CHAPITRE III
Le pays de Galles a, dans sa vieille langue, une très-curieuse littérature qu'il doit surtout à ses bardes- Pour s'en faire] luie juste idée, il faut d'abord faire connaissance avec les bardes gallois.
Ils se sont attribué des origines fabuleuses; ils ont nommé intrépidement les personnages mythiques qui fondèrent cette institution dans un temps qui n'a point d'histoire.
Je ne vois dans le bardisme primitif de la Bretagne que le produit d'un sentiment qui est inné chez tous les peuples. Le goût de la musique ' et de la poésie n'attend pas la civilisation pour éclore : \\ naît naturellement dans l'enfance des peuples,
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comme une plante sauvage dans un sol inculte. La Grèce, aux temps héroïques, eut ses aèdes, ses rapsodes; la Scandinavie eut ses scaldes ; la Germanie eut ses bardes comme la Gaule ; la Bretagne dut avoir aussi les siens.
Quand le druidisme se constitua, il jugea bon de s'approprier ce moyen d'influence : il fit des bardes un corps, et de ce corps le degré inférieur de sa hiérarchie.
Les bardes, qui avaient existé avant le druidisme, lui survécurent. On les retrouve au moyen âge dans le pays de Galles.
La France eut alors des jongleurs qui rappellent les joculatores de la décadence romaine : faiseurs de tours qui amusaient les foules. Elle eut aussi, sous le nom de ménestrels^ des amuseurs d'un genre plus noble qui allaient de château en château faire entendre des chants accompagnés du son de quelque instrument, ou la récitation de longs poëmes. Quelquefois le récitâteur avait été lui-même Fauteur (le trouveur^ t?*obador) du poëme î voilà nos trouvères, nos troubadours ^ Les bardes gallois leur ressemblèrent avec des traits particuliers.
Girald parle des bardes en maint endroit. Des cou-
< V. Ducange, V^ Joculatores, V^ UinisiellU — De la Rue. Essai hùtmfue sur les Bardes^ les Jongleurs et ks Dvuteèrts normands et anglo-normands. 1834. '^ Léon Gautier, Épopées frantaiseSf I, p. 243 et s;
tumiers authentiques, où est exposé le droit du pays aux temps voisins de sa réunion à l'Angleterre *, nous donnent aussi sur ce sujet des renseignements précis. Nous voyons des bardes promener de maison en maison leurs récits, leurs chants et leur musique ^. Ils payent de cette manière le bon accueil qu'ils reçoivent; en général ils ne se retirent guère sans emporter quelque présent, et pratiquent ainsi une sorte de mendicité honorée '. Tel barde ne visitait guère que d* humbles demeures ; tel autre s'adressait à de plus nobles *. Les
^ Je ferai connaître plus loin ces monuments précieux du droit gallois.
2 Plusieurs instruments furent en usage. « Tribus uttintur instrumentis : cythara, tibiis et choro {Girald, Descr,, I, 12); mais rinstrument préféré fut la harpe, dont les bardes savaient tirer de merveilleux accords : « Mirum quod in tanta, tam praecipiti digitorum rapacitate musicae servatur proportio. Et semper ab molli incipiunt, et in idem redeunt... tam i^ubtiliter modulos intrant et exeunt... ut pars artis maxima videatur artem velare. (Girald, Ibid.) La harpe des baMes {leîyn) n'avait que trois cordes ; on voit cependant quels beaux effets le telynor savait en tirer. Avec le temps la harpe vulgaire l'a remplacée ; et ce n'est plus qu'une relique du vieux temps. Quelques châteaux gardent cependant un telynor qui sait encore faire Vibrer sous ses doigts l'ancienne harpe dés bardes.
8 Beaucottp de poèmes des bardes se terminent par la demande d'un présent, comme certaines pièces de notre MarOt. Mais on n'y trouve pas au môme degré Tart de detnandcr avec grâce. .
* Ils s'y présentaient avec une familiarité superbe : Girald hiet en scène un barde qui intervient au milieu d*un festin royal : « Cum die quodam festo Levellinus, Venedociaî princeps, convocatis terrsë suae magnatibus curiam teneret
chants, les récits, dm*ent être appropriés au genre des auditeurs. Un barde figurait à la cour de chaque prince parmi ses officiers ; la reine avait aussi le sien. D'autres étaient institués pour enseigner leur art, tenir école de bardisme.
