CHAPITRE V
U SRETAGVfi ARMOmCAU^S,
Comme TAngleterre a son pays de Galles, la France a sa Bretagne, province qui se distingue par des traits particuliers, et se rattache aux Celtes plus étroitement que le reste de la France.
Il n'est aucune de nos anciennes provinces dont l'histoire ait Boulevé autant de questions obscures, et suscité d'aussi vives polémiques. Dans les vifs débats qui s'engagèrent autrefois entre la couronne et ce pays jaloux de ses libertés, on s'autorisait, de part et d'autre, de thèses historiques contraires. Dépouillés aujourd'hui de cet intérêt , ces problèmes en gardent encore un considérable, particulièrement au point de vue de ce livre ^
* Notre Bretagne avait eu pour premiers historiens Le Baud, Jean Bouchard, d'Argentré. Au siècle dernier, les bénédictins entreprirent d'approfondir davantage l'histoire de cette province, comme ils firent alors pour plusieurs autres. Ce fut d'abord, en 1707, dom Lobineau (Histoire de Bretagne t. I, texte; t. II, preuves). Plus tard, un autre
276 LA BBETAGNE ÂRUORICAINE
Aux temps celtiques, la Gaule donnait le nom di'Armorique atout son littoral*, à toutes les parties du pays situées sur les bords de la mer, ar mor. L'application de ce nom fut successivement restreinte : il ne désignait plus au cinquième siècle que la péninsule qui allait bientôt recevoir une autre dénomination et devenir une nouvelle Bretagne *.
Les rapports que TArmorique — pour l'appeler déjà de ce nom — entretenait par sa marine, surtout
religieux, dom Morice, publia trois volumes de Mémoires pour servir à l'Histoire ecclésiastique et civile de Bretagne (1742, 1744, 1746), et bientôt après, une Histoire ecclésiastique et civile de Bretagne^ continuée par dom Taillandier (2 vol. 1750, 1756). — Parmi les œuvres de notre temps, je citerai V Histoire de Bretagne de M. Daru, 1826, et les publications, couronnées par l'Institut, de M. Âurélien de Gourson : Histoire des peuples bretons, 1846; Cartulaire de l'abbaye de Bedon, accompagné de longs et savants prolégomènes, 1863. — Je mentionnerai encore un excellent Précis des origines de l'histoire de Bretagne, par M. de la Borderie, publié dans les premiers volumes (1861-1862) d'un Annuaire de Bretagne qui malheureusement n*a pas été continué.
^ Cœs., VIII, 75.
* Venerunt transmarini Britanni in Armoricam. {Chron. S. Mich. In bibl. Labb.)
Ultima quamvis sit regio Armoricus in orbe
(Fortunat, MiscelLy III, 8.)
LA BRETAGNE ABMORtCAlNE 277
par celle des Venètes (le pays de Vannes) avec l'île de Bretagne, et les secours que la Gaule tirait de là engagèrent César à y porter la guerre * . Il a rapporté froidement quel sort fut fait aux vaincus^.
Sous la domination romaine cette partie de la Gaule fut comprise dans la province lyonnaise. Ainsi avait été nommée Tancienne Celtique, parce que Lyon lui fut donné pour métropole. Cette province immense fut fractionnée, et finalement il s'en forma cinq qui gardèrent le nom de Lyonnaises avec un numéro d*ordre. Notre péninsule fit partie de la troisième Lyonnaise, dont la métropole était Tours. Une Notitia pr(h vinciarum et civitatum Gallùs^ dressée vers le commencement du cinquième siècle *, nous y montre cinq civitates^ qui correspondaient à cinq petits Etats gaulois de Tépoque antérieure *. Les cinq départements de la Bretagne actuelle, Ule-et- Vilaine, Côtes-du-Nord, Finistère, Morbihan, Loire-Inférieure, représentent approximativement ces divisions primitives.
' V. Gœs., III, 1M5.
3 Omni senatu necato reliquos sub corona vendidit. (III; 16.)
3 V. D. Bouq., I, 122.
* César avait mentionné dans cette contrée des Rhedonés, des Ciiriosolites, des Osimii, des Veneti, des Nannetes, (1, 34. m, 9.) — On retrouve dans la Notitia les civitates Rhedonum, Corisopiium, Osismorum, Venetum, Nannetum.La. substitution des Gorisopi tes dans io. Notitia kvlx Curiosolites de César a suscité dans les derniers temps une vive polémique entre les antiquaires bretons : je pense, avec M. de Courson (Cartul. de Redon, proleg., p. 161), qu'elle fut le produit d'une confusion commise par quelque transcrîpteur*
278 L4 BRETAGNE ABMORÏCAINE
Les civitates^ dont chacune avait son chef-lieu, furent reliées entre elles par des voies stratégiques dont les antiquaires ont retrouvé les vestiges et reconnu la direction. La civilisation romaine se communiqua sans doute à la péninsule armoricaine \ mais on peut supposer qu'elle pénétra moins cette partie reculée de la Gaule que d'autres situées plus favorablement.
Dans le déclin de l'Empire, la Gaule fut désolée par des insufrefetions rurales qui furent appelées d'un nom celtique [Bagaudes) S et qui paraissent avoir assex ressemblé \ la Jacquerie de notre moyen âge*. La partie de la Gaule la plus atteinte par ce fléau fut la péninsule armoricaine : il en est parlé alors comme d'un pays où l'on ne connaissait plus de lois '.
^ Fer Galliam excita manu agrestium aclatronum quos Bagaudas incolœ vocant, populatis late agris, plerasque urbium tentare... (Aur. Victor., de Cœs., c, 39.) Bagaudse de Bagad, troupe, bande,
2 II est dit d'un général qui étouffa une de ces insurrections :
».. Armoricas... Exsuperantius oras
Nunc postliminium pacis amare docet; Leges restituit, libertatemque redacit, .Et servos famulis non sinit esse suis.
