‹ Les celtes, la Gaule celtiqueChapitre 45 sur 67 · CHAPITRE Vil · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vil

l'iRLANDE. — SON HISTOIRE.

De la branche kymrique que je viens d'étudier dans ses deux rameaux, je passe à la branche gaëli-que qui va aussi nous en présenter deux.

[^ i L*Irlande — c*est d*elle que je dois m* occuper d'à-

[•: bord — fut visitée par les peuples navigateurs qui

f ; ouvrirent au commerce maritime ses premières voies.

I Lés établissements formés en Espagne par les Phéni-

I ciens, par les Carthaginois, leur servii'ent d'étapes

I pour des expéditions plus lointaines *.

* Ëam insulam late gens Hibernorum colit. Propinqua rursus insula Albionum patei.

Negotiandi mos erat Carthaginis

Etiam colonis

HsBC nos ab imis Funicorum annalibus Prdlata longo tcmpore addidimus.

(Fest. Avienus; de Oris niaritimis.)

Les Grecs à leur tour connurent l'Irlande t ils rappelaient IfpvTj, nom qui^ dans là langue latine^ devint Hibemia^. Voilà Tile qui se donne encore à elle-même le nom d'Erin; l'Angleterre l'appelle Ireland^ et souvent encore la Verte Erin^ YEmeraude des mers britanniques. Là, en effet, à côté de terres fécondes, s'étendent de magnifiques prairies dont la ricihe végétation est entretenue par un sol humide et une moite température. L'Irlande attire aussi les touristes par ses beautés pittoresques : des montagnes encadrent des lacs sans nombre, deâ torrents, des cascades. Terre prédestinée pour faire vivre un peuple heureux, et dont l'histoire depuis des siècles ne présente que des misères â nulles autres pareilles, comme si l'homme s'était plu à détruire les bienfaits du ciel.

Les aigles romaines ne portèrent pas leur Vol jus-* que-là. Quand Agricola eut soumis la Bretagne, il projeta de descendre en Irlande,'pour que leâ Breton^ n'eussent pas si près d'eux le spectacle d'un paya resté libre *. Cette pensée ne se réalisa pas, Agricola ayant été rappelé avant qu*il eût eu le temps de la mettre à exécution ; maiâ elle nous a valu quelques

^ Plutarque fait mention d^une lie Ogygia, voisine de Pile de Bretagne. On a conjecturé qu'il parlait de l'Irlande» quoique nulle part elle n'ait été désignée par ce nom. Il plut à un Irlandais^ vers la fin du dix-septième siècle, de Tinscrire en tôte d'une histoire de son pays : Ogygia^ seu rerum JSibernicarum chronologia, auctore Hod. O'Flaerty, 1685.

•Tacit,, A^nc.,24.

mots de Tacite sur cette contrée. On en parlait jusquelà comme d'une région presque inconnue, habitée par des tribus sauvages *. Agricola dut se renseigner sur le pays dont il méditait la conquête : ce qu'il apprit indiquait un état social analogue à celui de Tîle de Bretagne avant que Rome y eût porté sa civilisation 2,

Un petit roi d'Irlande, renversé de son trône et réduit à chercher un asile au-dehors, avait sollicité. le gouverneur romain d'entreprendre cette conquête qu'il représentait comme facile. On aperçoit que l'Irlande était alors, comme plus tard, divisée en petits Etats dont les rois, engagés fréquemment dans des guerres intestines, se tournaient volontiers vers l'étranger. C'est de cette manière que les Anglais devaient être plus tard introduits en Irlande.

Ces luttes intérieures n'empêchaient point de fafa-e quelquefois des expéditions dans la grande île voisine, soit pour la piller, soit pour y former des établissements. Ainsi, dans la décadence de l'Empire, la Bretagne se vit fréquemment saccagée par des Pietés, par des Scots. Les Pietés venaient du Nord de l'île ; d'où venaient les Scots? de l'Irlande appelée alors Scotia '. Un peu plus tard les Scots fondèrent dans

^ V. Strab., IL, 8. On ne s'explique donc guère comment le nom d'île sacrée fut donné à l'Irlande... c sacram sic insu* km dixere prisci. (Fest. Avien.). Voyez dans la Reoue cel-^ tique, Uf 352-61, les conjectures ingénieuses de M. Graidoz.

