CHAPITRE IX
Est-il besoin de dire qu'on ne connaissait point les années soldées et pennanentes ?
En Germanie tout homme libre, en âge de porter les armes était soldat ^ . De même en Gaule pour la classe des Equités * : elle foimait une cavalerie qui fut Tarmée ordinaire de la Gaule. A l'occasion on levait la plèbe, en fixant le contingent que chaque localité aurait à fournir *. Cette infanterie gauloise
< Tacit. Germ. c. vu.
2 Illi (Equités) cum sit usus atque aliquod bellum incidit... omnes in belle versantur. (Cass. VI, 15.)
3 Vercingétorix assiégé dans Alésia avait ordonné une levée en masse. L'Assemblée nationale jugea cette mesure inexécutable, et vota seulement des contingents proportionnés aux forces de chaque peuple. (Cœs. VII, 75.)
se composait d'archers et de troupes légères : mal préparée au service et mal armée, elle ne pouvait êtte qu'une troupe inférieure. La force de l'armée gauloise résidait dans sa cavalerie * , tandis que Tacite dit de l'armée germaine : In pedite robur 2.
L'ordre de marche étant donné, on avait à se rendre au lieu de réunion, à ce que César appelle concilium armatum. Malheur aux retardataires! L'usage s'établit en Gaule de mettre à mort le dernier arrivant *. Des rôles tenus régulièrement faisaient connaître au général les forces mises ainsi à sa disposition *.
L'armée ne se composait point de compagnies formées artificiellement. En Germanie, dit Tacite, les hommes fournis par chaque territoire constituaient autant de corps distincts, en sorte que chacun combattait sous les yeux des siens *; je ne doute pas que lé même système n'ait été suivi en Gaule. La cavalerie
^ Hostes equitatu superiores... le vis armaturse pedites. (C«s. VII, 65.)
2 Tacit. Germ. c. xxx. Dans la Gaule Belgique où les Germains se mêlaient aux Celtes, tel peuple valait surtout par sa cavalerie, tel autre par son infanterie. César cite avec honneur Tinfanterie des Nerviens. (II, 17.)
3 Armatum concilium indicit : hoc more gallorum est initium helli, qua lege communi omnes pubères armati convenire coguntur, et qui ex iis novissimus venit... necatur. (Gœs. Y. 56.)
^ Non casus nec fortuita conglobatio turmam aut cuneum facit, sed famiUœ et propinquitates. (Germ. c. vn)*
gauloise eut un ordre de bataille qui lui était particulier : elle marchait sur trois rangs, chaque cavalier du premier rang ayant derrière lui deux servants d'armes; voilà \di. Trimarkisia de la Gaule *.
Il fallait à l'armée un commandant en chef. Tacite dit des Germains : Reges ex nobilitate^ duces ex virtute sumunt ^. En s'exprimant ainsi Tacite n'entendait pas, comme quelques-uns l'ont cru, que la royauté et le commandement de l'armée fussent toujours séparés; mais, s'il y avait lieu de choisir im général autre que le roi, ce choix était déterminé par la valeur, non par la naissance comme dans l'élection
* C'est ce que nous apprennent les Grecs qui avaient vu des armées gauloises. Pausanias (Phoc. I. X) dit que chaque cavalier a derrière lui deux servants d'armes montés pareillement à cheval : leur rôle est de l'assister dans le combat, de mettre leur cheval k sa disposition si le sien se trouve hors de service. Voilà, ajoute Pausanias, ce que les Gaulois appellent Trimarkisia dans leur langue, parce que le nom celtique du cheval est Mark. — Le cheval a gardé ce nom dans les idiomes kimriques ; ajoutez tri, trois, vous avez le mot entier.
Ces servants d'armes se retrouvent dans un passage de Posidonius, philosophe grec qui fit un voyage dans la Gaule pour en étudier les mœurs. Du récit de ce voyage qu'il composa ensuite nous n'avons malheureusement qu'un fragment conservé par Athénée (l. IV. ap. D. Bouq. I, 704) : Posidonius y décrit un repas gaulois auquel il avait assisté : la table était ronde, forme remarquée par Posidonius parce que tel ne fut pas l'usage en Grèce, non plus qu'à Rome ; des guerriers étaient assis à l'entour; derrière eux, un double rang de servants d'armes prenait aussi part au festin.
