I: Chaque province avait à sa tête un p7*œs€s qui n'était
j:, plus qu*un gouverneur civil; car, au temps de
i Constantin, un grand changement s'était fait : l'auto-
[; rite civile et l'autorité militaire, confondues aupara-
vant dans les mêmes mains, avaient été séparées. A la tête des troupes de la Bretagne était un Dux Britanniœ^ ayant sous ses ordres un Cornes Britannùe. — t Les cinq provinces bretonnes formaient un diocèse de
^; la préfecture des Gaules qui comprenait, outre la
|- Gaule, la Bretagne et l'Espagne. Une autre préfec-
ture comprenant deux diocèses, l'Italie et l'Afrique
Ile de Bretagne 209
romaine, portait le nom de préfecture d'Italie. De ces deux .préfectures se composait TEmpire d'Occident, qtd avait en face de lui un Empire d'Orient : deux parties d'im même tout, rattachées encore l'une à l'autre par un faible lien.
La situation de l'empire d'Occident était devenue critique : il se voyait envahi sur toutes ses frontières. En Bretagne, ce n'était plus seulement par les Pietés ; la côte occidentale était à chaque instant ravagée par des Scots venus de l'Irlande, appelée alors Scotia. L'Est et le Midi virent arriver de plus loin d'autres ennemis, les Saxons. Sur les côtes des mers du Nord habitaient des peuples dont l'activité s'était tournée vers les expéditions maritimes, non pour faire le commerce, mais pour exercer la piraterie. Les Saxons apparurent les premiers; après eux devaient venir les Angles, puis les Danois, enfin les Normands. Il fallut organiser de ce côté un système spécial de défense que la Notitia nous montre sous les ordres d'un Cornes littoris Saxoniciper Bntannias.
La Bretagne aurait eu alors besoin d'une armée
plus nombreuse et plus forte que jamais. Au con-
âlQ ÎLE DE «RETAGNE
traire elle ae vit souvent dégarnie de ses meilleures troupes. En 383, un général qui commandait en Bretagne, Maxime, s'y fait proclamer empereur; il passe en Gaule, marche sui* lltalie et y trouve la défaite et la mort. Maxime avait dû emmener avec lui l'élite des troupes qui défendaient la Bretagne K De même fit plus tard un autre prétendant nommé Constantin, qui eut un sort pareil. Le gouvernement impérial fut lui-même, à certain moment, réduit à rappeler les légions de la Bretagne pour défendre l'Italie menacée. Les Bretons obtinrent par de vives instances que des troupes leur fussent envoyées. Mais bientôt celles-ci étaient rappelées à leiu* tour ; Honorius laissait à la Bretagne le soin de pourvoir par elle-même, comme elle pourrait, à sa défense 2. Ainsi finit la domination romaine en Bretagne, dès avant la chuté de Tempire d'Occident ^.
* lÀ se place la légende de Gonan, qui joue un si grand rôle dans Thistoire de la Bretagne armoricaine. (V. infr, ch. v.)
a V. Gild^s, de Exddio Britamiœ, 14-20.
3 L'empire d'Occident prit fin en 476* On historien de Tempire d'Orient» Zozime, place en 409 le dernier aUndon de la Bretagne par les troupes ronaaiQefl*
On entre alors dans une période obscure, où l'histoire fait place à la légende, au roman *.
A quelle source peut-on puiser la connaissance des choses de ce temps?
Les sources qu'on peut qualifier d'historiques sont^ : 1^ de maigres annales [Annales Cambriœ)^ dressées dans quelque monastère, où des faits sont mentionnés à leur date, sans les détails nécessaires pour qu'on puisse en apprécier le caractère, la portée, l'enchaînement; — 2** le livre de Excidio Britanniœ qui porte le nom de Gildas, et l'épître déclamatoire qui y fait suite. Gildas est un Jérémie breton du sixième siècle qui se lamente sur les malheurs de son pays, et en trouve la cause dans l'oubli des lois divines '; — 3* Vhis-
^ V. Turner, History of the AnglO" Saxons, 1799, éd.Baudry> 1840. — Kemble, The Saxons in England, 1842. — Palgrave, HisL des Anglo^ Saxons, traduite par Licquet, 1836. — De la Borderie, Les Bretons insulaires et les Anglo-Saxons , 1873.
^ £lles ont été rassemblées dans le 1*^ volume des Monu* menta historica britannica, 1848.
