LE PAYS DE GALLES. — SON HISTOIRE
Si VOUS VOUS embarquez à Saint-Malo sur un steamer retournant au port de Cardiff après en avoir apporté des charbons anglais, vous entrerez dans la Grande-Bretagne par le canal de Bristol. A votre droite s'étend la Cornouailles, à gauche la partie méridionale du pays de Galles, South-Wales. En descendant à Cardiff {Caerdydd) , vous vous trouvez dans le pays appelé Glamorgam par les Anglais, Morganwg par ses habitants. Il fut aux siècles derniers le siège d'une école de bardes qui se disait fille des druides, héritière de leurs secrets. C'est aujourd'hui la région de la houille et du fer. Plus à Test vous rencontrerez la Marche de Galles, théâtre de tant de combats au temps delà lutte séculaire des Gallois contre les Saxons et les Normands : d'un côté s'étendent les plaines anglaises, de l'autre une chaîne de montagnes. Si, après vous être dirigé vers le nord, vous tournez à l'ouest, vous apercevrez Saint-Asaph, la ville épiscopale de
Geoffroy de Monmouth. Puis, entrant dans le détroit de Menai, voua aurez devant vous Tîle d'Anglesey, lancienne Mo7ia^ où se livra la suprême bataille racontée par Tacite. Anglesey est aujourd'hui reliée à la terre ferme par un pont tubulaire : l'industrie moderne a jeté une de ses merveilles au foyer du druidisme breton . En redescendant vers votre point de départ, vous traverserez la partie septentrionale du pays de Galles {North-Wales\ région montueuse, pittoresque, sorte de Suisse anglaise, dominée par le pic neigeux du Snowdon ; et vous pourrez visiter ce qui reste de Caerleon^ la cité des légions aux temps romains, la capitale du roi Arthur aux temps romanesques.
La contrée que nous appelons Pays de Galles fut nommée par les Anglais Wfï/^5, et ses habitants Welsh^. Ceux-ci se donnaient à eux-mêmes le nom de Cymry pr. Kymri) et à leur pays celui de Cymrw (pr. Kym-
* Un écrivain gallois du douzième siècle, que j'aurai lieu de citer souvent, donnait cette explication : a Saxones iingua sua exterum quemdam Wallum vocant et gentes sibi extraneas Walenses yocdi.iii\ et inde usque in hodiernum barbaranumcupatione et homines Walenses et terra Walia vocatur. » (Girald, Camhn Descr.y t. VIL)
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row), qui devînt Cambria doxïs le latin du temps ^ Quand Rome conquit la Bretagne, cette partie de Tîle était occupée au nord par les Ordoviques, au sud par les Demetes et les Silures ^.' Tacite signale chez ceux-ci certains traits physiques qui semblaient indiquer un mélange d'Ibères et de Bretons '. Il l'expliquait par l'hypothèse de colons venus d'Espagne ; n'était-ce pas plutôt un reste des tribus ibériennes qui occupèrent notre Occident avant les Celtes?
C'est là que Rome trouva la résistance la plus énergique, la plus opiniâtre*. Sur la rivière d'Usk fut fondée une ville qui reçut le nom d!fsca Silurum, Elle paraît être devenue la capitale de la Britannia Secnnda quand la Bretagne romaine fut divisée en plusiem's provinces. Le nom de Caerleon^ donné au moyen âge à Isca rappelait le souvenir des légions postées là, dans un camp retranché, pour dominer le pays. Au douzième siècle, il ne restait plus d'Isca que des ruines : elles montraient ce qu'avait été cette ancienne métropole*. Il ne paraît pas qu'il y ait eu d'autres villes
* Je rechercherai plus loin Forigine du nom que se donnaient les Kymris.
2 V. Ptolom., Géogr., ii, 3.
3 Silurum colorati vultus et tord plerumque crînes et posita contra Hispania Iberos veteres trajecisse easque sedes occupasse fidem faciunt. {Agricol.^ xi.)