(Rutil» Itiner,)
^ Une petite pièce du temps, intitulée Querolm, met en scène un jeune homme qui demande au lare, bon génie de sa famille, le moyen de faire fortune ; ce qui serait facile si Ton n'était gêné par les lois... — Va-t-en au delà de la Loire, lui répond le lare ; là tu trouveras un pays où Ton peut tout se permettre : Vade ad Ligerim,,^ ibi tatum Ucet. (A et. 1I> se» 1.)
LA BHBTA&NE AHMORIGAINE 379
Au cinquième siècle, dès avant la chute de TEmpire, la Gaule fut soustraite en partie à l'autorité romaine. Les Yisigothâ s'établissent au midi de la Loire^ les Burgondes sur le Rhône, les Francs avancent au nord. Alors aussi l'Armorique change de face i elle se couvre d'une population nouvelle de Bretons venus de la grande île voisine. L'Armorique devient ainsi une Bretagne, appelée petite Bretagne (minor Britannia) pour la distinguer de l'autre.
Que le nouveau nom porté depuis par la péninsule armoricaine ait eu sa raison dans l'établissement de Bretons insulaires, on ne saurait le contester. Mais quand et comment se fit cet établissement? c'est depuis longtemps le sujet de grandes controverses.
Voici une thèse qui obtint autrefois un grand crédit^ et qui conserve encore des partisans. On se rappelle l'entreprise d'un général, Maxime, qui commandait dans Tîîe de Bretagne, et qui se porta en 333 prétendant à l'Empire. Il est raconté qu'en passant en Gaule il emmena avec lui uil Corps de Bretons que commandait un chef nommé Conan-Mériadec. Maxime, est-il dit, établit ce corps de Bretons dans la péninsule armoricaine, sur des terres qu'il lui concéda; Conan^
z80 LA BBETAGKE ARMOBICAINE
donné pour roi au pays, devint le ciief d'une dynastie qui le gouverna longtemps. Ainsi se senùt constitué un royaume de Bretagne antérieur d'un siècle à la monarchie française.
Mais où cela se lit-il ?
Un premier dessin de cette légende se trouve dans la chronique pleine de fables qui porte le nom de Nennius : elle mentionne l'établissement de Bretons à qui Maxime concéda un vaste territoire '. De Conan il n'est point encore parlé. Conan n'apparaît que bien plus tard dans le roman de Geoffroy de Monmouth ; Conan y figure comme tm prétendant au trône de Bretagne avec qui Maxime transigea en lui donnant un autre royaume dans l'Armorique ^. A ce conte se lie celui d'Ursule et onze mille vierges, épouses destinées aux Bretons, qui furent ensevelies dans les flots ou jetées sur des côtes inhospitalières '.
> NoluU dimittere milites qui perrexerant cum eo ad Britanniam, ad nxores suas et filios suos et ad possessiones suas. Sed dédit illis multas regiones a stagno quod est super verticem montis Jovis usqne ad civitatem quis vocatur Cantguic, et usque ad cumulum occidentalem, id est mie Ochidienl. Hi sunt Brettonea Aroioricani {Nenn., § 27). — Les indicBtiODs géographiques qu'on \ient de lire out embarrassé ceux qui ont voulu en faire l'application. Uu a communément supposé que le mons Jovis, indiqué comme la limite orientale de l'établissement breton, est le mont Saint- Mi cbei.
' Galfr. Monumet, hist. Britonum. V, 9-16.
* Ce coûte de Geoffroy fut reproduit par Wate av« quelques variantes. (V. 5,943 et s.)
LA BRETAGNE ARMORICAINE 28 i
Nennius, Geoffroy, sont de médiocres autorités. Le fait en lui-même est bien peu vraisemblable : Maxime avait biesoin de toutes ses forces pour la lutte qu'il allait engager et dans laquelle il succomba ; est-il à croire qu'il se soit privé des Bretons qui l'avaient suivi? Supposez même qu'il leur eût fait la concession alléguée, elle aurait été enveloppée dans l'abolition de tous ses actes qui fut prononcée après sa défaite K La Notitia dignitatiim ittiiusque imperii^ rédigée au temps d'Honorius, fait connaître l'état de l'Armorique à ce moment ^ : aucun établissement breton n'y figure.
ni
Nous trouvons dans la Gaule franque une tout autre tradition : les Bretons étaient des réfugiés qui vinrent, au temps de l'invasion saxonne, chercher un asile dans l'Armorique '.
< V. God. Theod. Xlll, H, c 13, 15, IG.
« D. Bouq. 1, 125.
3 Gum ab Anglis et Saxonibus Britannia insula fuisset invasa, magna pars incolarum ejus mare trajiciens in ultimis Galliœ finibus Venetorum et Guriosolitorum regionés occupavit. (Eginh. Annal., a. 786). — Quondam ratibus ad istam devecta est citra mare Britannicum terram, tempère non alio quo gens barbara dudum, aspcra jam armis,
Cette tradition concorde avec ce que rapporte Gildas. Il montre des masses de Bretons abandonnant alors leur pays avec des cris douloureux pour gagner au delà de la mer une contrée hospitalière ^ Gildas n'a pas besoin de nommer cette contrée pour que nous la reconnaissions : d'étroits rapports s'étaient maintenus entre les Bretons et l'Armorique qu'ils nommaient Llydaw; ce pays leur apparut dans leur malheur comme une autre patrie.
On conservait particulièrement en France le souvenir d'une grande émigration qui se fit de l'île de Bretagne dans l'Armorique en l'an 513 2. Mais l'émigration avait commencé plus tôt. Il paraît même que des Bretons étaient établis dans l'Armorique dès avant le temps où l'invasion saxonne prit un grand développement. Gildas, en effet, dit que les Bretons luttèrent contre les Saxons sans trop de désavantage jusqu'à la bataille du mont Badon 2, placée par Bède en 493 et par les Annales de la Cambrie en 516. [ Et cependant, dès 461, un évêque breton figurait
%■ dans un concile tenu à Tours '. En 469 le conseil était
moribus indiscreta Saxonum maternam possedit cespitem. (Gurdestin. Vita S. Chiengualoei).