^ Il existe quatre vies de Gildas ou saint Gildas, qui s^accordent très-peu entre elles. D'après celle qui paraît mériter le plus de crédit, saint Gildas quitta la Bretagne pour finir ses jours dans FArmorique, où il fonda le monastère de Ruys ; et c'est là qu'il composa son histoire. Gildas y dit qu'il est né dans l'année de la bataille du montBadon, qui paraît s'être livrée vers 51 6> et qu'il est âgé de quarante-
212 ÎLB DE B ETAGNli:
toire de F Eglise Anglo-Saxotine écrite dans les commencements du huitième siècle par Bède dit le Vénérable. »
Voici des œuvres d'un autre genre, où la fable domine : l'histoire de la Bretagne y est racontée depuis les temps les plus reculés. C'est : 1* une œuvre qui porte le nom d'un Nennius inconnu * : elle paraît avoir été composée vers le milieu du neuvième siècle; — 2° c'est ensuite le roman de Geoffroy deMonmouth, qui vécut au douzième siècle dans le pays de Galles, et fut promu en 1172 au siège épiscopal de Saint- Asaph *. Le premier fond des fables qu'il raconte se trouve déjà dans Nennius ; mais combien d'autres y sont ajoutées ! Geoffroy les tira-t-il de son imagination? ou bien étaient-elles déjà accréditées? Geoffroy dit qu'il n'a fait que traduire en latin un livre apporté de la Bretagne armoricaine : doit-on l'en croire? Ou ne faut-il voir là qu'une fiction de plus? Je ne fais qu'indiquer cette question qui se représentera sur mon chemin.
De ces œuvres latines se distingue par son origi-
quatre ans ; l'œuvre fut donc composée vers le milieu du sixième siècle.
^ V. Paulin Paris. Mem, sur Vancienne chronique de Nennius, 1865.
2 Galfredi Monumentensis, Historia Britonum, — Une nouvelle édition, accompagnée de notes et d'éclaircissements, en a été donnée en Angleterre par Giles (Lond. 1844). — L'œuvre de Geoffroy fut mise en vers français par un trouvère anglo-normand. (V. infr.)
ÎLK DE BBETâGNë 213
nalité une histoire légendaire de File de Bretagne écrite en langue galloise, sous la forme de triades '. Ce sont encore des fables, mais elles ont un autre caractère.
Essayons de démêler, dans ses traits principaux, l'histoire vraie de ces temps fabuleux.
Un auteur anglais a écrit un livre ingénieux sur l'époque qui suivit la fin de la domination romaine en Bretagne 2. M. Herbert y montre les druides sortant alors des retraites où ils avaient continué de pratiquer en secret leur culte : la Bretagne tressaille à leur voix, et, secouant les institutions étrangères qui lui ont été imposées, elle renoue la chaîne des coutumes celtiques. L'imagination a fourni les principaux traits de ce tableau.
Ce qu'il y a de mieux prouvé, c'est que la Bretagne tomba dans un grand désordre. Il s'y forma de petits Etats sous des chefs qualifiés de rois. Gildas
* Je parlerai plus loin des triades galloises. Une traduction de celles-ci se trouve à la suite du premier volume de V Histoire de France de Michelet. J'aurai à les apprécier en traitant le problème de nos origines.
* A. Herbert B>itanniaafhr llie Romans ; heing an attempt to illustrate the religions and political révolutions of that province in the fifthy and succeding centuries, 1836.
les montre livrés à tous les excès ^ sans cesse en guerre entre eux, souvent massacrés par ceux qui les ont élus * .
Livrée à cette anarchie, la Bretagne se vit plus encore qu'auparavant envahie, ravagée, pillée, par les Pietés, par les Scots, par les Saxons 2.
Deux confédérations se formèrent : lune dans la partie orientale de la Bretagne, ayant Londres pour centre , la confédération loëgrienne ; l'autre dans l'ouest, la confédération kymrique^ dont la partie forte était la Cambrie, dite plus tard pays de Galles. La formation de ces deux confédérations est trè&obscure ; leur nom est un problème : il apparaît alors pour la première fois. Quoi qu'il en soit, Kymris et Loëgriens se disputent alors la suprématie. Les rois de Londres l'emportent; les Kymris ne souffrent qu'avec colère cette humiliation.