* V. Tacit., Agric. xï, 17, 48. — Ann., xii, 32-40.
^ Videas hic multa pristinae nobilitatis adhuc vestigia :
importantes,- mais seulement des postes militaires, Castra^ Castella^.
Ce pays fut converti à la foi chrétienne en même temps que le reste de la Bretagne , et la pureté de sa foi est attestée^. C'est donc à tort que l'Eglise galloise a été représentée comme une Eglise, hétérodoxe. Les rapports de son épiscopat avec Augustin, l'apôtre des Saxons, ont été racontés par Aug. Thierry dans des pages plus dramatiques que vraies '. Si les évêques gallois refusèrent de s'unir à Augustin pour évangéliser les Saxons, c'est parce que le sentiment national l'emporta dans leur âme sur le sentiment chré^
palatia immensa aureis olim tectorum fastigiis romanos fas-
tus iiuitantia turrim giganteam, thermas insignes et tem-
plorum reliquias, et loca theatralia, mûris egregiis partim adhuc exstantibus omnia clausa. Reperies ibique, tarn intra murorum ambitum quam extra, aBdificia subterranea, aquahim ductus, hypogeosque meatus (Girald, Itinerarium Cam^ brix, T. S.)
* Il est cependant fait mention d'une ville qui est aujour-. d'hui Gaermarthen : « Caermardyn... urbs antiqua mûris partim adhuc exstantibus egregie clausa. (Girald, Cambr. Itinér,, 1. 10.)
2 Nihil haereticum, nihil rectœ fidei articulis contrarium sensere. (Girald, Descr. Cambr., I, 17.)
* V. Eist. de la Conquête de l'Angleterre, liv. I,
tien*. Ils prirent aussi ombrage de T autorité revendiquée par Augustin ', parce qu'ils craignirent que la nationalité de leur pays ne fut mise en péril par la soumission de son Église à la juridiction d'une métropole établie en pays ennemi. La suite justifia trop bien cette crainte : on verra la politique normande se faire un instrument de la juridiction exercée par le siège de Cantorbéry sur la Cambrie. Loin que l'Eglise galloise eût rompu avec Rome, comme on l'a prétendu*, les pèlerinages à Rome ne furent nulle part plus nombreux 5 ; plusieurs rois, Hoël le Bon notamment, en donnèrent l'exemple.
Le pays qui avait le plus courageusement lutté contre les Romains fut aussi celui qui opposa la résistance
^ Neque illum pro archiepiscopo habituros esse respondebant. (Bed., ii, 2.)
2 f ÙEglise galloise avait rompu tout lien avec la grande Eglise romaine, teu tonique » (Henri Martin. IIL)
*... Pro omni autem peregrino labore Romam peregre iibentius eundo, devotis mentibus Apostolorum limina propensius adorant : (Girald, Cambr. Descrip,, 1, 48.)
la plus obstinée aux Anglo-Saxons. Il ne réussit cependant point à sauver complètement son indépendance. J'insisterai un peu sur ce point, parce que son éclaircissement importe pour le jugement à porter sur le droit gallois.
Il est raconté qu'Ina * réunit sous son autorité tout le pays occupé par les Saxons et les Bretons, et s'efforça de fondre les deux peuples en mêlant leur sang par des mariages. Mais où cela se lit-il? Dans un texte intercalé, on ne sait comment, dans une œuvre qui, elle-même, est dépourvue d'autorité •. Il n'est pas ' vrai qu Ina ait réuni sous son sceptre tous les États saxons. Encore moins régna-t-il sur toute la Cambrie : Bède, qui survécut à Ina, dit qu'une partie était devenue sujette des Saxons, qu'une autre jouissait encore de son indépendance '.
La Cambrie put prolonger sa résistance tant que les Saxons restèrent divisés en petits royaumes. Mais quand ils se furent fondus en une grande monarchie
^ Ce roi saxon régna de 689 à 726.
