tant de petits États durent être le théâtre de collisions fréquentes entre voisins : chaque peuple se faisant un devoir de soutenir les siens, une guerre éclatait. D'autres furent suscitées par Tambition de s'agrandir aux dépens d'un autre peuple, ou de le subalterniser. Les Etats gaulois étant très-inégaux en force, les faibles avaient à se prémunir contre d'autres plus forts : dans ce but on se confédéré; souvent un petit peuple se met sous la protection d'un plus grand dont il devient le client pour parler comme César, nous dirions le vassal 2. Un peuple qui a groupé autour de lui beaucoup de clients de ce genre devient très-puissant et aspire à dominer sur toute la GaulQ^; mais il y rencontre des ambitions rivales : c'est comme, en
* Quum aliquod bellum incidit, quod fere ante Osesaris adventum quotannis accedere solebat, uti aut ipsi injurias inferrent, aut illatas propulsarent... (Caes. VI, 15.)
2jEduos eorumque clientes. (Cœs., I, 31.) — V. Ib., Il, 14. — Hi se Remis in clientelam dicabant. (Cœs., VI, il.)
Grèce, la lutte d'Athènes et de Sparte pour rhégémonie. Les Arvernes avaient exercé une suprématie dans la Gaule ; l'alliance des Eduens avec Rome donna ensuite à ceux-ci la supériorité. Les Séquanes leurs voisins introduisent chez eux Arioviste pour se mettre par son concours en état de primer : mais bientôt ce dangereux allié se change en maître. Les Rémois conçoivent alors la même ambition, et cherchent de quel côté ils prendront leur point d'appui pour dominer à leur tour ^ ,
De telles habitudes devaient rendre l'union impossible et la ruine certaine si la Gaule venait à être attaquée par un ennemi puissant et habile. Quel beau jeu eut César pour exploiter ces divisions funestes !
Ces ambitions de peuples n'auraient pu être con-
^ GallisB totius factiones duas : harum alterius principatum tenere jEduos, alterius Arvernes. (Gaes., 1, 31 .) — Quam Caesar in Gallîam venit alterius factionis principes erantiEdui, alterius Sequani. Hi quum per se minus valerent, quod summa auctorîtas antiquitus erat in ^Eduis magnœque eorum erant cUentelae, Germanos atque Ariovistum sibi adjunxerant. (Gaes., VI, 12.) — Sequani principatum dimiserant. In eorum locum Rémi successerunt.
118 CONSTITUTION POUTIQUE
tenues que par un système solide de gouvernemeiït fédératif. Quelque germe en exista. Tandis qu'wcun lien ne rattachait entre eux les peuples de toute la Germanie, la Gaule eut des assemblées nationale^ : César parle à plusieurs reprises d'un concilium totim GalliâB. Quelle idée faut-il s'en faire?
César donne constamment aux personnages qui composaient cette assemblée le titre ÛQ principes civitatum. Expression équivoque ; les mots princeps^ pmicipatusj n'exprimaient par eux-mêmes qu'une idée de primauté. Ainsi César qualifie de princeps un chef de parti ^ ; 11 appelle princeps consilii celui qui a pris l'initiative d'une résolution * ; il exprime par le mot principatus une influence prédominante '; il nomme enfin principes les plus notables personnages d'un Etat *. L'Assemblée des principes de la Gaule fut la réunion de ses notabilités.
Aucune périodicité ne s'aperçoit : la convocation était déterminée par les circonstances. Suivons dans les Mémoires de César l'histoire des assemblées qui se tinrent pendant la guerre de Gaule.
César venait de rejeter les Helvètes dans leurs foyers : des députés de quelques Etats gaulois viennent le féliciter de ce service rendu au pays. Mais
^ Factionum principes. (VI, 11, 12.) aCaes., II, 14; VI,44, » Oses., I, 31 ; VI, 12.
