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CHAPITRE X

Les anciens ne saisirent que les traits extérieurs des religions étrangères sans en pénétrer le caractère intime. Ils n'eurent pas l'idée d'une science qui date seulement de notre temps, la mythologie comparée : science qui rapproche les conceptions religieuses des différents peuples, pour en démêler le sens caché et découvrir les lois qui ont présidé à leur formation *.

Section /. — Religion des Germaitis,

Nous ne sommes pas réduits aux témoignages de

* V. Max Muller, Essais de mythologie comparée, traduits par G. Perrot. 1872.

KELIGION 137

l'antiquité sur la religion des Germains. L'histoire de leur conversion au christianisme fournit d'autres renseignements. C'est, par exemple, une formule d'abjuration qui fut imposée par un concile ^ une. liste de superstitions condamnées par le même concile * ; ce sont encore des traits semés dans les chroniques, surtout dans l'hagiographie ; et enfin des restes de mythes anciens conservés d'âge en âge dans des superstitions populaires. C'est avec tous ces matériaux assemblés que des savants de l'Allemagne ont entrepris de reconstruire le vieux paganisme de la Germanie ^.

D'autres, prenant une voie plus courte, en ont demandé la révélation aux Eddas, œuvres qui font connaître le paganisme des Scandinaves, autre branche de la famille germaine.

C'est d'une île perdue dans les bnmies des mers du nord, l'Islande, qu'est venue cette lumière. Cette île fut occupée au neuvième siècle par des colons norvégiens. Un peu plus tard le christianisme y pénétrait : il fut adopté comme religion du pays dans une assemblée générale, Althing^ tenue en l'an 1000. Une activité intellectuelle très-remarquable se développa dans l'Islande chrétienne : son droit fut exposé dans un code appelé Gragas; les traditions du pays furent

^ Concile de Leptines de Ik'^.Abrenuntiatio diaboUyOperumque ejus et super stitionum, (Pertz., capital, l, 19).

^ Indicultis superstitionum, (Pertz., loc, cit,)

3 Au premier rang s'est placé J. Grimm : Deutshe Mytho* logie, 1835.

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racontées dans des Sagas; on recueillit les poëmes mythologiques d'anciens scaldes, nom donné aux bardes du Nord. Le clergé ne s'efforça point en Islande, comme il le fit ailleurs, d'étouffer le souvenir du vieux culte. On verra tout à l'heure comment ces souvenirs étaient devenus sans danger pour la foi nouvelle. C'est même à un prêtre que nous devons la plus précieuse des Eddas^ nom allégorique donné aux monuments du vieux paganisme Scandinave *,

Il existe deux Eddas. La moins ancienne est une exposition de la mythologie Scandinave, arrangée au treizième siècle par. un personnage qui tient une place marquante dans l'histoire de l'Islande : Snorri Sturleson^ poëte, historien de son pays ^ dont il fut le premier magistrat. Voilà l'auteur d'une Edda en prose, dite Edda de Snorri pour la distinguer d'une autre. Celle-ci, plus ancienne était tombée dans l'oubli lorsque, vers 1640, on découvrit de vieux poëmes mythologiques, contenus dans un manuscrit du quatorzième siècle. La formation du recueil est attribuée à un prêtre islandais, Ssemund^ qui mourut en 1133 : savant homme qui avait rapporté dans son île des connaissances acquises en Allemagne, en France, en

^ Edda, aïeule, vieille conteuse. — Le titre de Gragas donné à une exposition du droit de ITslande a de môme un sens allégorique.

2 On lui doit une chronique des anciens rois de Norvège, intitulée allégoriquement Èeimskringla (orbîs mundi).

Italie. Son nom reste attaché h VEdda en vers, dite Edda de Ssemund ' .

Il serait téméraire de supposer que tous les mythes imaginés par les scaldes du Nord eurent cours aussi en Germanie. 11 y a d'autre part lieu de croire que les poëmes eddaïques ne sont point exempts d'interpolations. Mais ridentité, pour le fond, de ce paganisme des régions scandinavesT aveo le paganisme de la Germanie est incontestable : Odin^ ou Wodan^ Gwo-^ darij fut le grand dieu des Germains comme des Scandinaves •.