* Transmarinas regiones petebant cum ulalatu magno.
2 Chlodovœo susceperunt filii ejus..â Tempore hujus Ghlotarii venerunt transmarini Britanni Britones in minorem Britanniam. (Chroru Nannet,, ann. 513. ap*, Lobineau 11, 31.)
' Nunc cives , nunc hostes vincebant usque ad aunum obsidioiais Badonici. (Gild., c. 26.)
^ Mansuetus episcopus Britonum. (D4 Bouq. i, 785, not^)
donné aux Wisigoths d'attaquer les Bretons établis près de la Loire*. Si Ton en croit Thistorien des Goths, Jornandës, ils y étaient même déjà en si grand nombre qu'un chef breton, Riothime, put s'unir aux troupes romaines avec un corps de douze mille hommes pour arrêter les entreprises des Wisigoths ^. — Mais, d'autre part, on sait que, dès avant l'invasion saxonne, l'île dé Bretagne avait été saccagée, mise à feu et à sang par les Pietés et les Scots. D'autres fléaux s'étaient ajoutés à celui-là : une famine en 447, une peste en 449. Ainsi pourraient s'expliquer de premières émigrations* Il se peut aussi qu'il se fût fait dans l'Armorique quelque établissement bre*ton plus ancien, d'un caractère incertain, et que la légende de Conan recouvre un fait réel qu'on ne saurait définir*. L'établissement des Bretons ayant
^ Britannos super Ligerim sites impugnari oportere (Y. Sidon. ApoIIin. ep. i, 9.)
" Jomand. De reb. Get. c. 45. Ce fait est placé par Jornandès sous le règne de l'empereur AnthemiuSj qui régna de 467 à 472. Dubos a supposé sans vraisemblance que les Bretons de Riothime avaient été recrutés dans la Tîle de Bretagne. (Cf. Hist, crit. de la mon, fr, liv. m, eh. 9).
3 On a conjecturé que des Lètes bretons furent établis par Tautorité romaine dans l'Armorique ; conjecture déduite du nom de Letavia, sous lequel TArmorique fut quelquefois désignée. Mais c'était une forme latine du mot Llyddaw qui a été expliqué ci-dessus. Les Lètes de la fin de l'Empire furent des barbares vaincus et transportés en territoire romain pour concourir à sa défense; les Bretons, devenus Romains^ n'étaient point dans cette condition. Aussi la No'»
pris des proportions toutes nouvelles à la suite de l'invasion saxonne, ce souvenir effaça les autres.
On voit que rétablissement des Bretons dans la péninsule armoricaine reste obscur pour ses commencements. Mais, que la transformation du pays ait été principalement le résultat d'émigrations provoquées par l'invasion saxonne, on n'en saurait douter. Un témoignage s'en trouve dans les habitudes de langage qui se sont conservées chez nos Bas-Bretons : pour eux l'Anglais est encore le Saeson; et ils donnent le nom de Galos à leurs voisins de langue française. Voilà bien la descendance de Bretons réfugiés sur la terre de Gaule pour échapper au -fer des Saxons.
Un auteur qui composa, au temps de Louis le Débonnaire, un récit vei-sifié de l'expédition faite par ce prince en Bretagne, Ermold Nigel, montre les Bretons fugitifs se présentant en suppliants ; des terres leur sont concédées sous la charge d'une redevance; mais à mesure que leur nombre s'accroît, ils s'enhardissent, et, changeant d'attitude, ils en viennent
titia qui énumère les corps de Lèles établis en Gaule ne fait' elle aucune mention de Lèles bretons.
à présenter en guise de tribut le fer de leurs armes ; ils réussissent à se rendre maîtres dans le pays qui leur a accordé une hospitalité généreuse, imprudente * . — C'est un ennemi qui parle ainsi : on ne peut accepter de confiance ce qu'il raconte ; le. fond du récit n'en a pas moins une grande vraisemblance.
Des savants bretons aiment mieux croire que les réfugiés s'établirent sur des territoires déserts, défrichés ensuite par eux. La législation des derniers temps de l'Empire montre partout, a-t-on dit, les campagnes désolées, les terres sans culture ; elles étaient offertes par l'Etat à qui se chargerait de les remettre en valem* *. Des terres abandonnées durent manquer moins qu'ailleurs dans l'Armorique, livrée pendant longtemps à l'anarchie. On a relevé dans l'hagiographie des traits qui prêtent appui à cette supposition^. Tel est, notamment, le récit d'une émigra-
* Ermoldi Nigelli Carmen de reb. gest, Ludov, pii, lib, m. (D. Bouq. VI. 37 et s.)
Arra capit prorsus, atque tributa parât...
Mox spatiare licet, et colère arva simul. Ut requies sibi cessa, movent mox horrida bella,
Et custode novo rura replere parant.
Lancea pro censu, munus pro jure duelli,
Redditur hospitibus
2 Voy. C. Theod. xiii, 11, c. 13, 15. 16. C. Jusf. xi, 58. De omni agro deserto,
' Voy. Bibl. Nat. Mss. hL mant. xxxviu. Vit. S. Meven. c Letaviam maxime cupientes quœsierunt, vel quia déserta crat... » — Vit, S. Golven, : c Soii per solitudinem maritimam quœ piena erat nemoribus errabandi ...» — Vit.