3 Ingénia cultusque hominum haud multum a Britannia differunt. (Tac, Agric, 24.)

3 Scotos qui Hiberniani, insulam Britanniae proximam,

le nord de la Bretagne une colonie qui fut. une autre Scotia et c'est elle finalement qui devait seule garder le nom d'Ecosse.

Vers ce temps l'Irlande devenait chrétienne : elle fut évangélisée au cinquième siècle par saint Patrick ^

La vie de son grand apôtre ne nous est connue que par des légendes. Elles jettent un faible jour sur la religion antérieure du pays. On y voit des prêtres, appelés druides, soutenir leur crédit par des prestiges semblables à ceux qui furent pratiqués dans la Gaule par le corps druidique. Mais si le druidisme avait pénétré en Irlande, ce qui est en soi assez vraisemblable^, il faut croire qu'il n'y était que faiblement constitué : car la prédication chrétienne paraît avoir rencontré peu d'obstacles ; la religion nouvelle s'établit sans luttes violentes dont le souvenir se soit conservé. Les légendes qui racontent la vie de saint

incolunt. (Bed., Il, 4, 19.) Bien auparavant le cosmographe Ethicus avait dit : € Hibernia a Scotorum gentibus colitur. » -^ V. Isidor., Orig,, XIV, 6.

^ Lanigan, Ecclesiastical history of Jreland. 18^2. — Todd., 5. Patrick apost of Ireland.

2 V. d'Arbois de Jubainville, le Druidisme irlandais. (Rev. archéologique, oct. 1877.)

318 l'iBLANDE — SON HISTOIRE

Patrick sont remplie» de miracles 5 le plus vrai miracle, c'est qu'un aussi grand changement ait pu s'accomplir par la seule puissance de la parole du doux apôtre.

L'orthodoxie de l'Eglise nouvelle est attestée par Bède ^ L'Irlande se couvrit de monastères qui devinrent des foyers d'étude 2. On allait de France y chercher l'instruction ; elle était aussi apportée de là en France. Aux temps mérovingiens, saint Colomban vint fonder dans les Vosges, à. Luxeuil, un naonastère célèbre ; à la cour de Pépin nous voyous l'Hibernien Virgile ; à celle de Charlemagne Albinu^ et Clément. Par cette entremise il s'établit des r^-pports qui ressemblaient h une vassalité eutre (Jes rois d'Irlande et et le grand empereur. Plus tard, à 1^ pour de CJb^J^les le Chauve, on trouve le Sçot Erigène, —le Sept originaire 4'JErin, — qui poussa si loin les curiosités de sa science et les hardiesses de sa pensée-

On s'attendrait à voir l'Irlande se trausforn^er squs l'ipAuençe de sou Eglise. C'est ce qui n'eut point lieu : l'Eglise irlandaise ayait pris une tourpure toute paonastique qui fut fç^yorable au^^ études, mais ?|.(raiblit son action sur la société ^.

< Hùt. II, 19 ; III. 3.

2 V. Hauréau. Les écoles d'Irlande dans ses Mélangea historiques et littéraires. — H. Martin, II, 44, 127, 469; III, 351,

' Gum enim fere omnes Hiberniœ praslati de monasteriis in clerum electi sint, quae monachi sunt sollicite cûoiplcnt

ni

Malheureusement pour ce pays les hommes du Nord connaissaient la route des îles britanniques ; les Anglo-Saxons avaient conquis la Bretagne ; l'Irlande devint à son tour l'objet d une entreprise semblable. Les envahisseurs sont, dans ses annales, désignés vaguement sous le nom de Oalls qui signifiait étrangers ; ce furent surtout des Danois. Ils s'emparèrent de quelques ports naturels autour desquels il se forma des villes. De là ils ravageaient le pays, s'y construisaient des châteaux forts ^ et tenaient les popula^ tions voisines dans la terreur. Il est triste de dire que parfois des ehefs indigènes firent alliance avec l'ennemi pour se fortifier par cet appui. Ce qui sauva rirlande, c'est que les Danois n'étaient pas plus unis entre euxi les petits Etati^, jaloux l'un de l'autre, (ju'ils avaient formés succombèrent successivement, et les Dfinois furent chassés. Il resta seulement, dans les villes maritîmÉjs, un fond de population danoise devenue chrétienne, at ne se distinguant plus guère

omnia, quae vero clerici vel prœlati fere praBtermittunt universa. (Girald, Top. Hibern,, III, 29.) — Hoc fere solum reprehensione dignum invenio quod in populi correctioue désires nimis sunt et négligentes. {Ibid.y 28.)

des indigènes que par son goût pour le commerce. La discipline ecclésiastique, profondément atteinte par un tel bouleversement *,fut rétablie par un grand prélat, saint Malachie, dont saint Bernard, son ami, écrivit la vie.