• C'est un passage des Lois (^Edouard le Confesseur^ selon rédition publiée au seizième siècle par Lambard (V. Schmid, Gez. der Angeb, p. 512). — Ces prétendues lois 'du dernier roi saxon sont une œuvre apocryphe de Tépoque normande . D'autre part, ce passage fait défaut dans tous les manuscrits connus : c'est un morceau tiré d'ailleurs, on ne sait d'où, et intercalé dans les prétendues lois d'Edouard par Lambard, ou par quelque copiste qu'il aura suivi.
' Brittones... quamvis ex parte sunt ^ui juris, nonnuUi tamen ex parte Anglorum sunt servitio mancipati. (HisU EccL, V, 23.) Bède mourut en 735.
saxonne, il y eut trop de disproportion dans les forces. Aussi est-il attesté que la Cambrie entière fut vassale d'Alfred le Grand et de ses successeurs *. Un des coutumierà gallois du treizième siècle que je ferai connaître plus loin indique même quel tribut se payait au roi de Londres en recevant de lui la couronne du pays vassal 2. Les rois saxons étaient si bien des suzerains que les conflits entre deux rois de la Cambrie se portaient devant eux ^. Les rois gallois figuraient dans les diètes de la monarchie saxonne *. Mais cette vassalité ne fut jamais subie avec résignation. Les triades légendaires que j'ai mentionnées plus haut, contiennent une peinture saisissante de la haine implacable qui restait au cœur des Cambriens. Elle se traduisait par des hostilités sans cesse renouvelées : la frontière saxonne était à chaque instant le théâtre de déprédations inspirées tout à la fois par le patriotisme et par le goût du pillage. Vainement un roi saxon couvre-t-il sa frontière par un retranchement continu ^; cet obstacle est bientôt
^ Illo enim tempore et multo ante omnes regiones dexteralis BritanniaB partis ad Alfred regem pertinebant et adhuc pertinent. (Asser. ad ann. 885.)
2 C. Ymed., III, 24.
' C'est ainsi qu'un conflit entre Hoël le Bon et Morgan Hen, roi du Glamorgam, fut jugé dans la cour du roi des Saxons. [Lih, Landav., 237.)
* 'PalgTB.\e,Riseandprogres$ ofEngU Commonio,, 11, 246,253.
* Rex Offa... fossa finali in longum extensa exclusit Bretones ab Anglis. (Girald, Descr, Cambr., 11, 7.)
franchi. Un autre roi saxon entre en Cambrie; la ville de Caerleon est saccagée, détruite * : ce châtiment n'a point d'effet durable.
Le dernier roi saxon voulut mettre fin à cette insoumission opiniâtre. L'héritier présomptif de la couronne, Harold, fut chargé de commander une expédition en Cambrie. Suivi de troupes légères et combattant lui-même à pied à leur tête, Harold pénétra partout : il laissa le pays couvert des monuments de ses victoires et terrifié 2. Harold ne jouit pas longtemps de son triomphe. Bientôt après Guillaume descendait en Angleterre poiu* en faire la conquête : moins heureux contre Guillaume qu'il ne l'avait été contre la Cambrie, Harold succomba dans la bataille d'Hastings. Sa mort marqua la fin de la domination saxonne.
La Cambrie se réjouit de la défaite des Saxons : elle se croyait délivrée ^. On peut supposer qu'en
< Ethelfridus nobilem legionum urbem destruxit. (Girald, Ibid.)
« Girald, Ibid.