286 LA BBËTAGNE ARMORICAINE
tiou conduite par un chef nommé Fracan : il cher" cbe un lieu désert où sa colonie puisse s'établir, et le trouve bientôt dans un territoire qui jusqu'i nos jours a conservé son nom {Ploufragan « canton des Gôtes-du-Nord) ^ ^-* Il se fit sans doute des établissements de ce genre. Mais tous les établissements n'eurent pas le même caractère; tout ne se passa point d'une manière régulière et pacifique : je vois des populations se plaindre du joug que les Bretons font peser sur elles ; elles se disent opprimées *.
L'émigration fut un fait successif qui continua pendant ime longue série d'années. Occupation de terres abandonnées, concessions faites par les propriétaires de grands domaines, intrusions violentes, voilà autant de modes divers d'établissement dont chacun dut avoir son jour. Il est à croire que les concessions furent le mode prédominant « et qu'elles eurent les suites dont Ermold Nigel a laissé une vive peinture.
jS. Salin, : « In loco deserto et nemoroso tuguriolum collocavit. » Vit, S, GuenguoL i « Fundum quemdam reperiens silvis dumîsque undique circumseptum... t
* V. D. Morice., 1, 176.
2 In captivitate Britannorum positi gravi juge subditi sumus. (Greg, Tur., x., 9.)
LA BRBTAGDE ARMORICAINE 381
Le clergé prit une grande part à l'émigration. Le pasteur marcha souvent à la tête de son troupeau pour le sauver d'un dernier malheur, la perte de sa foi sous des maîtres païens. Des monastères nombreux se fondèrent, et les moines se mirent à défricher les terres incultes qui entouraient la pieuse retraite *,
L'hagiographie représente souvent les saints bretons conune les évangélisateurs d'un pays qui était encore presque entièrement païen 2. Voilà le sujet d'une controverse qui s'engagea au siècle dernier entre deux savants religieux. Pom Lobineau, dans ses Vies des saints bretons 9 avait exposé cette thèse; elle fut vivement p.ttaquée par un autre bénédictin , dom
* Diruunt arbores, succidunt fruteta, avellunt vêpres spinarumqu0 congeriem, elivainque densissimam brevi reducunt in planitiem. (Vit. S. Brioci.)
« Piurimi, inter quos princeps regionis iliiua, ad illum convenientes ab errora paganorum ad christianismum reversi baptiBati sunt. (Vit, S, Sulin. Boil. oct. 1. -— Erant enim tanc temporis Venetenses pêne omnes gentiles. [Vit. S. Melan. Boli. 6 janv. — Antiquissima cîvitas Aletis {Aleth, aujourd'hui Saint^Servan) eo tempore populis et navalibus cornmerciis frequentata, sed christiana ûde erat vacua. (Vit. S. Machv, ap. act. ss. 0. 8. B.)
288 LA BaETAGNE ABMORIGAINE
Liron *. Cette polémique s'est renouvelée de nos jours : la thèse de dom Lobineau, reprise par M. de la Borderie, a trouvé un nouvel adversaire dans le docteur Halleguen, champion dévoué de la vieille Armorique ^.
Les Bretons occupèrent d'abord le territoire des Curiosolites et des Osismes (Côtes-du-Nord et Finistère), puis le territoire des Venètes (Morbihan). Quant aux territoires de Rennes et de Nantes, ce n'est qu'au neuvième siècle qu'ils furent annexés à la Bretagne '.
Le pays de Vannes fut appelé Broërec (pays d'Erec) parce que Erec en avait été le premier chef. Le nom de Comouaille fut donné au pays des Osismes ; au pays des Curiosolites le nom de Domnonée : deux noms
* Apologie pour les Armoricains et pour les Eglises des Gaules, 1708.
3 Ïj Armorique bretonne, 1864.
3 On voit , aux temps mérovingiens , des envoyés de Gontran et de Chilpéric 1«' se plaindre de Fenvahissement du comté de Nantes : les Bretons répondent : c- Seimus et nos civitates istas Ghlotarii régis filiis redhiberi... (Greg. Tun, IX, 18.) — En 824, Louis le Débonnaire marche contre les Bretons ; on lit dans Ëginhard : f Imperator Redonas, civitatem Britanniœ contiguam, venit. > (%inh., Ann, 824.)
empruntés à 111e de Bretagne où le géographe Ptolémée nous montre, aux temps romains, des Domnonii et des Comavii. Les émigrés bretons firent ce qu'avaient fait les fugitifs d'Ilion, donnant à leur nouvelle demeure des noms qui leur rappelaient la patrie perdue. Ainsi se constituèrent de petits Etats bretons dont les chefs se qualifiaient de rois ^ .
C'est ce que ne comprirent pas les premiers historiens de la Bretagne : ils crurent que l'établissement des Bretons avait créé une monarchie unique. On lisait dans des chartes les noms de petits rois bretons : de noms tirés de ces chartes on composa une dynastie artificielle de monarques qui auraient régné sur toute la Bretagne 2. On la fit remonter jusqu'au fabuleux
< Du royaume de Gornouaille se détachèrent un comté de Léon et un comté de Power. Les trois royaumes de Bretagne confinaient de divers côtés à la région couverte de bois qui occupait le centre de la péninsule, sorte de territoire neutre rétréci de jour en jour par les défrichements qu'entreprenaient les populations voisines.
^ Je prends comme exemple Grallon, dont on fit un roi de toute la Bretagne, et son plus grand roi. Il n'avait été qu'un roi de Gornouaille : Gradlonus, Cornubiœ rex, ad eumdem familiarissimum habuit colloquium... ( VeY. S. Guen' guol.)
300 LÀ BBGTÀGKE ABKOBICAINB
Conan Mériadeo en empruntant h Geoi&oy de Honmoutb les nom^ de ses prétendus successeurs. L'idée d'une monarchie bretonne, plus ancienne d'un siècle que la monarchie française, était propre à flatter l'amour-propre breton; aussi trouvait-elle un facile accueil. Cette thèse servit d'appui à des prétentions politiques qui la rendirent encore plus chère.