Si l'on tenait pour vraie une certaine tradition, Odin aurait été un homme divinisé. Au dixième siècle un rooine anglo-saxon Aethelweard, parlant à' Odin dans sa chronique, l'appela un ancien roi barbare, que les païens du Nord adorèrent comme un dieu. Vers l'an 1200 Saxo Grammaticus^ dans son Bistoria danica^

^ Un professeur de l'Université , savant germaniste , M. Bergmann, a traduit et commenté plusieurs parties de cette Edda : Poëmes islandais, 1838, — les Chants de Sol, 1858; et ensuite VEdda en prose {La fascination de Gulfi., 1861).

2 Tacite dit des Germains : « Deorum maxime Mercurium colunt. {Germ,, 9.) — Ce Mercure germanique ne fut autre que rOdin des Scandinaves, appelé Wodan en Germanie. On lit dans un hagiographe : Illi (Suevi) aiunt deo suo Wodano, quem Mercurium vocant alii, se velle litare. — Wodan sane quem, adjecta littera, Gwodan dixerunt, et ab universis Germaniae gentibus ut deus adoratur. » (Jonas Bobbiensis, Vit. S: Columb,, ap. Mabillon acta S. 8. O. B. Saec. II. — Le mercredi (Mercurii dies) devint pour les Germains Crudenstag, en Scandinavie Odinsdag.

présentait les dieux du nord comme des chefs puis^ sants qui, après avoir régné à Byzance, passèrent dans la Scandinavie et réussirent à s'y faire adorer. Au treizième siècle Tarrivée d'Odin et sa conquête furent racontées avec d'amples détails dans une saga de Snorri*. On le faisait venir d'Asie; sans doute parce que, dans l'Olympe Scandinave, figuraient des divinités appelées Ases. — Je ne puis voir là que de l'Evelimerisme chrétien : Evehmere avait dit à la Grèce que ses dieux n'étaient que des hommes divinisés après leur mort; de même des missionnaires chrétiens, pour dissiper le prestige du dieu Odin, lui attribuèrent une origine humîtine. Peut-être quelques circonstances lem* suggérèrent - elles à eux-mêmes cette conjecture. Je me borne à indiquer en passant des idées dont la justification comporterait de trop longs développements.

On reconnaît dans le paganisme des Germains et des Scandinaves le paganisme primitif de la famille indo-européenne; c'est encore une divinisation des

^ 25 Ynglinga saga, trad. Wachter, Leips. 1835.

phénomènes de la nature. Odin, Wodan, comparé par les Romains à leur Mercure, fut un dieu des vents. Un autre grand dieu fut celui qui lançait la foudre : 7%wnare chez les Germains, Thor chez les Scandinaves '. •Les Germains adoraient les astres qui nous éclairent le soleil et la lune 2, le feu ' ; l'eau, la terre avec sa puissance végétative, manifestée surtout par les grands arbres, par les chênes séculaires *.

A ce culte- du monde visible s'ajouta la divinisation des sentiments qui remuent le plus l'âmé humaine, comme l'amour, la fureur guerrière.

Un troisième ordre de conceptions religieuses qui

< Thunare figure à côté de Yodan dans la formule d'abjuration prescrite par le concile de Leptinès : Ende for sache Thunare, ende Vodan, — C'était un Jupiter germanique : le jeudi {dies Jovis) devint Donnerstag en Allemagne, Thorsdag en Scandinavie.

* Deorum numéro ducunt solem et lunam. (Caes., VI, 21.) 3 Les Romains retrouvaient leur Vulcain dans le dieu du

feu des Germains, (V. Caes., VI, 21.)

* Sibi silvarum atque aquarum , avium bestiarumque et aliorum quoque elementorum finxere formas, ipsosque ut deum colère eisque sacrificia delibare consueti. (Greg. Tur., II, 10). Si quis ad fontes aut arbores vel lucos votum fecerit'. (CapituL de part. Saxon). — Qui ad arborem quam rustici sanguinem vocant atque ad fontanas adoraverit. (Luitpr., VI, 30.) — De sacris silvarum qUos nimidas vocant (Indic. superst., 6). — Lucus tam sacer est gentilibus ut singulaB arbores ejus... divinae credantur. (Adam Brem. De situ Dan.) — Lucos ac nemora consecrant. (Tacite, Germ.,9.)

