CHAPITRE VI
La langue française de la Haute-Bretagne devint de bonne heure, dans la Basse, la langue de l'aristocratie, des lettrés, de la bourgeoisie : le vieil idiome ne fut plus que la langue du peuple des campagnes. C'est au siècle dernier seulement que l'attention s'est portée sur cet idiome regardé jusque-là comme un patois grossier. On reconnut bien vite que c'était une langue ayant ses caractères propres, un reste probablement de la langue des anciens Celtes. La linguistique était alors dans ses premiers tâtonnements, fourvoyée à la recherche d'une langue mère de laquelle seraient sortis tous les idiomes humains. Cet honneur, décerné d'abord à l'hébreu, fut revendiqué pour le
bas-breton, et notre première école celtique en fit la
langue qu'Adam avait parlée dans le paradis terrestre. On se passionna pour une chimère qui n'excite plus aujourd'hui que le sourire.
Ce vieil idiome est-il le représentant direct de celui ' qui se parlait dans p^tte pp-rti^ dq la Gaule au temps de César? ou bien est-ce une langue de même famille apportée plus tard par les réfugiés bretons ? ou encore une langue de formation mixte, dérivée de cette double origine? La dernière hypothèse me paraît la plus plausible * .
Sa ressemblance avec le gallois était si étroite au douzième siècle, que les habitants des deux pays pouvaient se comprendre'*. Cette ressemblance s'est atténuée par l'effet du temps ; elle n'en est pas moins toujours très-caractérisée.
JSotrQ Basse-Bf§tagn§ ^, ^m^ son yieil idiome, i^ne littérature moins riche, moins curieuse que celle du pays de GallQ^t digne çependapt a\issi d'att§ntion.
; * V. Villemarqué. j&i5«2 sur l'histoire de la langue bretonne,
1 en tête d'une nouvelle 0di|;loQ du dictionnaire i^raton de J^e^
I gonidec, 1847*
2 Cornubiense et Armoricani Britonum lingua utuntur fere persimili, Cambris tamen propter originem et convenientiam i in multis adbuc et fere cunctis intelligibili. (Grirald, Camb.
! Descr, I. 6.]
Les œuvres les plus anciennes que récriture ait conservées sont des compositions dramatiques. Ce genre, qui fait défaut dans la littérature galloise ^ a été, au contraire, très-cultivé dans la Bretagne armoricaine. On peut lire dans la traduction qui en a été faite par un savant I)reton, Legonideç, un drame du ^ qufitor^ième siècle*. M. de la Villemarqué en ^ traduit un autre dont il place la composition à la fin du quinzième ^, Ces drames bretons du moyen âge sont des Mystères^ analogues à ceux qui furent les humbles débuts de notre littérature dramatique. A ces compositions religieuses le génie français substitua bientôt des farces^ des sotties^ peinture railleuse et souvent fine des mopurs du temps ; ainsi se forma un théâtre pouveau qui a bien peu ressemblé à ses commencements mystiques. Le théâtre breton conserva son caractère primitif *.
* Il existe nin vieux drame comique, seul monument qui reste de cette langue morte. Il a été publié, avec traduction, en Angleterre. (V. Edw. Norris. The ancient cornisk drama,
* Le Jdystère de sainte Nonne.
^ Le grand Mystère de Jésus» i 885.
* V. SoQvestre. Les derniers BretonSf II® part, ch, n. — Le . Mystère de sainte Triphine, publié par M. Luzel. — Chargé par
M. le ministre de Tinstruction publique de recueillir les manuscrits des mystères bretons, M. Luzel en a déposé une collection à la Bibliothèque nationale. Ces mystères ne sont plus qu'une littérature morte : au siècle dernier, le parlement et le clergé réunirent leurs efforts pour en supprimer la représentation, à cause de la crudité de certaines situations.