Voilà, d'après les triades, le principe des maux qui fondirent ensuite sur la Bretagne. Un roi de Londres , Vortigern , commit la faute de prendre
^ Ungebantur reges, non per deum, sed qui cœteris cm-
deliores exterent; et paulo post ab unctoribus trucida-
bantur aliis electis. — Ungebantur, unctoribus : voilà la première mention qu'on trouve de l'usage du sacre, emprunté à la royauté juive. On le retrouve ensuite chez les Anglo- Saxons, et dans les Etats barbares du continent.
2 Gildas reproche aux Bretons d'avoir dépensé plus de courage dans leurs luttes intestines que pour i-epousser les ennemis du dehors, t Moris continui erat genti ut infirma esset ad retundenda hostium tela, et fortis &i invicta ad civilia bella. (G. xix.)
ÎLE DE BBETAGNE 215
comme auxiliaires, contre les Pietés et les Scots, des Saxons descendus sur les côtes de Tile. On eut d*abord à se louer de leurs services. Mais les Saxons ne tardèrent pas à concevoir le projet de se rendre maîtres. Les Bretons luttèrent courageusement contre eux. Malheureusement les Saxons se recrutaient sans cesse d'autres aventuriers accourus des mêmes parages âu pattâge de la proie^ tandis que les rangs des Bretons s'éclaircissaient par le glaive et par l'é-r migration. Beaucoup, en effet, quittant une terre désolée et passant le détroit, vinrent chercher Un refuge dans un coin de la Gaule : nous les y retrouverons quand je m'occuperai de la Bretagne armoricaine.
Les Saxons, en avançant toujours, couvrirent de leurs établissements la partie méridionale de Tllë. De même firent les Angles dans la région voisine des Pietés. Ainsi se constituèrent plusieurs petits royaumes, fondus ensuite successivement dans utte grande monarchie anglo-sâxotine, qui devait à son tour se voir envahie par les Danois, puis par les Normands.
C'est dans la partie occidentale de l'île que la résistance se prolongea le plus. On y voit de petits Etats soutenir plus ou moins longtemps une lutte énergique : Cumbrie au nord, Cornouailles au sud, Cambrie entre les deux. Finalement la Cambrie seule réussit à sauver sa nationalité *. Encore ne conserva-
* Au douzième siècle, la Cornouailles, depuis longtemps
t-elle pas une entière indépendance : elle devint vassale des Ânglo-Saxons.
Tel est le fond historique cpi'on entrevoit sous le tissu de fables dont il est recouvert.
Deux figures surtout dominent dans ces fables : Arthur et Merlin.
Arthur fut ua petit roi breton qui combattit vaillamment contre les envahisseurs. Les annales le nomment; Nennius parle de douze batailles auxquelles il prit part. La dernière, d'après les annales le la Cambrie, fut la bataille de Camlam où il périt en 537. Arthur fait encore grande figure dans les triades. Mais ce n'est rien auprès du rôle que lui prête le roman de Geoffroy : là, Arthur, après avoir vaincu les Saxons, règne glorieusement sur la Bretagne délivrée; puis il porte ses armes au dehors, et, constamment vainqueur, il soumet une partie de l'Europe.
soumise, gardait encore son vieil idiome celtique, analogue à ceux «le la Gambrie et de notre Bretagne. On lit dans un auteur du temps : « Gornubienses et Armoricani Britonum lingua utuntur fere persimili, Gambris... fere cunctis intelligibili. • (Girald, Cambr. descr,, l, 6.) Le cornique est tombé peu à peu en désuétude.
ÎLE DE ISRETAGNË 217
Il ne s'agit pas de réfuter cette fable, mais d'expliquer comment elle put se produire. Il paraît qu'à la suite d'une bataille où Arthur périt, son corps ne fut pas retrouvé *. On se flatta de le voir reparaître. Cependant le temps s'écoule ; on s'obstine dans cette espérance. Les bardes l'entretenaient pour soutenir les courages ; on en vint à dire qu'Arthur avait été enlevé par les fées qui le retenaient endormi dans quelque retraite mystérieuse jusqu'au jour où, sortant de son sommeil, il reprendrait ses armes ; et alors la Bretagne serait délivrée de ses oppresseurs '. D'autres imaginèrent que, transporté dans le monde céleste, il y dirigeait une constellation qui fut nommée le chariot d'Arthur ^. On se flatta même qu'Arthm* ne se contenterait pas de ce triomphe, et qu'il se montrerait au dehors en conquérant à qui rien ne pourrait résister. Il ne manquait plus que de transporter dans le passé l'avenir de gloire rêvé pour Arthur. L'œuvre de Geofiroy de Monmouth nous montre ce couronnement donné à la fable bretonne ;
* Arthuri sepulcrum nusquam visitur; undo antiquitas maeniarum eum venturam fabulatur. (Guill. Malmesbury, De antig. Eccles, glast,)
*Fabuiosi Bretones et eorum cautores ûngere solebant qaod pOBt belium de Kamlam... Arthuro lethaliter vulnerato, dea quaedam phantastica, scilicet Morgana dicta, corpus Arthuri in insulam detulit Avaloaiam ad ejus vulnera sanauda. Quse cum sanata fuerint, redibit rex fortis et potens ad Britanniam regeadam (Girald, Spec. Eccles. distincU, c. 9.