Elle jouissait d'un complet crédit quand dom Lobineau pubUa sa grande histoire de Bretagne. Sans oser attaquer de front l'idée régnante, il émit un doute sur Conan Mériadec et laissa dans l'ombre ses successeurs. Mais Conan et sa dynastie trouvèrent bientôt un défenseur intrépide dans un prêtre breton, l'abbé Gallet*. Rien ne l'embarrassa. Si les chartes montraient plusieurs rois bretons régnant au même temps, Gallet n'en soutenait pas moins l'unité du royaume de BretagQC : « C'est, disait-il, que le monarcjue bretoi) fut appelé tout à la fois de ces divers noms. » L'œuvre de Gallet prit place en tête du nouveau recueil (Je vçto^ numents.de l'histoire de Bretagne publié par D. Morice. Le système accrédité ne plaisait pas seulement au pays : il plaisait encore plus à une grande famille pleine 4'orgupi} et d'ainbition, 1^ famille de Rohan, qui prétendait descendre de Conan. Son influence paratt ne pas sivoir été étrangère à ces publications.
Je ne suis pas surpris du succès que ce système
' Dissertation historique sur l'origine des Bretons.
LÀ BBETiGP ABKQaiÇÀIIlE SRI
obtint en Bretagne. Ce qui m'étonne davantage c'est de le retrouver dans desf œuvresi eérieuses, savante^, (coi^posées de notre temps, comme Yfftstoire de Bretagne de M. Paru.
Quelp rapports s'établirent pntre }es cbefsf PrQtofls et les princes Frwes? /
On ne se contentait pas autrefois de soutenir la thèse que je viens de réfuter. On prétendait même qup la monarchie bretonne continua d^exister à côté de la monarchie franque jusqu'à T époque carlovingienne.
Une chronique qui raconte l'établissement de la monarchie française par Clovis, le montre s' avançant en victorieux jusqu^à la Seine ; elle ajoute, sans autresi détails^ que son autorité a'étendit bientôt jusqu'4 la Loire ' . Vous ne trouverez ailleurs rien de plus précis. Un historien de l'Empire d'Orient mentionne vaguement mx traité qui se conclut entre Clovis et les Atooricains 2. Il est à croire que les Bretons consentirent à, reconnaître son autorité, sans devenir pleinement ses sujets. Deux faits sont certains ; c'est d'abord l'exis^
^ Eo tempore" Chlodovechus amplificans regnum puum usque Sequanam ; sequenti... tempore psque Ligeri fluvio occupavit. [Gest f'rancor,, c. 14.)
■ Procope, de Bell, goth.
tence d'un traité d'une date incertaine par lequel furent fixées des limites qu'on s'engagea de part et d'autre à respecter *; c'est encore la dépendance imposée aux > chefs Bretons : Grégoire de Tours atteste formellement la subordination de ces chefs aux princes francs *. Son témoignage est confirmé par Eginhard, conseiller et biographe de Charlemagne ', et par un concile tenu sous Charles le Chauve *. Les chefs Bretons devinrent donc vassaux des princes francs. Qualifiés de rois auparavant, ils purent se faire encore appeler ainsi chez eux; mais les princes francs ne leur reconnaissaient d'autre titre que celui de comtes.
Comtes ou ducs, tel fut dans la monarchie franque
le titre d'officiers royaux gouvernant mi territoire plus
ou moins étendu. Le même titre fut appliqué à des
, pouvoirs d'un autre genre, aux chefs d'Etats incorporés
à la monarchie franque tout en conservant un reste
^ c Non ignoras, disait Ghildebert, quod certi fines ab initie dominationis Francorum fuerint quos ipsi vindicaverunt sibi , et certi quos petentibus concessérunt Britannis. » (Ap. Sirmond., ConciL GalL, m, 70.)
2 Seinper Britanni sub Francorum potestate post obi tu m régis Clodovechi fuerunt, et comités, non reges, appellati sunt. {Greg. Tur., iv. 4.)
' Is populus a regibus Francorum subactus ac tributarius factus impositum sibi yectigal, licet invitus, solvere solebat. (Eginh., Annal., adann. 786.)
* Recordetur (Salomo) gentem Britannonim Francis ab Initio fuisse subjectam. (Conc, Tull., ann. 859; Hard, ConciL V. 494.)
LA BàËTAGNR ARMORIGAIKE 293
d*existence nationale. Les ducs des Bavarois, des Allemands furent, aux temps mérovingiens, de grands vassaux des princes francs ; rois déchus, gardant encore une quasi souveraineté, mais réduits au titre de ducs qui marquait leur dépendance. Pareille chose eut lieu pour les petits rois bretons : ils devinrent aussi des vassaux, avec le titre plus modeste de comtes K Les Bretons furent des vassaux aussi peu soumis que Tétaient les Cambriens vis-à-vis des Saxons*. Les marches bretonnes^ furent le théâtre d'entreprises sans cesse renouvelées *. Les comtés de Rennes et de Nantes étaient fréquemment envahis *. Les vignobles du territoire nantais excitaient surtout la convoitise des Bretons, qui venaient en armes y faire la vendangea^. Les princes francs eurent à faire plus d'une expédition en Bretagne pour châtier cette insoumis-
* Et comités, non reges, appellati sunt. (Greg., loc. cit.)
2 Invitus solvere solebat. (Eginh., loc, cit).
3 Yido cornes qui in marca Britannica prœsidebat. {Annal. Fran., ann. 799. Bouq., v. 52.)
* Gens magis atque magis crevit, et arva replet* Jamque superba nimis Francorum régna lacessit. Nec contenta solo quo peregrina fuit, Sperabat Francos exsuperare
(Ermold. ISigell. lU.)