Pareils, sous beaucoup de rapports, à nos trouvères, à nos troubadours, les bardes gallois s'en distinguaiwit par une différence essentielle. Ce n'étaient point, comme chez nous, des individus isolés, sans Hen entre eux. Les bardes bretons avaient continué de former mi corps ayant ses assemblées dans lesquelles il se donnait des statuts. Quelquefois des princes ne dédaignèrent pas de présider ces assemblées et de consacrer ces statuts par leur autorité K
Les bardes furent les historiens du pays; historiens peu scrupuleux *, accommodant le passé aux intérêts qu'ils voulaient jservir, aux passions qu'ils voulaient flatter. Ils étaient les généalogistes des familles, généalogistes surprenants qui savaient remonter jusqu'à Adam^^, et sai;is doute aussi généalo-
magnam, processit in fine prandii coram omnibus vir quidam linguoR dicacis, cujusmodi lingua britannica sicut et latîna bardi dicuntur. Et cum sibi tam voce quam manu silentium indic^ret... {De Jure et st, men, eccL)
^ De tels statuts furent arrêtés à différentes dates ; ainsi
Part musical fut réglementé au douzième siècle avec le
concours de Gruffyth ap Cinan. (V. S'tephens, Eist, of litt.,
3 Bardorum ars invida, natuj^m aduiterans. (Girald.)
' Memoriter tenent... usque ad Silvium, Ascanium et
gistes complaisants, habiles à trouver de nobles ancêtres à qui les payait bien. Les généalogies galloises jouissent d'une réputation qui n'est pas celle de la véracité.
LTionneur des bardes est d'avoir montré un patriotisme qui ne se démentit jamais; d'avoir espéré, contre toute espérance, le triomphe de la nationalité galloise. Au moment où allait s'en perdre le dernier reste, le barde entonnait encore fièrement le chant qui revendiquait pour la Cambrie la souveraineté de toute la Bretagne *.
Les bardes avaient soutenu le courage de la (ambrie dans sa lutte contre l'Angleterre ; après la défaite finale, ils entretenaient l'espoir de la délivrance. Cette attitude attira sur eux rhostilité des princes anglais. Il est raconté que le vahiqueur de la Cambrie les fit tous pendre*; mais c'est une tradition défigurée de quelques actes de rigueur provoqués par de généreuses impru-
^Eoeain ; et ab ^]nea nsque ad Adam generationem linealiter producunt. (Girald, Bescr., I, 3.)
< G. Vened., I, U, 7. — G. Dimet., I, 18, 2.
2 Le fait ainsi rapporté a fourni à l'un des grands poètes anglais, Gray, h sujet d'une de ses plus belles odes. (V.Stephcns, EisL oflitt,, p. 343.)
sy
250 LES bakdës gallois
dences. A la suite de la tentative d'aflranchissemeut faîte plus tard par Owen Glendower , le corps des bardes fut frappé autrement : ses quêtes furent interdites par Henri VI . On donna pour prétexte la charge irrégulière qu'elles faisaient peser sur le pays *. Le soin de ses intérêts fut le moindre souci du prince anglais : il s'agissait, en interdisant ces quêtes, de couper la racine du bardisme. Il se serait éteint peu à peu si cette défense avait été maintenue.
Mais le gouvernement anglais devint moins ombrageux. Henri VI autorisa même les bardes à reprendre leurs assemblées interrompues. Il est fait mention, à différentes dates, de réunions nombreuses tenues avec le concours de hauts personnages du pays ^. L'aristocratie anglaise a .l'art d'entretenir sa popularité en complaisant aux goûts du public, et sait se faire de . son patronage un moyen d'influence.
* Que les ministrels, bardes, rymours et westours, et autres vagabonds Galeys.dôinz nortbgales ne soient desormes. soeffrez de surcharger le palis, comme ad esté devant ; mais soient-ils oultrement deffendus sus peine d'emprisonnement d'un an. Ordonnez est et estable^ que nulles wastpurs rymours, ministrels ne vacabundez soent ascunement sustenus en la terre de Gales, pur faire commbrtha ou coillâge sur la commune pœpie illoeques.
* V. Walter, Bas alte Wales, 313-314*
LES BARBES GALLOIS iM
Un schisme éclata au quinzième siècle dans le corps des bardes. J'ai besoiii de m'arrêter un peu sur cet épisode : il faut le connaître pour porter un jugement raisonné sur une révélation dhiidique que j'apprécierai plus loin.