* Gaes., I, 19 ; V, 3. Principes ex ea civîtate... V, 5. Principes omnibus ex civitatibus.
on se préoccupe d'un autre péril, de la présence d'Arioviste et de ses bandes suèves sur le territoire des Séquanais : une assemblée générale est convoquée, d'accord avec César, pour délibérer sur une guerre à entreprendre en commun contre Arioviste. César remarque qu'une permission lui fut demandée à cet effet K Rome s'était donc déjà arrogé le droit d'interdire, comme suspectes de desseins hostiles, les assemblées qu'elle n'aurait point autorisées : il convenait à sa politique de n'avoir affaire qu'à des peuples divisés. La Gaule ne va plus avoir d'autres assemblées générales que celles que César aura luimême convoquées. Voyons ce qu'il nous en apprend. En l'an 55 av. J.-C. César, qui va porter la guerre chez les Germains, convoque une assemblée de la Gaule pour avoir son concours '. L'année, suivante, au moment de faire une descente dans l'île de Bretagne, il réunit encore les plus hauts personnages de la Gaule ; c'est pour les emmener avec lui : ils lui serviront d'otages et répondront de la tranquillité du pays pendant son absence *. Au retour de cette expédition, et dans l'automne de la même année. César convoque une nouvelle asseiïiblée à ^amarobriva (Amiens) pour régler les cantonnements de ses troupes pendant la mauvaise saison *. Bientjât après César
^ Cses., I, 30.
•Gaes., IV, 6.
3 Gaes., V, 5.
est obligé de faire en hiver une nouvelle campagne; il assemble encore une fois les notables de la Gaule *. C'est parce que divers symptômes lui font craindre de mauvaises dispositions ; César veut forcer les peuples à se déclarer ; il se propose d'agir sur les uns par la crainte, sur les autres par de bonnes paroles. 11 gagne ainsi le printemps de l'année 53 ; une nouvelle assemblée a lieu alors *. Plusieurs peuples y font défaut; César dissimule ce qu'il augure de leurs intentions, et proroge l'assemblée en fixant à Lutèce le lieu d'une nouvelle réunion. C'est ainsi que la capitale future de la France fait son entrée dans l'histoire. César ne nous apprend point ce qui se fit à Lutèce ; mais il parle d'une dernière assemblée qu'il réunit kDurocorturum (Reims) pour faire un exemple éclatant d'un chef gaulois qui avait détaché de lui plusieurs peuples '. Bientôt ce ne sont plus quelques peuples seulement, c'est toute la Gaule qui se soulève : alors enfin l'on voit de vraies assemblées nationales. Les Eduens, les plus anciens alliés de Rome, avaient eux-mêmes rompu avec elle ; mais leur orgueil souf-
* Gaes., V, 54.
* Goncilio Galliae primo vere, uti instituerat indicto. (Gaes., YI, 3.) Ces mots uti instituerai ont été traduits ainsi : < selon la coutume qu'il avait établie. » C'est en forcer le sens : ils peuvent signifier simplement que la réunion eut lieu à répoque que Gésar avait indiquée à Tavance. Les circonstances avertissaient Gésar d'observer fréquemment l'attitude des peuples gaulois.
3 Gœs., VI, 44.
frait de voir le commandement remis à un AiTerne, Vercingétorix : ils le réclament comme leur droit. Les représentants de la Gaule se réunissent en grand nombre à Bibracte (Autun) pour régler ce conflit : Vercingétorix est confirmé dans le commandement suprême *. La fortune trahit son courage; il est assiégé dans Alise : les députés de la Gaule s'assemblent encore pour délibérer sur les secours à lui envoyer *. Ce fut le dernier soupir du gouvernement représentatif qui semblait se fonder dans notre pays au moment où il allait passer sous le pouvoir de Rome. Ces diètes nationales furent- elles une nouveauté? Il est à croire qu elles n'étaient point sans précédents ; mais rien n'indique que la Gaule eût été en possession d'un système d'assemblées régulièrement constitué. Un suprême danger aurait pu lui donner enfin l'unité sous la forme fédérative, avec un chef et un congrès. Il était trop tard ! Alors même l'entente ne put s'établir ; les Rémois étaient devenus et restèrent les alliés de César ; les Bellovaques avaient d'abord refusé leur concours, on obtient d'eux avec peine un secours insignifiant ; les Eduens regrettent de s'être ralliés à la cause nationale dès qu'ils perdent l'espoir de commandier. Voilà les divisions incorrigibles de peuples que ni le malheur, ni un péril suprême n'eurent le pouvoir d'instruire !
< Gaes., VII, 63. aCœs., VII,75.