L'indépendance nationale n'était rendue à l'Irlande que pour un temps. L'Irlande devait se voir envahie de nouveau par d'autres hommes du Nord qu'il ne lui serait pas donné d'expulser pareillement.

Les Normands s'étaient rendus maîtres de l'Angleterre. Leurs rois voyaient avec envie la grande île voisine. Alors se renouvela ce qui s'était passé au temps d'Agricola : un roi irlandais, Dermot, tombé de son trône et réfugié en Angleterre, stimula l'ambition d'un monarque anglais, Henri II 2. D'autres affaires dans lesquelles Henri était engagé ne lui permettant pas d'entreprendre cette conquête, il se contenta d'autoriser Dermot à recruter des troupes en Angleterre. Des chevaliers normands s'engagèrent dans cette aventure, et réussirent si bien que le roi anglais de-

^ Inde tota illa per universam Hiberniam dissolutio Ecclesiœ disciplinas; inde illaubique, pro consuetudine christiana, sœva subintroducta barbaries. (Vit. S. Malach.)

2 V. Girald, Expugnatio Hibernica,

vint jaloux de leurs succès. Il revendiqua pour luimême ce que ses sujets avaient conquis, et descendit en Irlande pour y faire reconnaître son autorité. Les chefs du pays furent à cet effet convoqués à Dublin. Quelques-uns consentirent à lui prêter hommage ; un roi même, qui se qualifiait de monarque suprême, finit, après quelcpies velléités de résistance, par se reconnaître son vassal. Henri, en rentrant en Angleterre, put croire cju'il avait ajouté l'Irlande à ses Etats. C'était une bien vaine apparence : une petite partie de Tîle était en effet conquise; mais sur tout le reste il n'avait obtenu qu'une suzeraineté nominale, bientôt méconnue.

Telle était la situation, quand l'Irlande fut visitée par un écrivain gallois avec qui le lecteur a déjà fait connaissance, Girald de Cambrie. Il y eut plus d'une raison pour que ce pays excitât sa curiosité. Ce n'était pas seulement pour lui ce qu'est aujourd'hui pour nous l'Algérie ; son frère, Philippe de Barry, avait pris une part active à la conquête et gagné là une grande seigneurie. Girald fit cette fois en Irlande un séjom* d'une année. Un peu plus tard il y retourna accom-

328 L'IRLANDE — SON HISTOIKB

pagnant un fils dé Henri II, son ancien élève, à qui son père destinait ce royaume comme apanage. Le gouvernement lui en avait été provisoirement donné ; mais John répondit peu à cette confiance, et dut être rappelé. Girald resta auprès du lieutenant qui remplaçait John S et cette fois son séjour dura encore près d'un an. Dans ces deu^ voyages il avait rassemblé les matériaux d'une description de l'Irlande dont il fit des lectures publiques à Oxford dans ce que nous appellerions des conférences ; son œuvre circula bien* tôt dans toute l'Angleterre ». Un premier livre est con» sacré & l'bistoire naturelle du pays. Dans le second, Girald fait connaître avec bonne humeur les nombreuses merveilles que Tîle renferme, s'il faut en croire tout ce qui lui a été attesté. Dans le troisième, il expose son état social et ses mœurs. Il parle ici d'après ses observations personnelles i c'est un témoin de visu. Son témoignage, toutefois, ne saurait être admis sans

f Girald dît quil resta près de lui comme teitis et sœiiis.

2 Topographia Hibemiœ (au t. V, de ges œuvres, dans Tédltion de Londres 1867). Girald composa encore uri autre ouvrage sur rirlande i ThistoirQ de la conquête : Expugnatio Hihernica (iôtrf). En terminant son récit, Girald fait voir quelles fautes ont été commises. Il se demande ce qu'il y aurait & faire pour les réparer et achever la soumission; comment ensuite le pays devrait être gouverné : qualHer Bi* bernica gens expugnanda sit. {IL, 38.) Qualiter .gubernanda. (II, 39.) Girald parle en politique sensé, clairvoyant ; l'An» gleterre et l'Irlande ont sujet de regretter que ses vues n'aient pas été suivies : Tunè aurait mieux réussi, l'autre aurait moins souffert.