* Britanni graviter regionem Rhedonicam vastaverunt. (Greg., V. 30.) — Britanni valde infesti fuere circa urbem Namneticam atque Rhedonicam. (Greg., v. 32.) — Britanni inaminentes in terminum Namneticum prœdas cgerunt. (Greg., IX. 18.)
« V. Greg. Tur., v, 30, 32; ix, 18.
294 LA fitlGTAGNE AKMOAtCÀlNB
sion *. Les Bretons, poussés à bout, reconnaiss^ent leurs torts, et faisaient de belles promesses bientôt Violées ■.
Dans la décadence mérovingienne, alors que tous les grands chefs germains réduits par les princes francs à la condition de vassaux entreprenaient de se rendre indépendants, les chefs bretons ne purent manquer de secouer aussi le joug. Les premiers Carlovingiens surent réprimer de tous côtés ces révoltes.
Il est dit que Pépin subjugua la Bretagne '. Ce succès fut éphémère, car Charlemagne eut à la reconquérir. Une expédition conduite avec vigueur remit la Bretagne sous son autorité et pendant sa vie ^Ue n*osa plus remuer^.
Mais, le grand empereur miort, la Bretagne relève
^ Greg., v, 27, 30, 32; ix, 18, 25; x, 9.
3 Sacramento se constrinxit quod fideliâ régi ChUperico esse deberet. (Greg. Tur., v, 27.) *— Scimus et nos civitates istas Glotharii régis filiis redhiberi^ et nos ipsis debere esse subjectos. (Greg. Tur., ix, 48.)
• Rex Pippinus exercitum in -Britanniam duxitj.. totamqUe Britanniam sUbjugavit. (AnnaL Met. 753. D. Bonq., v. 336.)
* Vido Cornes... cum Sociis comitibus Britanniam Ingressus totamque perlustratis in deditionem accepit...Et tota Britannorum provincia, quod numquam antea a Francis fue-s rat, a Francis subjugata est. (Eginh., AnnaL D. Botiq;, v^ 42.)
LA BRBTAQNE ARMORIGAIME 295
aussitôt la tête ^ Un breton, Morman^ proclamé roi du pays, ose entreprendre de Tafifranchir de toute sujétion •. Louis le Débonnaire dut y faire une nouvelle guerre dont nous avons le récit versifié par un poëte du temps '. Ce qu'il faut y chercheri ce ne sont pas des beautés d'art, mais des peintures de moeurs qui nous font connaître la Bretagne de ce temps : par exemple la description de la demeure de Morman, demeure défendue par les bois, les marais et les eaux qui l'entourent *. C'est là que le roi breton reçoit le négociateur qui lui a été adressé par Louis* Il allait peut-être entrer en arrangement * quand sa flère épouse intervient et l'excite à ne pas céder ; l'envoyé impérial ne remporte que la plus superbe réponse ^.
^ Videbattir eâ provincia tuni ëx toto subacta, fuissetcîue nisi perfida gentis instabilitas cite id aiiorum, solito more> commutasset. (Eginh., Annal, — D. Bouq,, v, 5114.)
2 Nuntiatur imperatori inobedientium protervia Brittonunl qui in tantam erupertint insolentiam ut unum suorum, Morxnanum nomlDe, regem appellare ausi sint^ subjectionemque omnino recusarent. (Vit. Lud.pii, ; D. Bouq., vi, 102).
• Ermold. Nigellus, de Rébus gestis Ludovicipii, libri III; D; Bouq., Vi. 37. *^ V. Ampère,Jït5^ littéraire de la France^ t, 11^ ch. XI.)
4 Est locus hinc silvis^ hinc ilumine cinctus amsBUOi
Sepibus et suliis^ atque palude Bitufi.,.4«
A Perge, tuo régi celerans hsec verba renarra t Nec Bua rura colo, nec sua Jura volo.
nie habeat Francds, Brittanica regmina Murman Rite tenet ; censum sive tributa vetat ; bella dent Franoi, confestim bella ciebo
Nigel peint les Bretons avec de vives couleurs, mais ce sont des couleurs chargées; il faut, en le lisant, se souvenir que le portrait a été tracé par mie main ennemie '.
Morman fut vaincu, et la Bretagne, retombée dans la dépendance, reçut de Louis un gouverneiu* originaire du pays, Nomenoë. Ce que Morman avait entrepris, Nomenoë réussit à l'accomplir par la ruse et l'audace. Bientôt il se porte le défenseur du pays contre le gouvernement franc, s'attache ainsi la Bretagne et s'en fait proclamer roi. Pour mieux s'assurer contre toute influence extériem'e, Nomenoë constitua une église nationale soustraite par lui à la juridiction du siège métropolitain de Tours 2. La métropole de l'église bretonne fut Dol , dont Nomenoë avait fait sa capitale, placée fièrement près de la frontière française '.
^ Gens... illa quidein mendax, superba, rebcllis,
Uactenus existit, et bonitate carcns.
CbristicoluiD retinet tantum modo perfida nomen... Cura pupillorum, viduœ, sive ecclesiarum NuUa manct ; coeunt frator et ipsa soror ; Uxorcm fi atris fratcr capit alter, et omnos Inccstu vivunt, atque nefanda gérant.
In dumis habitant, lutrisque cubilia condunt, £t gaudent rapto vivere more fers.
> Cette atteinte hardie à la hiérarchie ecclésiastique fit naître un long conflit qui ne fut vidé qu'en 1199, par le pape Innocent IIL
* Un écrit du temps, composé au point de vue du siège de Tours (V. Martenne et Durand, Thésaurus anecdotorum, m, 536; D. Bouq., vu, 49), contient un autre portrait des Bre-
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La grande féodalité se fondait alors en France. C'est le temps oii les officiers royaux, ducs et comtes, parvinrent à changer le caractère de leur autorité, et se transformèrent en grands feudataires, vrais souverains quoique vassaux, gardant leur titre ancien, mais avec une nouvelle signification. Nomenoô eut une ambition plus haute encore : il se fit roi indépendant. Charles le Chauve régnait alors sur la France ; prince fatal, qui laissa tout tomber en dissolution à Tintérieur, pour poiu^suivre au dehors des entreprises insensées. Nomenoë mourut sur son trône.