> Devictis Anglis, Bretones jugo Anglorum de cervicibus sui excusso non parum consolationem ceperunU (Alan., de Ins. Proph, MerL)
232 LE PAYS de: galles
effet elle fut ménagée dans les premiers temps par les princes normands. Mais dès qu'ils se sentirent ^ mieux affermis, ils ne se contentèrent pas de réclamer sur la Cambrie les droits que les rois saxons avaient exercés; ils entreprirent de la soumettre à des assujettissements plus durs*. Ils trouvèrent un peuple peu disposé à les subir. La Cambrie en vint à oublier ses haines anciennes et à conspirer avec les Saxons contre les Normands. Elle tourna aussi ses regards vers la France quand les rois normands furent engagés dans une guerre de ce côté. Un roi gallois essaya de nouer une alliance avec Louis le Jeune contre l'ennemi commun ; mais cette ouverture n'eut pas de suites. Abandonné à lui-même, ce petit pays n'en soutint pas moins une lutte longue, opiniâtre, contre de puissants monarques.
Au lieu d'entreprendre des expéditions difficiles dans un pays montueux, couvert de bois et de marais, des princes normands y lancèrent des chefs de bandes, guerriers aventureux, qui devaient posséder sous la suzeraineté de la couronne ce qu'ils auraient coulis ' . La partie méridionale de la Cambrie se cou-
* Wallenses multiformiter oppressi et saepius venditi... tyrannice super modum oppressi ad defensionem patriae suœ etlegum suarum eriguntur. (Math. Paris.)
* V. Histor, de Fr,, XVI., 117.
3 Dédit licentiam conquerendi super Wallenses. {^ormt. AngL Dugd., 724.) — Voilà les Lords marchers dont parlent les historiens anglais.
vrit de châteaux forts élevés par des barons normands sur des terres occupées ainsi K
Le résistance se prolongea avec plus de succès dans la région montueuse du Nord. Henri I" entreprit la soumission entière du pays. Il semblait avoir réussi ^; mais, après sa mort, les Normands furent expulsés ^. Plusieurs expéditions faites par Henri H échouèrent. Avec quel courage indomptable la Cambrie se défendait, c'est son ennemi qui va nous le dire. Dans une lettre adressée à un empereur de Constantinople Henri II lui écrivait : « Tandis qu'en Angleterre les animaux sauvages eux-mêmes s'adoucissent, il s'y rencontre un peuple qui en garde toute la férocité-*. « Quelques petits rois de ce pays font vraiment alors grande figure. Les Llewelyn déployèrent des qualités qui n'auraient eu besoin que d'un plus grand théâtre pour rendre leurs noms immortels. La Cambrie était soutenue par la légende d'Arthur qu'on espérait voir reparaîti'e en libérateur, par des prophéties attribuées à Merlin qui promettaient le couronnement d'un roi national à Londres. Les princes anglais usèrent de
* Girald f:iit Thistoire d'un château de ce genre. (Itiner. Cambr,, i, 12.)
* Flenam quîe per Anglorum regem Henricum primum facta est Gambriœ subjectionem. (Girald, y^i/ter. Cambr. , u, 1.)
3 Post obitum régis ejusdcm Anglis expulsis. (Girald, Itiner., il, 4.)
* Bestiae per totam propemodum insulae faciem mansuescunt; homines vero projecti bestiales mansuescere nesciunt. (Girald, Cambr, Descr,, i, 8.)
ruse pour dissiper ces illusions du patriotisme : un jour on annonce que le tombeau d'Arthur vient d'être découvert* ; im autre jour un Llyvelyn, fait prisonnier, est décapité ; et l'on expose à Londres sa tête coiffée d'une couronne de lierre : voilà, dissent les Normands, la prophétie accomplie ^.
La Cambrie ne se décourageait point malgré ses déceptions. Le grand recueil de Rymer s'ouvre par un volume rempli de traités entre l'Angleterre et la Cambrie ; traités bientôt rompus, remplacés par d'autres qui ont des suites pareilles '. Ce sont constamment les mêmes griefs de part et d'autre : aux Anglais, qui leur reprochent d'être des vassaux sans foi, les Cambrions répondent que la suzeraineté s'est changée en tyrannie. Les princes anglais demandèrent à l'Eglise le concours de ses armes spirituelles : l'excommunication fut lancée plus d'une fois contre la Cambrie par l'archevêque de Cantorbéry*. Une lettre adressée par la Cambrie au Pape pour se justifier est une vive peinture de ses souffrances, des abus, des actes arbitraires, des exactions de la puissance noimande ^.