L'iRUiNDE — SON HISTOIBB 323

réserve : Girald a peu de bienveillance pour l'Irlande ; il la juge en Anglais.

Girald montre un pays qui est encore presque sans agriculture ; on aime mieux élever des troupeaux ^ • Ces habitudes pastorales entretiennent la fainéantise, l'antipathie pour toute règle : vivre en liberté sans travailler, voilà le bonheur que conçoit l'Irlandais, insensible au bien-être qu'il faudrait acquérir par un autre genre de vie 2. Aussi n'a-t-il pour demeures que des huttes, pour vêtement que la laine filée de ses troupeaux ^, Les mœurs n'ont pas plus de délicatesse *. La répugnance de l'Irlandais pour toute discipline l'éloigné du mariage; l'union des sexes n'est le plus souvent qu'un concubinage ^.

Ce peuple, si peu avancé au point de vue social, avait cependant de belles qualités auxquelles Girald

* SuDt culti neglectu cultorum agri perpauci, plurimi tamen fertiles et fecundi. Gens hsec agricultura labores aspernans et civiles gazas parum affectans :.•. in silvis et pacuis vitam quam hactenus assueverat nec desuescere novît. — Gens silvestris.., a primo pastoralis vit» vivendimodo non recedens. (Topog. Hih., III, 10.)

^ Sûlum otio dediti, solum desidisB dati, sammas reputant delicias labore carere, summas divitias libertate gaudere. (Ihid.)

* Licet ad plénum naturae dotibus excolantur, barbarus tam barbarum quam vestium et mentium cultus. — Laneis enim tenuiter utuntur et his omnibus ferme nigris, quia terrse istius oves nigrae sunt. (Ibid,)

* Omnes eorum mores barbarissimi simt. (Ibid.)

* Nondum matrimonia contrahunt, non incestus vîtant. (m, 49.)

324 L'IRLANDE — SON niSTOIHE

rend hommage. C'était d'abord une grande intrépidité : presque nu, Tlrlandais, comme le Cambrien, ne craignait pas d'entrer en lutte contre un chevalier normand tout bardé de fer ; et sa hache portait les coups les plus terribles ^ A ce courage s'alliait un goût passionné pour la musique : Girald parle avec admiration des effets que les bardes irlandais savaient tirer de leur harpe 2.

L'Irlande s'est prévalue de ces aveux, et a repoussé les assertions moins flatteuses. Au dix-septième siècle un Irlandais, Linch, entreprit de renverser l'édifice de mensonges construit, disait-il, par le Cambrien s. L'œuvre de Girald contenait en effet des inexactitudes sur des choses qu'il n'avait pu\érifier par lui-même. Mais Lynch ne réussit pas à convaincre d'infidélité la peinture de mœurs dont je viens de rassembler les principaux traits, et l'idée que Girald donne de l'état général du pays.

* Nudi et inermes ad bella procedunt : habent enim arma pro onere, inermes vero dimicare pro audacia reputant et honore. Tribus tantum utuntur armonim generibus : lanceis non longiSy et jaculis binis, securibus quoque amplis fabrili diligentia optime chalibatis quas a Norwagiensibus et Ostmannis sunt mutuati. Nec galea caput in conum erecta, nec reliquum corpus ferrea loricœ tricatura tuetur : unde et in nostris contigit temporibus totam militis coxam ierro utrimque fideliter vestitam, uno securis ictu praecisam fuisse. (III, 40.)

' Cambrerais eversus, 1662. — Une nouvelle édition de ce livre avec annotations a été publiée en 1848 par M. Kelly.