Deux écoles bardiques s'étaient divisées au sujet de certains procédés d'art t d'un côté Técole de Caermarthen représentant le bardisme de North-Wales^ de l'autre le bardisme de South-Wales représenté par l'école du Glamorgam. Chaque école prétendait avoir* seule conservé les saines traditions, le secret des vi'aieâ règles de l'art bardique altérées par l'école rivale. Le système de ciiacune fut'exposé sous le même titre de Mystère des baffes de tîle de Bretagne ^
Le mystère contenant l'exposition du système de l'école du Glamorgam fut l'œuvre d'un barde nommé Lly welin Sion ^. L'auteur disait^ dans une préface,
« Cyfrimth Beiritd Ynis Pridain. — V. Walter^'Dfl* alte Wales, s. 247.
2 L'œuvre de Lywellin Sion s'est consertée dans un recueil manuscrit formé au dix-septième siècle par un autre barde, Ed. Davydd.— -Turner( Vmrfica^ton, éd. Baudry,p.394), avait donné des renseignements précis sur le recueil d'Ed.
que les saines règles de la métrique galloise, de la versification et de la composition musicale, avaient été observées sans contestation pendant des siècles quand de faux principes furent soutenus dans un congrès bardique tenu en 1450 à Caermarthen. Les bardes . du Glamorgan, est-il ajouté, protestèrent énergiquement. N'ayant pu vaincre l'obstination des novateurs, ils rompirent avec eux, et obtinrent de Henri VII l'autorisation de former désormais un corps distinct qui aui*ait ses assemblées propres. Llywelin Sion dit qu'il a consulté pour la composition de son mystère les livres anciens les meilleurs, les plus sûrs ; et c'est d'après ces autorités qu'il va exposer, tels qu'ils se sont observés depuis le temps des druides, les vrais procédés de l'art bardique.
L'ouvrage s'ouvre ensuite par une histoire de la
langue kymrique. 11 y eut primitivement trois langues : la première est parlée dans le ciel par Dieu et par les anges; la seconde est la langue sacrée des livres saints; la troisième fut parlée par Adam quand il eut été banni du paradis terrestre, et, après lui, par sa postérité jusqu'à la confusion de Babel. Alors elle se conserv^a chez les Kymris seuls; les autres langues sorties de cette confusion furent des inventions du diable. Le don de Yawen^ de la véritable
Davydd, et sur le mystère de Lywelin Sion. Il a été public en 1829.
inspiration poétique, fut donc résonné aux Kyjnris ; la poésie des autres peuples ne put être aussi qu'une invention diabolique. Les Kymris, en s*établissant dans Tîle de Bretagne, y apportèrent leur langue, leur poésie, qui furent celles des bardes et des druides.
Puis vient l'exposition des règles très-compliquées de la versification et de la composition musicale selon Técole du Glamorgam. Des doctrines religieuses, philosophiques, il n'est pas dit un mot. La suite montrera l'importance de cette remarque.
L'œuvre de Llywelin Sion fut présentée en 1581 aux bardes du Glamorgam assemblés en congrès, et fut approuvée par eux comme l'exposition exacte des vrais procédés d'art consacrés par leur tradition.
L'école du Glamorgam a continué de se distinguer par des prétentions croissantes. Elle a déployé une grande activité intellectuelle, mais en s' engageant de plus en plus dans une fausse voie. Sa pensée fixe a été de se rattacher étroitement aux druides, dont les bardes du Glamorgam auraient été, dans le cours des siècles et sans interruption, les continuateurs. En se modelant sur le corps druidique, elle s'est donné trois
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degrés : Bardes, Ovates, Druides, C'était applitjuer aux bardes la hiérarchie entière du corps dont iU ne formèrent que la plus humble partie. On m trouverait au moyen âge aucun indice d une tellQ constitution des bardes. L'école du Glamorgam a voulu dater de plus haut encore que le di*uidisme : plus flère que la franc-maçonnerie, qui se contente de remonter au temps de Salomon, elle s'est dite aussi ancienne que le monde. Elle savait les noms des grands instituteurs qui lui donnèrent ses règles dans un âge antehistorique. Le bardisme, disait-^Ue, se communiqua de l'ile de Bretagne à la Gaule, â Tir* lande ; mais il ne conserva sa pw*eté que dans h Bretagne, et là même seulement dans le Glamorgam? Le travail d'idées qui s'est fait dans cette école est vraiment remarquable : nous verrons, en avançant, quelles productions singulières en sont sorties. Les bardes avaient, de longue date, pris l'habitude de présenter leurs conceptions sous la forme d'œuvres antiques commandant par leur âge la croyance et le respect. Ce procédé a été largement employé par l'école du Glamorgam. On a fait revivre par l'imagination les temps heureux où un roi fabuleux, Moelmud, régna sur la Bretagne, et l'on a écrit les lois qu'il lui donna *. En combinant la théodicée
^ Je parlerai de ces lois de Moelmud en ni*occupant du droit gallois.