* V. Girald, Spec. eccl,, II, 9.
2 Secundum prophetiam Merlini hedera coronatum. (Math .
Westmon. Flor, Éist.) ^ Rymer, Fœdera, i pars, t. II.
* Rymer, I, 180, 536-540.
^ Quod guerravimus nécessitas nos cogebat ; nam nos et
lomnes Wallenses eramus adeo oppressi, suppeditati, spo- ;;. iliati et in servitutem redacti per regales justiciarios et bal-
if., vos contra formam pacis et omnem justitiam, non aliter
La Cambrie ne pouvait par son courage que prolonger une lutte inégale; la catastrophe suprême devenait chaque jour plus imminente. Edouard P' voulut en finir. Il signifie à la Cambrie de dures exigences qui sont noblement repoussées ^ Sur ce refus, Edouard entre en Cambrie et y renouvelle la campagne d'Harold. Sans déployer autant de courage personnel, il obtint un succès plus durable : la Cambrie fut soumise, et cette fois d une manière définitive. Du château de Ruthelan, d'où il avait dirigé la guerre, Edouard dicta ses conditions au pays vaincu : les statuts de Ruthelan devinrent la loi de la Cambrie *.
quam si Sarraceni essemus vel Judaei. Et sœpe domino régi denunciavimus haec, sed nullam amendam habere potuimus, sed semper mittebantur justiciarii et ballivi ferociores et crudeliores. Et quando illi erant satiati per suas injustas exactiones, alii de novo mittebantur ad populum excoriandum, itaquod populus malebat mori quam vivere. (Ap. Warrington, Hist. of Wal., ii, 465.)
» Llyweyn répond au nom de son peuple : « Quia forma contenta in articulis ad nos missis nec secura est, nec honesta prout nobis et concilio nostro videtur... Nullo modo possumus consensum nostrum in eam prœbere ; si vellemus, aliique nobiles et populus nobis subjectus nullo modo consentirent. » (Ap. Warrington, II, 441.)
• Stat oftlie Realm, i, 55. — Ane Laws and Jnst, of Wall., Il, 908. — Il existe deux copies anciennes de cet acte ; Tune porte la date de Tannée onzième du règne d'Edouard ; l'autre de la douzième. Il est donc de 1283 ou 1284.
Au dQuzième siècle avait vécu un écrivain gallois, auteur d'ouvrages qui jettent une vive lumière sur ce pays. Il n'est pas hors de propos que je m'arrête un moment pour faire connaître ce personnage remarquable. Issu d'une grande famille de la Gambrie, Girald * vint étudier à Paris dans ses écoles déjà renommées ; puis, entré dans les ordres, il devint l'auxiliaire de son oncle, qui occupait en Gambrie le siège épiscopal de Saint- David. Après la mort de cet oncle, il fut élu par le chapitre pour lui succéder. Girald réunissait toutes les conditions qui pouvaient justifier cette élection : le savoir, les talents, la naissance; mais ces titres même étaient pour la politique normande autant de raisons de l'écarter *. L'élection avait besoin d'être approu-
* Aug. Thierry l'appelle Giraud de Barry. La seigneurie de Barry appartenait, en effet, à sa famille, mais non à lui. Il ne se nomma jamais autrement yjue Girald de Cambrie, Giraldus Cambrensis,
* L'Eglise galloise refusait de reconnaître la juridiction du siège de Cantorbéry, en soutenant qu'elle avait dans le pays même sa métropole, Saint- David, qui devait relever directement du pape.