L'Irlande n'en a pas moins continué de soutenir qu'au temps de la conquête anglaise elle jouissait d'une civilisation avancée, qu'elle reporte même bien plus haut. L'Irlande avait, au temps de Girald, une histoire légendaire qu'il a résumée. Elle commence au déluge, et même avant le déluge. Des révolutions surprenantes s'y succèdent; l'Irlande se couvre de populations qui périssent dans quelque catastrophe ; d'autres peuples arrivent on ne sait d'où et disparaissent à leur tour. Cette histoire étrange aboutit à une époque dite Milésienne qui se serait ouverte plusieurs siècles avant l'ère chrétienne. L'Irlande s'est plue à la peindre avec les plus brillantes couleurs : elle se voit alors bien policée, dotée de belles institutions, heureuse au dedans, puissante au dehors. En dépit de l'incrédulité que cette prétention rencontrait, des sarcasmes qu'elle provoquait, l'Irlande s'est obstinée dans cette foi patriotique aussi fermement que dans sa foi religieuse. Illusion touchante d'un peuple qui, pour se consoler du présent, s'attache à la chimère d'un bonheur passé! Plus l'Irlande a souffert et plus ce rêve lui est devenu cher. Elle se voyait opprimée, torturée, méprisée : la pauvre esclave, courbée sous ses fers, se redi'esse et dit à ses maîtres qu'elle fut dans d'autres temps une reine glorieuse * .

Un tel sentiment commande le respect ; mais le res-

* Brin of the Sorrows, once a queen, now a slave.

(Moore, Irish Mélodies.)

326 L'IRLANDE — SON HISTOIRK

pectne peut aller jusqu'à faire mentir Thistoire. L'Irlande n'a d'autre témoin qu'elle-même de la civilisation qu'elle prête à l'époque milésienne. Pour justifier qu'elle eut dès lors une architecture, on montre des tours rondes qui se dressent sur quelques points de l'île, et dont on voudrait reporter la construction jusqu'à des temps reculés. Elles ont fait beaucoup travailler l'esprit des antiquaires. Celui qui a le plus savamment traité la question * ne voit dans ces tours . que les clochers d'églises chrétiennes. C'est aussi de Tépoque chrétienne que datent les monnaies irlandaises les plus anciennes que l'on connaisse 2. Même après la conversion de l'Irlande jlu christianisme, les mœiu*s restèrent très-grossières. Ce que Girald en a dit est confirmé par le témoignage d'un grand prélat que j'ai déjà cité, saint Malachie. Saint Bernard est bien autrement vif dans ce qu'il dit de l'Irlande d'après les conversations qu'il avait eues avec son ami*. L'Angleterre est donc fondée à dire quelle apporta la civilisation à l'Irlande. Mais fallait-il la lui faire payer si cher ?

* Le docteur Pétrie : Inquiry on the origin and uses of the round towers of Ireland ; dans les Mémoires de FAcadémie royale d^Irlande, t. XX.

2 V. Ware, de Hibem. et Antiq> ejus, c. 32.

^ Gum cœpisset pro offlcio suo agere tune intellexit se non ad homines, sed ad bestias destinatum. Nnsquam adhuc taies expertus fuerat in quantacumque barbarie. Nusquam repererat sic protervos ad mores^ sic ferales ad ritus, sic ad ûdem impies, ad leges barbares, cervicosos ad disciplinam, sporcos ad vitam. Christiani erant homlnes^ re pagani»

l'Irlande — son histoire 327

Gîrald raconte qu'un jour, pour déprécier TEglise d'Irlande, on disait devant un de ses prélats qu'elle ne comptait point de martyrs. « Attendez, répond le prélat, voici les Anglais chez nous ; les martyrs ne manqueront plus *. » Parole trop bien vérifiée : l'histoire de l'Irlande ne va plus présenter qu'un long martyre. Jusqu'à la révolution religieuse opérée en Angleterre par Henri VIII, la colonie anglaise resta enfermée dans le Pale^ territoire ainsi appelé parce qu'il avait fallu l'entourer d'un retranchement continu pour le mettre à l*abri des attaques. Au delà, de toUs côtés, s'étendait une Irlande ennemie dont- les habitants étaient qualifiés de Wild Irish^ trois sawôages 2. En s'imissant dans un soulèvement général, l'Irlande aurait pu chasser les envahisseurs ; mais elle ne sut point faire trêve à ses luttes intestines. Des chefs indigènes se résignèrent à deveilii* vassaux de l'Angleterre ^ * l'hommage était sur les lèvi*es, la haine restait aii cœur : à la preniière occasion elle éclaftait en révoltes

* Topogr, Éibem,, III^ 32.