Notre Bretagne a eu sans doute une littérature plus ancienne. Comme l'autre Bretagne, elle eut ses bardes; * un poëte latin de l'époque mérovingienne parle de leurs chants qu'accompagnaient les sons d'un instrument nationale Mais aucun manuscrit ne nous a transmis ces chants. Point d'œuvres non plus où figurent les légendes d'où sortit plus tard le cycle de la Table ronde. Non-seulement aucune œuvre de ce genre ne nous est parvenue, mais nul témoignage digne de foi n'en atteste l'existence. Je n'en conclus point qu'il n'en fut pas composé. Si la vieille littérature galloise n'a pas péri, c'est parce que le pays de Galles continua d'avoir des bardes qui en faisaient l'objet de leur . étude et en conservèrent les monuments. Le bardisme n'eut point la même fortune dans notre Bretagne : depuis bien longtemps il n'a eu d'autres représentants que des mendiants, des aveugles, qui répètent des chants populaires. La Basse-Bretagne n'a gardé, au reste, qu'une littérature ecclésiastique par son origine ou son esprit : les légendes des saints bre-
i Chrota britanna placet
(Fôrtunat, VU, 8.)
tons ont remplacé celles d'Arthur et de Merlin; de vieux manuscrits qui semblaient n'être qu'un grimoire ont pu être détruits. On a vu combien, en un autre temps, ces légendes furent populaires dans notre Bretagne. Ne fit-elle alors que répéter des fables accréditées déjà dans le pays de Galles? Je suppose volontiers qu'elle contribua, pour une part qu'on ne saurait déterminer, à la formation de ces fables. Entre deux pays unis par d'aussi étroits rapports, par une telle communauté de sentiments, il dut se faire un échange d'inventions écloses dans l'imagination de l'un et de l'autre peuple.
On a supposé bien plus : on a voulu placer dans notre Bretagne le berceau de ces légendes. C'est là qu'elles auraient pris naissance, là du moins qu'elles auraient atteint leur plus grand développement ; les fables galloises n'auraient été que l'écho de fables bretonnes. Je ne vois rien qui autorise cette idée. Geoffroy, il est vrai, se présenta comme traducteur d'un livre apporté de la Bretagne armoricaine : mais c'était une de ces fictions qui sont communes chez les romanciers. On a cru retrouver dans le Brut y Breninodd le livre mentionné par Geoffroy ; et l'on a imaginé que cette œuvre fut composée primitivement en Bretagne, dans l'idiome du pays ; le texte gallois, — le seul qui existe — serait une version du texte armoricain *. Ces hypothèses ne
^ M. Henri Martin (IIJ, 365) suppose que ce Brut fut apporté d'Armorique eu Angleterre par Walther ou Gau*
sont ni justifiées ni Traisemblables : le Brut y Breninodd paraît bien plutôt être une traduction libre du roman de Geoffroy. — Un très-savant académicien , M. Paulin Paris, a émis une autre conjecture : le livre présenté par Geoffroy comme la source de son roman aurait été celui qui porte le nom de Nennius ^ : M. P. Paiis pense que ce livre fut composé en Bretagne, en langue bretonne* et mis plus tard en latin*. Je n'aperçois encore ni preuve, ni indice décisif qui confirme cette hypothèse ingénieuse.
La Bretagne fut-elle, au moins, la voie par laquelle ces fables passèrent dans notre littérature ? Je ne le suppose pas non plus. Elles furent, je lésais, qualifiées de matière bretonne ; on se référait aux lais bretons* Mais à quelle Bretagne était-il fait allusion? N'est-ce pas l'île de Bretagne que ces légendes donnaient pour théâtre aux faits merveilleux qu'elles racontaient ? Le roman de Geoffroy ne portait-il pas le titre A' Histoire desBretons7 La langue de notre Bretagne élevait une barrière entre elle et la France. Au contraire* la langue française se parlait à la cour des rois d'Angleterre, les fables galloises y excitèrent la curiosité ; un trou^ vère anglo-normand 4 Wace, mit en vers français
thier (v. supr, p. 272), amplifié par lui à l'aide de légendes galloises, et traduit ensuite en latin par Geoffroy.
* V. supr, p. 212.
* V. P. Paris. Les romans de la Table rondCy 1858, t. I, p. 35 et 5. ^*- Mémoire lu dans la séance annuelle des cinq Académies en 1865.