vée par Henri II : il aima mieux asseoir un prélat normand sur ce siège important. Pour dédommager Girald , il lui confia l'éducation de son fils , le triste prince qui devait être Jean sans Terre. Un peu plus tard, après Tavènement de Jean au trône d'Angleterre, le siège de Saint-David redevint vacant ; et Girald fut élu de nouveau. L'intérêt politique l'emporta chez Jean sur la reconnaissance pour son ancien précepteur : Girald se vit encore refuser l'agrément du prince. Cette fois il ne céda pas : il affirma son droit et porta la question à Rome, mais sans succès. Il ne recueillit de cette lutte que la satisfaction de s'entendre dire un jour qu'il avait immortalisé son nom dans le souvenir de la Cambrie, en soutenant jusqu'au bout sa cause contre l'Angleterre *.
Ecarté deux fois du poste qui était l'objet de son ambition, Girald se consola par la cultiu*e des lettres 2. II écrivit des mémoires où il raconta dans tous ses détails l'affaire qui avait tenu une si grande place dans sa vie '. Il composa aussi d'autres écrits plus propres à nous intéresser par le jour qu'ils répandent sur l'état de la Cambrie. C'est d'abord le récit
* Qaod quamdiu WalUa stabit, nobile factum hujus et per historias scriptas et per ora canentium dignis per tempora cuncta laudibus atque prœconiis efferetur. (Girald, de Jur, et Siat, Menev. Eccl.)
2 Une édition nouvelle et savante de ses œuvres a été publiée en Angleterre : Giraldi Cambreiisis opéra, Lond. 4861.
3 De jure et Statu Menevensis Ecdesùe.
d'une tournée que Girald y avait faite, en accompagnant le prélat son oncle dans la prédication d'une croisade * . C'est ensuite une description de la Cambrie*; peinture piquante de ses mœurs, en deux parties qui se font contraste : dans la première, Girald montre les beaux côtés ; dans la seconde, les défauts '. C'est la satire à côté du panégyrique. Cambrien par sa mère. Normand par son père, Girald semble parler tantôt en cambrien, tantôt en normand. Il dit qu'il a voulu tenir la balance égale entre les deux peuples dont le sang se mêle dans ses veines ^. Il pousse en effet l'impartialité jusqu'à indiquer aux Normands les meilleurs moyens d'assujettir la Cambrie ; mais aussitôt il indique aux Cambrions les meilleurs moyens de défense^. Girald laisse percer sa préférence pour sa patrie maternelle : son dernier mot est poiu- la Cambrie ; il clôt son livre en rapportant une fière parole qui prédisait son triomphe finale.
* Itinerarium Camhriœ, (Au tome VI de ses œuvres.) 2 Descriptio Camhriœ, (Ibid,)
• Liber primus, laudabilium. — Liber secundus, illanda-' bilium,
* Sicut de utraque gente originem duximus, sic aeque pro u traque disputandum ratio évitât, (ii, 10.)
^ Quaiiter gens ista sit expugnanda — qualiter expugnata sit gubernanda — qualiter eadem resistere valeat et rebellare. (ii, 8, 9 et 40.)
• Henrico II... expeditionem agente, consultus ab eo senior quidam de gente Gambrorum respondit : c Gravari quidem, plurimequé ex parte destrui... gens ista valebat; ad plénum... autemnon delebitur; nec alia, ut opiner gens, in die
Le sujet se prêtait aux contrastes que Girald mit en relief. Le Cambrien, extrême dans le mal comme dans le bien S unissait çn lui les contraires. La Cambrie n'était-elle pas en cela une image de l'humanité, mélange de grandeur et de faiblesse, de vertus et de vices ? Image fidèle surtout de la race celtique dont César, avant Girald, avait peint les qualités brillantes et les côtés faibles.