3 Myvyr, arclmiology of Wales, I. 178.
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on y voit Arthur régnant en paix sur la Bretagne délivrée, puis conquérant, presque un autre Alexandre.
L'autt'e grande figure est celle de Merlin, thaumaturge et prophète * . On àe demande si cette figure romanesque fut un pur produit de rimaginatiori^ ou si elle recouvre aussi quelque personnage historique. En ihtisrrogëânt les documents du temps, au lieu d'un Merlin que Ton cherche, on en troUve deux •. Des légendes relatives à l'un et à l'autre il se composa une légende plus riche, dans laquelle elles vinrent sfe confondre.
Un écrivain gallois que je ferai connaître plus loin mentioiitle un ordre de faits qui pourrait expliquer le rôle prophétique qui a rendu célèbre le nom de Merlin. On rencontrait eii Cambrie des devins assez semblables aux somnambules de nos magnétisem's. Dans un sommeil simulé, ils se laissaient consulter; aux questions adressées ils faisaient des réponses obscures, remplies de mots incohérents, susceptibles de toutes les interprétations. La crédulité y trouvait la prédiction d'un événement après que l'événement était arrivé '.
^ V. Villemarqué, Myrdhiti ou rEnchanteur Merlin. 1862.
3 Erant Merlini duo; iste qui Ambrositid dictus est... et sub rege Nortigerho prophefcizàvit; .. ; alter verô de Albania otlilndus qui et Galedonius dictus esta Galedonia silva in qua jprophetizavit, et Silvester quia... dementire caepit et ad silvam transiendo silvestrem usque ad obitum vitam perduxit, (Giraid, Descr, Cambr., II, 8.
• Sunt in hoc Gambriae populo viri nonnuUi quos Awehnitbion vocant, quasi mente ductos; Hi super aliquo coiisulti
Ile de Bretagne S19
Par des prédictions faites ainsi, qui parurent se réaliser, Merlin acquit la réputation d'un prophète inspiré pour qui l'avenir n'avait point de secrets.
Comihe il fit des prophéties, il fit aussi des miracles. Je hasarderai encore une hypothèse. 11 se peut que Merlin eût hérité de quelqu'un de ces prestiges par lesquels les druides savaient éblouir la foule. Des semblants de prodiges opérés par cemoyètt lui firent attribuer un pouvoir surnaturel ; il en courut des récits que Geoffroy amplifia : Merlin dévint uti thaumaturge tout-puissant, dont la baguette avait un jour transporté d'Irlande en Bretagne les énormes monolithes du Stone Henge * .
La plus grande hardiesse de Geoffroy de Monmouth ne fut pas de faire de Merlin un grand prophète; ce fut la composition d'un livre de prophéties
ambiguo, statim frementes spirittl quasi extra se rapiuntur, et tanquam arreptitii fiunt. Nec incontinenti tamen quod desideratur edisserunt, sed per ambages multas inter varios quihus effluunt sermones, nugatorios magis et vanos quam sibi cohaerentes... et sic denique de bac extasi tanquam a somno gravi ab aliis excitantur. (Girald, Desicf. Cafnbr., 1, 16.) * Girald, Topogr. Hibern., II, 18.
2â0 ÎLE DE BRETAGNE
que Geoffroy lui attribua *. Ce qui n'est pas un moindre sujet de sxuprise , c'est le crédit qu'elles obtinrent en Angleterre, en France, et dans toute l'Europe : bientôt un docteur renommé, Alain de Lille, les commenta gravement. Elles étaient destinées à jouir d'un long crédit. Combien elles ont fait travailler les esprits! On s'en autorisa dans les débats entre les couronnes; les Français y virent la preuve de la mission divine de Jeanne d'Arc, tandis que les Anglais prétendaient y trouver la justification de son
supplice. Au seizième siècle, on imprimait encore l'œuvre d'Alain de Lille -, et la papauté jugeait utile d'interdire la lecture de ces prophéties menteuses '.