2 Germ, c. vu.
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des rois. Il en fut sans doute de même en Gaule. Toutefois, chez les Eduens, le commandement de l'armée était nécessairement séparé du gouvernement de l'Etat, puisque leur Vergobret ne devait jamais quitter le territoire de la cité * . Quand plusieurs peuples se confédéraient, on confiait à un chef unique le commandement suprême '^, ce que César appelle summa imperii ^. Ce n'était point un commandement sans contrôle ; voyez Vercingétorix : il doit sans cesse rendre compte de ses mesures ; on le critique, on l'accuse; il lui faut à la fois discuter avec les siens et faire tête à l'ennemi *. César au contraire est maître absolu de ses mouvements *, et fait voir au monde ce que peut la discipline romaine ®.
Une coutume militau'e de la Germanie mérite particulièrement l'attention. Elle nous montre le commen-
< Gœs. Vn, 33.
2 C'est ainsi que Viridovix fut ipis à la tête de la confédération armoricaine. (V. Gœs. III, 17.) — Pareille chose eut lieu lorsque plusieurs peuples se levèrent pour secourir Lutèce menacée par Labiénus. (Caes. VII, 57.)
» V. Gœs. m, 17, 22, 23; V, 11; VII, 57.
* V. Gœs. VII, 20.
^ Docuit quid populi romani disciplina atque spes pussent. (Gœs. VI, 1 .)
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cernent de rapports qui, en se développant plus tard dans la monarchie franque, donnèrent naissance aux fiefs.
Tacite parle de guerriers qui s'attachaient à un chef en lui promettant une étroite fidélité, un entier dévouement. Avec leur concours, le chef pouvait tenter des aventures guerrières, rendre son nom célèbre. Aussi les appelait-il familièrement ses compagnons; il entretenait leur dévouement par des présents, conune le don d'un beau cheval de guerre, ou de quelque belle arme *.
Dans cet usage Montesquieu a vu Torigine des fiefs et des rapports de vassalité *. « En Germanie, » ditil « il y avait des vassaux, parce qu'il y avait des « hommes fidèles qui étaient liés par leur parole. Il « n'y avait point de fiefs, parce que les princes n'a- « vaient point de terres à donner. » Mais que les Francs deviennent maîtres de la Gaule , il pourra être donné des .terres. Ainsi prirent naissance les concessions de terre qu'on appela Bénéfices^ et qui reçurent ensuite le nom de Fiefs.
L'usage de telles clientèles n'exista-t-il qu'en Germanie? Ne fut-il pas commun aux Gaulois?
En racontant une campagne faite par un de ses lieutenants dans l'Aquitaine, César parle des devoti.
^ Vk Germ, c. Xiii-ïviii.
* Esprit des Lois^ XXX, i.
OU soldurii * qui entouraient un chef nommé Adcantuanus. César s'étend à cette occasion sur les rapports qu'établit cette clientèle. 11 parle de la familiarité dans laquelle les devoti ou soldurii vivent avec leur chef, du dévouement absolu qu'ils lui doivent, et qui ne lui fait jamais défaut. Rapprochez les deux passages de César et de Tacite, vous remarquerez dans l'un le style précis et froid qui caractérise les mémoires du grand capitaine, dans l'autre le coloris, le mouvement que l'historien de l'empire mit dans ses tableaux ; mais c'est bien la même coutume que chacun a décrite avec sa manière. César, il est vrai, ne mentionne ces soldurii que dans le récit d'une campagne en Aquitaine. Faut-il en conclure que cet usage fut particulier à la Gaule ibérienne? Non; César a semé sans ordre, selon que l'occasion les amenait, les traits de mœurs qui nous font connaître la Gaule. 11 se peut que le nom de soldurii ait été spécial aux devoti de l'Aquitaine ^ ; mais Tinstitution fut commune à toute la Gaule : en plus d'un endroit César nous montre des troupes du même genre autour de personnages gaulois'.
' Devoti quos illi soldurios appellant. (Cœs. III, 22.) ^ On a cru découvrir dans le basque les racines de ce mot.(V. Am.Thierry, II> 12.) —M. Giraud (Essais I, 63) retrouve les soldurii de César, avec le sens d'hommes à gages, dans les soldoiours de la Lorraine et les soldearii de la Bretagne. — V. Belloguet. Ethnogénie gauloise j I, p. 69.
^* César dit de FEduen Dumnorix : Magnum numerum equitatus suo sumptu semper circum se habere. (I, 18); Ailleurs il montre un autre Eduen, Litavicus, se retirant
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Cet usage régna donc d'un côté du Rhin comme de l'autre.