Son fils Erispoë lui succéda. 11 eut lui-même pour successeur un parent, Salomon. Charles consentit à reconnaître cette royauté bretonne, parce que de leur côté Erispoë et Salomon voulurent bien se reconnaître vassaux de Charles K
tons peint d'une main aussi peu amie que celle d'Ërmold Nigell. c In illis Britannis nuUus cultus religionis... Nec leges custodiunt, nec prœceptis obediunt... Sunt superbi et ultra modum elati, iracundia et dolo pleni, omnibus resistentes, rapina viventes, sorores suas, neptes, consanguinas atque aliénas mulieres adultérantes, nec non et hominum, quod pejus est, libentissime interfectores. »
C'est dans le môme esprit que le moine Heric écrivait dans une vie versifiée de Saint-Germain (ap. Yales., Not. GalL, p. 42) :
Torva (gens), ventosa, procax, incauta, rebellis, Inconstans, disparque sibi novitatis amore...
* Les Annales de Suint-Bertiii disent d'Erispoë : « Datis manibus suscipitur, et tam regalibus indumentis quaui pa-
Maië Charles dut leur abandonner les territoires de Rennes et de Nantes, qui jusque-là n'avaient point fait partie de la Bretagne ^ Salomon se dit fièrement souverain de la Bretagne et d'une partie de la France ^.
Il y eut ainsi depuis lors une Bretagne de langue
française à côté de la vraie Bretagne, qui gardait son idiome celtique. C'est ce qui la fit plus tard appeler Bretagne bretonnante pour la distinguer de la Bretagne de langue française. Elle s'en distinguait elle-même en donnant le nom de Galos à ses voisins.
La mort de Salomon sans enfants fit concevoir à
ternse potestatis ditione donatur. » — La chronique de RegincQ atteste que Salomon régna aux mômes conditions qu'Erispoë : € Facta pactione cum Salomone qaam dudum cum Herispio fecerat. »
^ Ces comtés avaient été vigoureusement attaqués par Nomenoë : < Nomeneus Rhedonas et Nannetâs capiens partem murorum portasque eorum destruxit. » {Chron. eiquitan, ap. Pertz, il, 253.) Leur annexion à la Bretagne fut le prix de l'hommage prêté à Charles : « Filius Nomenogii ad Carolum
Veniens..... datis manibus suscipitur additis insuper ei
Redonibus, Nannetis. » {Ann, Bertin. ; ap. D. Bouq., vu, 68.) — Cette annexion fut définitive.
* Salomon, gratia dei totius Britanniœ magnaeqtie partis Galliarum princeps. (D. Morice, preuves, !> 305.)
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Charles le Chauve Tespérance de se ressaisir de là Bretagne : il s*empressa de déclarer la réunion de ce royaume à sa couronne • . Mais cette déclaration ne fut suivie d'aucun effet. Les derniers rois bretons avaient eu pour vâssâux des comtes qui restèrent lesl maîtres du pays. Ces comtes entrent aussitôt en guerre les uns Contre les autres, chacun cherchant à s'agrandir aux dépens de ses voisins, et à étendre soil autorité sur toute la Bretagne *.
Telle était la situation quand Charles le Simple fit au chef des Normands, à Rollon, la cession qui fonda un duché de Normandie. On ne connaît pas le texte de ce traité. Il est rapporté que la Bretagne fut comprise dans la cession ; mais cela ne se lit que dans des chroniques normandes composées plus tard' : elles ont paru suspectes *. Le fait cependant n'a rien d'invrai-
* Regnum quod necessitate Brittonibus quondam jaramento confirmatum fuerat, quia de illis quibus firmatum est nullus duperstes est... recipiatur. {Capitut. 877, <S, 23..Baluz. li, 266.)
* Comes fthedonensis et comes Venetensis Alanué, prffi* potentes principes BritanniaB, monarchiam affectant ; quibus ex adverso Leoniae et Golovise comités resistere coDtendunt ; adeoque Britanniœ principatum dividunt, quod quilibet eorum in sua terra regem se Britonum nuncupant. (Ckron. Nannet, ap. D. Lobineau, ii, preuves, p. 42.)
* Par Dudon de saint Quentin et Guillaume de Poitiers.
* V. la dissertatioa de dom Lobineau réfutée par Vertot (Traité hùt. de la mouvance de la Bretagne, 1710, p. 102 et s.) ; et par Pabbé des Thuilleries. (Dissertation sur la mouvance de Bretagne, 1711.)
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semblable. En cédant ses droits sur la Bretagne, Charles le Simple ne faisait pas un grand sacrifice : il n'avait plus sur ce pays qu une ombre d'autorité ; les Normands devaient y établir la leur, et tenir ensuite la Bretagne au même titre que la Normandie, en reconnaissant pour l'un et pour l'autre pays la souveraineté de la couronne à laquelle la Bretagne serait ainsi rattachée.
C'est en effet ce qui eut lieu ensuite. La Bretagne ne fut pas conquise par les ducs normands, mais elle devint leur vassale ; ce fut un fief relevant de la Normandie, un arrière-fief de la coiuronne.
Elle ne subit pas sans luttes cette vassalité ; bien des fois elle fit de nouveaux efforts pour s'arracher à une dépendance humiliante. Mais la lutte devint trop inégale quand la maison normande régna sur l'Angleterre et put ainsi peser d'un double poids sur la Bretagne. Alors même, cependant, la Bretagne ne se résigna point ; mais ses révoltes étaient rudement châtiées.