Herciniam silvam, lucosque vetusta Relligione truces, et robora numinis instar.

(Glaudian. De laud» Stilic)

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compléta le paganisme grec et romain, la divinisation des héros, se retrouverait aussi dans le paganisme de la famille germaine, si Ton admettait qu'Odin fut un conquérant transformé en dieu; mais j'ai rejeté cette fausse tradition.

La Germanie rendit à ses dieux un culte sanglant : elle immolait surtout des chevaux, quelquefois des victimes humaines. La divination fut mêlée à ces sacrifices : des devins, des devineresses interrogeaient les entrailles palpitantes pour y lire l'avenir : faculté magique attribuée particulièrement aux femmes * . .

Tacite prête aux Germains sa philosophie quand il dit qu'ils n'enferment point leurs dieux dans des temples, et ne les représentent point sous des traits humains ^. Si les Germains n'eurent communément

* C'est en ce sens, et par rapport à cette faculté, que Tacite dit : Inesse (faeminis) sanctum aliquid et providum putant. (Germ.f 8.) Nous voyons aussi en Grèce, à Rome, les dons de prophétie, de magie, attribués particulièrement aux femmes. Tacite mentionne (Germ., 8; hist. IV, 65) une prophétesse germaine nommée Velléda, dont Chateaubriand a fait une poétique figure de ses Martyrs, en la supposant gauloise.

^ Nec cohibere parietibus deos neque in uUam hun^ani oris speciem assimilare ex magnitudine cœlestium arbitrantur; lucos ac nemora consecrant. (Germ,, 9).

pour temples que des bois sacrés, c'est parce qu'ils étaient sans architecture; s'ils réprésentaient leurs dieux par quelques emblèmes grossiers, c'est parce qu'ils étaient sans statuaire. Plus d'un fait prouve qu'il ne répugnait point à leur sens religieux de construire des temples et de prêter des traits humains à la divinité^.

Les prêtres qui présidaient à ce culte ne paraissent pas avoir formé un corps. La faible constitution du sacerdoce ne lui permit pas d'acquérir une grande autorité dans l'Etat : Tacite montre les prêtres ouvrant les assemblées publiques 2, probablement par quelque cérémonie religieuse; mais, dans le tableau qu'il fait ensuite des délibérations, il ne parle plus de prêtres; il ne met en scène que les chefs et les guerriers.

Section II, — keligion gauloise ^.

Les renseignements fournis sur la religion des Ger-

^ Repererunt in templo très imagines, sereas deaurâtas parieti affixas quas populus adorabat. ( Ti^ S. GalL, ap. act. S. S. ord. Ben. saec. II.)

^ Silentium per sacerdotes qiiibus tum et coercendi jus est imperatur. iGtrm., 11.)

3 V. D. Martin, Religion des Gaulois, 1727. — Belloguet, Ethnogénie gauloise, III* partie, 1868. — Le Fiocq. Etude de Mythologie celtique, 1869 : essai inachevé d'un jeune savant enlevé par une mort prématurée.

mains par l'histoire de leur conversion au christianisme nous manquent par rapport à la religion de la Gaule. Quand elle devint chrétienne, son vieux paganisme avait déjà été -transformé par l'influence du polythéisme romain. Rome laissa leurs dieux aux nations vaincues; elle affectait par politique d'y reconnaître les siens ; et les peuples se prêtaient à cette idée par vanité. Les divers cultes nationaux tendirent ainsi à se confondre avec celui de Rome, si leur nature n'y résistait pas absolument.

Le paganisme populaire de la Gaule ne me paraît pas avoir différé essentiellement de celui des Germains.

Les Gaulois comme les Germains avaient des bois pour temples *. Le culte était peut-être encore plus sanglant ^.

Je retrouve ici l'adoration du soleil et de la lune.

< Lucus erat longo nunquam violatur ab œvo.

{LacsLn,,Phars.t IV.)

2 Pro victimis homines immolant. (Gaes. VI, 16.)

Barbara ritu

Sacra deum, structae sacris feralibus ars9.