A cpii fut-îl permis de s'attacher une clientèle de ce genre? A quiconque avait assez d'importance pour trouver des compagnons disposés à s'associer ainsi à sa fortune? Une telle faculté n'était pas compatible avec le bel ordre que les Allemands se plaisent aujourd'hui à imaginer dans la vieille Germanie : on veut donc que ces clientèles n'aient pu se former qu'autour de. chefs d'Etat, et l'on s'autorise du mot princeps employé par Tacite. Mais j'ai eu déjà l'occasion de montrer combien l'acception de ce mot était large. Le personnage qui avait groupé autour de lui une troupe de compagnons devenait son chef, son princeps. Voyex en Gaule Dumnorix : ce n'est point un chef d'Etat, mais un homme de haute naissance qui s'est fait par son habileté une énorme fortune et qui exerce une grande influence sur le peuple par ses largesses. On le voit constamment entouré de la nombreuse chevalerie qu'il entretient ; elle lui donne une importance qui s'étend même au dehors de la cité éduenne. De même de Livaticus *.
La conséquence à tirer de tout cela n'est pas que nos fiefs ont eu une origine celtique; car une telle coutume ne put se maintenir en Gaule sous la domi-
àGergovie • cum suis clientibus quibus nefas more Gallorum est etiam in extrema fortuna deserere patronos. » (VII, 40.) < V. C8es.I,18; VII, 37-39,
nation romaine. : reconnaissons seulement que les Francs rapportèrent dans notre pays un usage qui s'y était anciennement pratiqué.
Voilà les institutions militaires de deux peuples pareillement célèbres dans l'antiquité par leur valeur. Les Gaulois avaient été dans un temps la terreur des nations. Plus tard, en devenant moins barbares ils devinrent moins guerriers S et Ton parla dès lors de ' la valeur des Germains, comme auparavant on avait parlé de celle des Gaulois ^, Mais César rend hommage aux vertus guerrières que la Gaule savait encore déployer. Il mentionne une longue journée de combat où Ton ne vit pas un seul Gaulois lâcher pied '. Ailleurs il montre les rangs qui tombent après les rangs : ceux qui suivent montent sur les cadavres
* Un peuple du nord de la Gaule, les Nerviens, repoussait tous les présents de la civilisation comme des causes d'amollissement. (Gses. II, 15.) Les Belges étaient restés les plus belliqueux des peuples gaulois < propterea quod a cultu atque humanitate provinciae longissime absunt. » (Gaes. 1, 1.)
2 Fuit antea.tempus quum Germànos Galli virtute superarent. (Gaes. I, 24.)
amoncelés pour continuer la lutte * . Ailleurs encore ce sont des Gaulois cpii pendant tout un jour se succèdent, sans que personne hésite, dans un poste où Ton est sûr de trouver aussitôt la mort *. Le Gaulois ne comptait que trop sur son courage ; confiant dans sa valeur il dédaignait les ruses de guerre ' ; il eut le tort de préférer le péril au labeur. Les Gaulois avaient longtemps dédaigné de s'enfermer dans des camps retranchés : ils comprirent onfin cette nécessité ; le patriotisme leur fit supporter les plus rudes fatigues * et exécuter des travaux qui excitaient l'admiration de César ^.
Tite-Live nous a transmis une vive peinture des Gaulois marchant au combat : « On les voit s'avancer avec leur haute taille, leur longue chevelure rousse, leurs larges boucliers, leurs épées démesurées. Il font entendre des chants guerriers, accompagnés de cris sauvages, et du bruit des armes et des boucliers s'entre-choquant selon un usage national ^. » Mais les
^ Gaes. II, 27.
« V. Gaes. VII, 25).
'^ Se ita a patribus majoribusque suis didicisse ut magis virtute quam dolo contenderent. (Cœs. I, 13.)
* Primumque ea tempora Galli castra munire instituerunt ; et sic sunt animo consternati homines insueti laboris, ut omnia quae imperarentur ibi patîeada existimarent. (VII, 30.)
^ Institutas turres, testitudines, munitionesque hostînm admiratur. (V, 52.)
• Liv. XXXVm, 17.
RÉGIME HILITAIRE 135
armées gauloises avaient plus de fougue dans l'attaque que de solidité dans le combat * : omnis in impetu vis.
La Gaule cependant n'eût point perdu son indépendance si la valeur décidait seule du sort des peuples. Elle dut sa défaite à l'habileté incomparable du général qu'elle eut à combattre, à l'infériorité de ses armes et de sa science militaire, à la discipline romaine, et enfin aux vices de sa constitution politique, aux rivalités d'Etats, à des divisions fatales.
^ Gens cuî natura corpora animosque magna magis quam firma dederit. (Liv. V,.44.)