Une autre fortune attendait l'histoire des Bretons
* Composé après coup, il fut intercalé par Geoffroy comme un septième livre dans son histoire des Bretons, et présenté aussi comme une traduction. Greoffroy dit : t Gum de Merlino divulgato rumore compellebant me undique contemporanei mei ipsius prophetias edere... prophetias transtuli. »
2 Alanus de Insulis, Prophetia Merlini Ambrosii britanni, cum septem libris txplanntionum, (Ed. Francf. 1608.)
3 V. Index lihrorum prohUntornm. « Merlini angli liber obscurarum praedictionum prohibetur. •
de Geoffroy. Traduite librement en vers français par le trouvère anglo-normand Wace S elle se répandit en France et y fit éclore le plus beau de nos vieux cycles poéticpies.
Notre pays, après avoir partagé la prospérité de l'Empire romain, puis sa décadence, était tombé dans te chaos à là suite de Finvasion des barbares. La forte main de Charlemagne sembla, maiâ pour un court moment, régler ce chaos : la société ne devait se reconstituer solidement qu'en prenant une forme féodale. Cette révolution qui se préparait depuis longtemps se consomma sous les faibles successeurs du grand homme. La féodalité règne aux dixième et onzième siècles : elle fait peser sur la France son joug de fer. Mais, au douzième siècle, la France commence à se dégager de sa dure étreinte ; bientôt va luire l'aurore des temps modernes. Le génie poétique de la France s'éveille alors, et, prenant l'essor, il produit des Iliades et des Odyssées sans nombre, retirées en notre temps de l'oubli où elles étaient tombées. Divers sujets furent tour à tour en possession de la faveur; chacun fit éclore une famille de poèmes roulant sur ' un même fond : c'est ce que nous appelons un cycle. D'abord régna le cycle carlovingien, où étaient célébrés les souvenirs d'une grande époque. Ce sujet s'é-
* Waco donna à son œuvre le titre de Brut qui trouvera plus loin son explication. — Le Brut de "Waco a été publié par Le Roux de Lincy (Rouen, 1838).
puise ; à lattention qui se lâsse il faut un aliment nouveau : des poètes le demandèrent à l'antiquité. Ce second cycle passa lui-même de mode plus vite que le premier. Mais il en était né un autre, destiné à une longue durée. Le roman de Geoffroy montra une matière bretonne * dont le génie français s'empai^ pour la transformer. Ainsi naquit le cycle de la Table- Ronde^ appelé de ce nom par allusion à une table qui rappelle par sa forme les festins gaulois décrits par Posidonius *. C'est la table autour de laquelle Arthur réunissait ses preux ; table ronde où tous étaient assis sans distinction de rangs'. Elle devint, dans ce cycle, le symbole de la chevalerie dans laquelle aussi les rangs se confondaient. Les preux d'Arthur ne laissaient pas leur courage s'amollir dans ces festins ^ il leur fallait des aventures à courir, des périls i, affronter, des hauts faits qui rendraient leur nom célèbre. Un champ sans limites fut ainsi ouvert à l'imagination de nos trouvères. A cet esprit d'aventure se mêla dans
* Ne sont que trois matere à nul home entendant : De France, de Bretagne et de Rome la grant.
{Chaîison des Saisnes.}
• V. supr. p. 158.
3 Fit Arthur la roonde table
Dont Bretons dient mainte fable.
Hoc séoient 11 vassal Tôt chievalment et tôt ingal...
Nus d'als ne se poeient vanter Qu'il s'eist'plus haut que son per.
(Wace, Brut, v. 99,998 et sui?.)
les romans de la Table-JRonde Tesprit de la chevalerie, source de sentiments généreux, tendres, délicats qui furent Tâme de ce cycle. — Voilà ce que le génie français sut faire de la matière bretonne. Ainsi s'explique le long succès de ce cycle : à la différence des autres qui n'avaient joui que d'une courte fortune, celui-ci, en se rajeunissant sans cesse par des inventions toujours nouvelles, et s'accommodant de siècle en siècle au goût d'autres temps, a charmé, presque jusqu'à nos jours, de nombreuses générations.