(Lucan. loc, cit)

Le dieu soleil de la Gaule, Bel ou Belen^ devint à l'époque romaine un Belenus Apollo * ; la lune devint une Mine?*va Belisana *. César nous dit que le plus grand dieu de la Gaule était Mercure '. N'est-ce pas aussi Mercui-e que les Romains crurent retrouver dans le Vodan des Germains? Le dieu gaulois fut donc quelque divinité analogue sous un nom différent. Les anciens mentionnent trois grands dieux de la Gaule : Tentâtes^ Esiis^ Taranis *. Il est probable que Tentâtes fut celui dans lequel les Romains croyaient retrouver leur Mercure *. Un autre dieu Gaulois ,

^ César donne déjà le nom d'Apollon au dieu soleil de la Gaule. (VI, 17.) Le vrai nom de TApoUon gaulois fut Bel ou Belen (V. Hérodien, VIU, 3. — Hist. Aug., Maximin 22 .) Le Belenus Apollo de l'époque romaine figure dans plusieurs inscriptions (v. OrelL, 1967, 1968), et dans Ausone (Profess. IV).

* V. Orell., 1969, 1431. Le nom de Belisana, rapproché de Belenus, indique suffisamment que cette déesse fut Pastre des nuits. César avait déjà mentionné cette Minerve gauloise. (VI, 17).

3 Deum maxime Mercurium colunt. (Gœs., VI, 17.) ^ Galli Esum atque Teutatem humano cruore placabant. (Lactaut. Imt, 1.)

. • . Immitis placatur sanguine diro Tentâtes^ horrensque feris altaribus Hesus^

Et Taranis

(Lucan. Phars. /, v. 445.)

* La chose serait prouvée si l'on tenait pour authentique ce qu'on lit dans les anciennes éditions de Tite-Live racontant une guerre des Romains dans la Celtibérie (XXVI, 44) : on y voit mentionné un Mercwrium Teutatem; uidX^ cette leçon suspecte a disparu dans les éditions nouvelles.

Tarants^ fut sans liul doute le dieu qui lançait le tcwioerre. On distingue moins ckiiretnent le rôle du t^oisîëiiie dieUr Ems <.

La littérature et l'épigrsqpthie révèlent beaucoup d'autres noms de divinités gantoises; mais ce sont, pcror une bonne partie au moinSf les nooE» de divinités loeales*.

Au-dessous des grandes divinités on aperçoit un monde de géni^ inférieurs : les uns masculins, Dusti ^, les autres féminins^ FatXj maironse^ voilà les fées ^. L'homme se croyait en rapports plus fréquents avec ces êtres divins plus rapprochés de lui : ce fut la paÉftîe te pWs infime, la plu» populaire du culte. C'en a été aussi le reste le j^us vivace : on a cru aux lutins et atfx fée» kmglêftqMS ap*ès que les drvmités du premier ordre étaient oubliées.

* On découvrit en 1711, sous te sol de Notre-Dame, des débris d^un moitfnment reiigieiix élevé sons le règne de Tibère par les Nautes parisiens. Esus y figure avec son nom, mais sans attributs qa\ révèlent son rôle divin. Plus il reste ebscar^ et pltrs on s^est compta à le grandir, à ridéaliser.

2 Comme le dieu Vosage adoré dans les Vosges (OrelL, 2072), — le dieu Pennih datfs les Arpes rt.-t. XXI, 38), ^ la déesse Arduinna dans les Arderines. (Qreli. i960).

3 DaBmones quos dusios Galli nuncupant (S. AugusU de Civit. Dei, XV, 23.) — V. Isidor. Orig. VIII, IL

*^ Fadse dans le latin du moyen âge;

RELïèlON 147

A ce culte populaire présida un grand corps sacerdotal, le corps druidique.

César * parle de ce corps en Tenvisagéant ,dans' son ensemble, sans distinguer lès différentes classes dont il se composait, fifîodore fait mention de ces dàsses, mais d'une manière confuse •. Strabôn ' et Anftïiîen IVfarceUin ^les caractérisent mieux.

Nous trouvons des bardes, poètes qui chantaient leurs vei's avec accompagnement de quelque instrument *. La GauTe sans doute en avalït eu dès' avant que le druidisme s'établît ; il se rattacha habilement ce moyen d'influence : fa Gatile ft'eut plus seulement des bardes, mais un corps de bardes devenu le degi*é inférieur du corps druidique. L'anti-

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