On retrouvait dans la Cambrie le type physique attribué aux Celtes par l'antiquité, haute taille et chevelure blonde*; mais non la longue chevelure des Gaulois '. La simplicité extrême des mœurs * n'excluait
districti examinis coram judice supremo... pro hoc terrarum angulo respoiidebit. t
* Gens enim haec omni yehemens est intentione. Unde sicut malis nusquam pejores, sic bonis meliores non reperies. (Girald, Cambr, Léser.)
3 Obviavit nobis Kenewricus. .. adolescens ille flavus et crispus, pulcher eiprocerus, (Girald, Itiner., ii, 4.)
3 Britannorum gens omni parte corporis abrasa prœter caput et iabrum superius. Soient enim ut agiliores fièrent et comis capita nudare. (Girald, Descr. Cambr,, i, 11.)
* Nudis pedibus ambulant vel corio rudo consutis barbaris pro calceamento peronibus utuntur. (Girald, Cambr. Deser., i, 8.)
point une noble fierté *. L'intempérance, rivrognerie étaient habituelles ; mais le Cambrien savait s'imposer, quand il le fallait, les plus dures privations 2. A des habitudes grossières se mêlaient de remarquables délicatesses, notamment un goût inné pour la musique '. Toute porte s'ouvrait devant un hôte inconnu; on se serait fait scrupule de lui demander son nom * ; il avait la meilleure place à la table, et tout le monde s'empressait de le servir^; les jeunes filles le divertissaient par d'agréables récits et par les sons de leurs harpes^. La conversation du Cambrien était spirituelle '', pleine d'à-propos ®; son esprit vif, prompt, pénétrant ^. Mais
* Vir non arte quidem, sed natura munitus, plurimum quippe dignitatis prœ se ferens. (Girald, Iliner,,u, 4.)
*Potu inebriante... modum minus observant. Ingruente necessitate nimiae abstinentiœ sunt. (Gir., Cambr, descr. , 11, 5.)
3 Gitra doctrinam omnem cytharandi per se peritiam tenent. (Girald, Descr. y n, 10.)
* Tanta retinent verecundia largitatis et hospitaiitatis reyerentiam ut ante diem tertiam nemo quaerat ab hospite suscepto unde sit vel quis. (Gualter Map., Dist,, h, 20.)
* Gum autem certatim obsequiis familia tota deserviat, prae cœteris hospes et hospita... (Girald, Descr. , i, 10.)
® Qui matutinis horis adveniunt, puellarum affatibus et cythararum modulis usque ad vesperem delectantur. (Girald, Descr., i, 10.)
' Ut circumstantibus risum moveant, sibique loquendo laudem comparent, facetiam in sermone plurimum observant* (Girald, Descr., i, 14.)
® Loquendi audaciam et respondendi fiduciam coram principibus et magnatibus cunctis communiter et minimis in plebe... natura dédit. (Girald, Descr., i, 15.)
* Ingenii gens subtilis, acuti ; cuicumque studio animam applicuerint venae divitis dote prsecellunt.
la vivacité de ses impressions le livrait à une mobilité fâcheuse*, et l'inconstance de ses dispositions donnait sujet de Taccuser d'être sans foi 2. Le trait le plus caractéristique du Cambrien fut un patriotisme exalté ' très-susceptible d'illusions * : voilà la source d'un courage qui ne se démentit point dans la longue lutte soutenue par ce petit pays contre les Saxons et contre les Normands. Mais la haine nationale se traduisait trop souvent par des exploits moins louables, par le pillage des terres anglaises voisines de la frontière*. Tel est le. portrait des Cambriens pris sur le vif par Girald. La Cambrie s'est peinte elle-même dans les monuments de son droit que je ferai connaître plus loin, et dans sa littérature dont je donnerai tout à l'heure une idée.
^ Gens in omni quidem mobilis actione nullius nempe
reipraeter in constantiaB solius constantiam habens. (Girald» Descr,, 11, 1.)