LA ilTTÉRATURB BftBTONNE 311
l'œuvre latine de Geoffroy ; un gallois qui fréquentait la cour de Londres, Walter Mapes, composai aussi en français^ vers 1170, un des premiers romans connus de la Table ronde i Voilà bien marquée la voie par laquelle ces fictions s'introduisirent dans notre littératurOi
Pauvre eti œuvres conservées par récriture, la Bretagne est riche en œuvres conservées par une transmission orale.
Ce sont des contes de genre très-divers * .
Ce sont encore des chants populaires sans nombre. « J'ai, dit Souvëstre ^, parcouru le Finistère en tout sens , j*al écouté ses pâtres , ses mendiants , ses fileuseâ, et presque chaque fois j*entendais un noii-» veau chant. » L^intérèt sérieux que présente ce genre de compositions n'avait guère été compris avant
< M. Luzel, chargé pàl* M. le ministre dé l'instnictiori publique de feoueillir ce qui, dans ces contes, pourrait servir à Pétude comparée des populations d'origine celtique, a rendu compte de son enquête dans deâ rapports où les contes bretons sont rangés en trois classes : 1*" coûtes mythologiques ; 2o contes légendaires chrétiens; 3° récits plaisants. — V. Le Men. Ttadiïiûnn et superstitions de la Basse-Bretagne, daiis la Revue celtique, I, 226, 242, 414, 435.
* Les derniers Bretons, II* part., ch: il
notre temps. Il n'y faut pas voir seulement une manifestation caractéristique du génie d'un peuple ; les chants qui célèbrent des événements nationaux oifrent aussi un intérêt historique. Ce n'est pas qu'on doive y chercher un sur récit des événements : souvent au contraire ils sont singulièrement défigurés. Ce qui s'y montre, c'est l'impression que ces faits laissèrent dans l'imagination populaire, l'idée qu'on s'en fit à différentes époques. Mais pour les apprécier à ce point de vue, il faudrait savoir en quel temps chaque chant fut composé ; et il est bien rare que de telles pièces aient une date cei'taine : beaucoup ont pu être des: compositions de fantaisie, inspirées par un caprice individuel.
On doit à M. de la Villemarqué la publication de chants où toute l'histoire dQ la Bretagne est mise en action * . Le Barzaz-Breiz s'ouvre par des pièces auxquelles leur ancienneté donnerait beaucoup de prix, si elles pouvaient être admises comme authentiques. Morvan, Nomenoëy sont mis en scène 2; ailleurs les Bretons célèbrent la vendange qu'ils ont faite sur la terre des Francs '. Certains chants remonteraient plus haut encore : un barde, représentant des Druides, jette des cris de rage à la religion nouvelle et annonce sa chute prochaine *; il y a même tel chant qui sem-
^ BarzaZ'Breiz. — Chants populaires de la Bretagne, 1848.
2 Chants XII, XIII.
3 Le vin des Gaulois (eh» VII).
♦ Prédiction de Gwenèhehlan (cH. llj.
blerait être un écho de renseignement druidique *. La belle publication deM.de laVillemarqué obtintun succès de séduction générale. Accrédités par Augustin Thierry qui les citait comme pièces justificatives 2, par M. Martin qui proclamait leur incontestable authenticité ', les vieux chants bretons acquirent dans l'opinion la valeur de documents historiques. Mais le jour de la critique est ensuite arrivé : la réaction, commencée par M. Renan *, s* est accentuée de plus en plus ^. Ce n'est pas que la loyauté de T honorable éditeur puisse être mise en doute ; mais il arrangea, remania, interpréta ces vieux chants d'après ses conjectures. En gardant leur intérêt littéraire, ils ont perdu l'autorité historique qui leur avait été d'abord accordée trop facilement.
* Les séries, ou le Druide et V enfant (ch. I).
* Histoire de la conquête^ liv. III, Pièces justif., n" 2. 3 Histoire de France , III, 352.
* f Les allusions historiques que M. de laVillemarqué a cru trouver, sont des hypothèses plus ingénieuses que solides. C'est une base bien fragile, qu'un chant répété pendant mille ans par des paysans qui ne le comprennent pas. > (La poésie des races celtiques),
* V. Desjardins. Géographie de la Gaule romaine, 1878, t. II, p. 584.