César npus montre Tesprit dp faction régnant partout : il divise non-seulement les différents Etats, mais chaque Etat et même chaque famille * .
César n'indique pas le sujet de ces divisions : les causes ne manquèrent jamais. Il y eut de tout temps des compétitions dans chaque Etat pour le pouvoir. On dut s'y diviser aussi sur le^ formes de gouvernement : ce ne fut pas sans luttes, on peut le croire, que la royauté fut remplacée chez certaine peuples par des magistratures temporaires. D'autres dissensions furent celles que suscite le mouvement uaturel des sociétés : efforts d'une classe opprimée pour se relever; résistances d'une aristocratie qui voudrait ne rien céder de ses privilèges. On aperçoit e^ Gaule quelque chose d'analogue aux luttes du patriciat et de la plèbe, drame si plein d'intérêt dans l'histoire romaine. En Gaule, de même qu'à Rome, on voit des nobles se séparer de leur caste, et par sentiment de justice, plus souvent par calcul d'ambition, se faire les soutiens ou même les courtisans des
* Cœs., VII, 75.
masses populaires. A ces causes intérieures de dissensions s'ajoutèrent les rivalités de peuples se disputant la suprématie dans la Gaule : partout on se passionne pour lun pour l'autre; on est du parti éduen, ou du parti arverne.
L'attaque dirigée par César contre la Gaule surexcita cette fermentation. Jamais encore les partis n'étaient entrés en lutte pour un si grand intérêt. Le parti éduen devient alors un parti romain ; le parti arverne un parti national : chacun s'efforce d'entraîner les autres peuplés. Les uns gagnés par César, ou fascinés par le prestige de Rome, ou terrifiés par sa puissance, se prononcent pour l'alliance avec elle. Les autres, comprenant que cette alliance se transformera bientôt en sujétion, veulent que tout soit risqué pour sauver l'indépendance du pays. Les peuples se divisent donc, et tandis que ceux-ci courent aux armes, ceux-là se déclarent pour César, d'autres gardent une attitude hésitante. Même division au sein de chaque peuple, de chaque ville, de chaque bourgade : les deux partis s'y disputent le pouvoir pour faire prévaloir leurs résolutions. La discorde déchire jusqu'aux familles : ici c'est le conflit acharné d'Induciomare et de Cingétorix son gendre * ; là l'antagonisme de deux beaux-frères , Dumnorix et
< Gingetorigem , alterius principem factionis, generum suum, quem supra demonstravimus Gaesaris secutumfidem... bostem indicat, bonaqueejus publicat. (Gses.. V, 56.)
124 CONSTITUTION POUTIQUE
Divitiac K Quand Vercingétorîx veut soulever les Arvernes, il trouve contre lui son oncle, et ce n'est qu'après une lutte en armes qu'il l'emporte 2. De là les violentes agitations, les scènes tragiques dont César fait mention. Un jour, chez les Eduens, deux candidats se disputent la charge de Vergobret ; les deux partis sont prêts à en venir aux mains * : la suite montre que dans cette lutte électorale s'agitait la question de l'alliance avec Rome, qu'un parti voulait maintenir, qu'un autre voulait rompre. Un autre jour, le sénat Lexovien est massacré par une foule irritée parce qu'il refuse d'entrer dans la ligue armoricaine *. Le premier magistrat des Carnutes, celui des Sénons éprouvent un sort semblable, mais mieux mérité : poussés au pouvoir par César, ils conspiraient pour lui livrer la Gaule *. Voilà le sens de ces mouvements désordonnés, sanglants, que César mentionne en passant : convulsions douloureuses et dernières d'une nationalité qui se débattait contre la mort.
Fatal esprit de division, inhérent à la race! que de fois il a compromis les destinées de notre pays I C'est par lui que périt l'indépendance gauloise. J'en crois
* V. Caes., I, 9, 20, V, 67.
2 Caes., VU, 4.
3 Caes., VII, 32.
* Caes., III, 17.
^ Cts., V, 25, 54.
Vercîngétorix quand il disait que bien unie elle eût pu braver tous les peuples ligués contre elle * .
* Gujus consensu ne orbis quidem terrarum possit obsistere. (Caes. , VII, 29.)