La Normandie, qui s'avança d'un pas si rapide dans la voie de la civilisation, traitait avec dédain les Bre-
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tons : peuple sans agriculture, est-il dit, qui ne sait qu'élever des bestiaux pour se nourrir de leur chair et dé leur lait ; peuple de mœurs grossières, qui vit de rapine et de brigandage quand il n'a pas de guerre extérieure à soutenir... Guillaume de Poitiers, qui les peint ainsi, est forcé de rendre hommage à leur courage, à l'ardeur avec laquelle ils marchent au combat ; mais il leur reproche d'abuser de la victoire et de ne pas respecter les morts*. Cie portrait. des Bretons au douzième siècle rappelle celui qu'Ermold Nigel et d'autres avaient tracé au neuvième. Il rappelle aussi un peu le portrait des Gallois peint par Girald.
Gallois et Bretons se trouvaient dans une situation analogue vis-à-vis de la puissance anglo-normande. Ils confondirent leur haine, se prêtèrent à l'occasion un mutuel appui. On avait des souvenirs communs, fidèlement entretenus ; il se fit un échange d'illusions patriotiques : on s'encourageait de part et d'autre dans la croyance aux prophéties de Merlin qui promettaient une délivrance ; on s'enthousiasmait à l'envi pour la gloire d'Arthur, et l'on attendait son réveil avec une foi pareille 2. Quand le nom d'Arthur fut donné à son
* Les Bretons avaient sans doute gardé T usage barbare de couper la tête d'un ennemi pour s'en faire un trophée. C'est ainsi qu'une \ieiUe poésie qui se lit, dans le cartulaire de Landevenec, montre le roi Grallon :
Jam tune quinque ducum truncato vertice... 2 Vade in Armoricum regnum, in minorera Britanniam, et
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berceau aw comte de Bretagne qui devait être la victime de Jean sans Terre, ce fut une manifestation du sentiment national et des espérances attachées ^ ce nom *. On riait ailleurs des espérances bretonnes ^i elles n'en étaient pas moins invincibles. Sur la foi de Merlin, on rêvait un âge d'or aussi beau que l'azur du ciel, où la Bretagne porterait de nouveau à son front le diadème de ses anciens jours*.
Le crime de Jean fournit à Philippe- Auguste Tocca-
praedica per plateas et vices Arthurum Britonem more cœterorum mortuum esse; et tune certe reipsa probabis veram esse Merlini prophetiam... Si tamen imi^^^ms ^vad^r0 inde pQtueris quin aut malediotis audientium opprimaris, aut certe lapidibus obruaris. (Alanus de Insuiis, Explan, in prophet. Merlin.)
< Cijm ejus avus non^pu suum imponi jussisset, contradictum est a Britonibus, et solemni acclamatione Arthurus est dictus... Puerulum sibi Arthuirum sub magno hujus nor minis ooiine nutriebant. (Guill. fîeubr. ap,, p. Bouq,, xvra, 53.)
' Quibus si credideris,
Expectore poteris Arthurum cum Britonibus.
(Petr. Blesens., Ep. LVII.)
s Posteritas magni toUet diadema Brîtanni^
Amorici montes œquabunt vertice nubes.... Aurea libertas et cœlo concolor a^tas.
(Joann. Cornubiensis, PropA. ifer/m. Exposif.)
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gion de se saisir de la Normandie. La Bretagne passa sous le gouvernement d'une famille d'origine capétienne par le mariage de Pierre de Dreu« avec Théritière de Bretagne. Cette famille se montra peu Adèle h son sang : dans la lutte séculaire de la France contre l'Angleterre elle se tourna plus d'uqe fois du eôté de h puissance ennemie.
EnfiUi au seizième siècle, laBretagne fut réunie définitivement à la couronne. Il ne fallut pas moins de trois mariages pour consommer cette réunion labo-^ rieuse,
La Bretagne avait fait alors ses conditions, stipulé ses garanties. Des conflits éclatèrent souvent depuis entre le gouvernement royal qui tendait à établir la centralisation, l'uniformité, et la Bretagne obstinée dans la défense de ses franchises, de ses privilèges. Plus fevo-^ risée que la plus grande partie de la France, la Bretagne avait conservé une assemblée représentaftÎYQ» des Etats qui défendaient ses droits avec vigilance et fermeté. Elle garda dans ses rapports avec la Cpuronne une attitude qui la distinguait 4^ toute autre province. Elle se disait une nation qui avait eu ses rois avant qu'il existât une France, et la nation bretonne réclamait avec hauteur l'observation exacte des conditions sous lesquelles elle avait consenti à se réunir à la nation française.
Les savants du pays accommodèrent son histoire à ses prétentions. La Mouvance de Bretagne était une ques-
tîon brûlante, remise sur le tapis quand s'élevaient des conflits entre la province et la royauté. Le gouvernement, s'engageant lui-même dans ces discussions rétrospectives, jugea bon de faire réfuter les thèses bretonnes par ses historiographes : au seizième siècle par Vignier S au dix-huitième par Vertot 2.
Ces questions n'ont plus qu'un intérêt purement historique. Mais l'esprrt batailleur des Bretons se . réveille parfois dans les discussions relatives à des points d'histoire locale. Ainsi, quand des écrivains de la Bretagne viennent dire que les émigrés de la grande île trouvèrent ce coin de la Gaule encore inculte et païen, et qu'il fut défriché par leurs mains, évangélisé ♦ par leur parole, les fils de la vieille Armorique se lèvent pour repousser l'injure faite à leurs pères, et protestent avec colère contre ce Bretotiisme^.
* Traité de Vancien état de la Petite Bretagne et du droit de la couronne suricelle, 1582.
2 Traité historique de la mouvance de la Bretagne, 1710. — Histoire critique de l'établissement des Bretons dans les Gaules,
3 V» VArmo7ique du D' Halleguen.