' Gens igitur hsec gens tenerrimee ûdei , nec minus anime levis quam corpore. (Girald» Ibid,)
* Pro patria pugnant, pro libertate laborant, pro quibus non solum ferre dimicare, verum etiam vitam dare -dulce videtur. (Girald, Descr., i, 8.)
^ Continua pristinsB nobilitatis memoria, et non solum trojanae generositatis . verum etiam regni britannici tantae et tam regiae majestatis recordatio. (Girald, Descr,, 11, 10.)
* Quod de rapto vivant, (Girald, Descr,, 11, 2.)
VU
Par sa réunion à TAngleterre, le pays de Galles perdit son existence nationale. Comme consolation il lui fut dit que F héritier présomptif de la couronne porterait désormais le titre de prince de Galles; ainsi que, chez nous, le titre de dauphin appartint au fils aîné de nos rois depuis la réunion du Dauphiné à la France.
Des Gallois, qui avaient mieux aimé s'exiler que de vivre sous la domination anglaise, trouvèrent asile en France *. La Cambrie s'obstinait à croire aux prophéties de Merlin qui lui promettaient qu'à son tour elle verrait l'Angleterre humiliée devant elle *, U guerre de Cent- Ans resserra les liens entre deux pays qu'unissait une haine commune ; un héritier des Llyvelin obtint du roi de France Charles V des secours d'hommes et d'argent, avec lesquels il devait tenter de reprendre aux Anglais le royaume de ses pères ', L'An-
^ V. Aug. Thierry, Conclusion,
2 Ex dictis Merlini sperant ^adhuc (Wallenses) Angliam recuperare ; hinc est quod fréquenter insurgunt. (Monach. Malmesb., Vit. Edw., III, ad ann. 1315.)
s V. l'obligation d'Yvain de Galles de 1372, et les autres
pièces citées par Aug. Thierry. (Conclusion, pièces justif., nos 1.4.)
gleterre fut tenue en crainte d'un débarquement qui ne se réalisa point ^ Le prince gallois trouva la niort non en combattant contre les ennemis de son pays, mais par les mains d'un assassin qui leur était vendu. In peu plus tard un autre prétendant, Oweq Glendower, soutenu par un mouvement national, obtint des succès militaires ; le pays de Galles le proclama son roi. Un petit corps d armée lui avait été envoyé de France par Charles VI devenu son allié; mais ce corps, dégoûté bientôt d'une expédition qui menaçait d'être longue, reprit le chemin de la France. La fortune d'Owen déclina, et, déposant sa couronne, il rentra en grâce avec le monarque anglais.
Parmi les chefs engagés dans Tentreprise d'Owen figurait un Ttiâor dont la descendance était destinée à la plus haute fortune : son petit-fils fut porté par le sort des armes au trône d'Angleterre. Mais cette famille, trompant les espérances que son avènement avait fait naître, n'eut souci que d'effacer les derniers vestiges de la nationalité galloise.
Ce pays a cependant conservé sa vieille langue et le culte de ses souvenirs nationaux. Certains traits de caractère le distinguent toujours, quoique la population de sang gallois ait été éclaircie par l'émigration, et que le sol ait passé presque entièrement en la possession de la noblesse anglaise. Mais cette noblesse intel-
^ V. les proclamations d'Edouard III et Richard II, dans le recueil doRymer, t. III, p. 1Q5, 473.
ligente a su s'associer aux sentiments du pays. L'Angleterre se plaît à dire, que « la longue résistance de la Cambrie fut trop naturelle pour laisser un ressentiment au cœur d'un ennemi généreux, et trop courageuse, dans une si grande inégalité de forces, pour ne pas exciter son admiration K »
^ The résistance of the Welsh Kings was toc naturat to excite resentment in a generous ennemy : too coarageoas, from the inequacy of their meaas, not to deserve bis admiration. (Turner, ^w^ of Anglo-Sax,]