* Vulgo Wilde Irish, id est sllvëstres hibemîci vocaûtai'i (Gamden. Mibernia,) — « Les Trois sauvages, nos ennemis, » disait Richard II dans une dépêche de 1994.

terribles. Voilà Thistoire de ces O'Neil, qui, à plusieurs reprises, donnèrent tant de soucis à l'Angleterre et mirent par moments tout son établissement en péril. ' Des seigneurs anglais réussissaient parfois à se rendre maîtres sur quelque point du territoire ennemi ; ils y construisaient un château fort pour dominer de là le pays d'alentour. Mais ces établissements isolés, sans' lien qui les rattachât entre eux, n'avaient point de solidité. Ou bien, à la longue, des rapports amicaux arrivaient à se former entre ces étrangers et les indigènes ; ces rapports se resserraient par des mariages; l'Anglais adoptait les mœurs de l'Irlande, il en épousait les intérêts. La colonie du Pale s'indignait contre ces Anglais dégénérés, devenus, disait-elle, Hibemis etiam Hibe7miores.

La colonie, pressée de tous côtés et faiblement soutenue par la métropole, en vint à payer tribut pour acheter la paix. Sa situation était devenue très-précaire quand une révolution religieuse changea la face des choses.

L'Angleterre devenue protestante voulut imposer sa réforme à l'Irlande. Elle [trouva de la résistance même dans la colonie anglaise, bien plus encore dans la population indigène. La foi nouvelle à laquelle un

L'IRLANDE — "sON HISTOIRE 329

peuple ennemi prétendait la plier fut repoussée avec horreur : à Tantagonisme national s'ajouta ainsi un antagonisme religieux.

L'Angleterre déploya dans cette autre lutte une vigueur continue qu'elle n'avait point montrée dans la première phase de la conquête. Mais quels moyens furent employés ! L'extermination des vaincus, la confiscation des territoires où l'on établissait des colons protestants, la transplantation des indigènes dans d'autres cantons où ils étaient parqués. Cette politique inaugurée par Elisabeth • fut poursuivie par les

^ Un fonctionnaire envoyé en Irlande par Elisabeth pour y exercer de hautes fonctions indiquait un court moyen d'achever la conquête, t Le but, disait-il, pourrait être atteint sans guerres, sans soldats. Il suffirait d'interdire aux Irlandais le labourage et le pâturage. Ils seront bientôt consumés parla faim ou réduits à se dévorer entre eux. » — Quel fut le fonctionnaire qui donnait ce conseil? Le poëte Spenser, Fauteur gracieux de la Reine des fées, (View of the state of Ireland, 1596 ) Son atroce langage montre à quel point les difficultés qu'on rencontrait avaient endurci les cœurs et perverti les consciences.

Un livre du grand antiquaire Gamden, composé peu après la mort d'Elisabeth {Britannise sive Angliœ^ Scotiœ^ Eiberniœ descriptio), fait connaître l'état des choses à ce moment. On y voit le sort des familles qui avaient régné dans le pays. Exemple le Monagan dans FUlster : t In baronias quinque dividitur quae parlementaria auctoritate ob rebellionem abjudicatœ fuerunt a Mac-Mahonis. » — Autre exemple, 16 Letrim dans le Gonnaught : « Possessio antiqua familiœ O'Rork, qua) genus retulit ad Rothoricum Hiberniœ monarcham ; cujusque latifundiis ob rebellionem coronae adjudicatis comitatus fuit constitutus. »

330 l'irlande — SON histoire

premiers Stuarts. Cromwell acheva l'œuvre abominable * .

Quand l'Irlande eut été ainsi conquise, on entreprit d'y extirper le catholicisme en réduisant la population catholique à un état d'ilotisme qui ne lui laisserait guère que Talternative de s'expatrier ou d'abjurer sa foi. Mais l'Angleterre, qui avait pu conquérir le sol, ne parvint point à conquérir les âmes ; cette froide persécution n'aboutit qu^à faire éclater la puissance du sentiment religieux surexcité par les efforts mêmes qui étaient faits pour l'étouffer ^.

Beaucoup de familles cherchèrent un asile en France, en Flandre. Le clergé irlandais y fonda des collèges où la jeunesse catholique venait s'instruire, des séminaires où se formaient des prêtres résolus à braver la proscription pour évangéliser leurs frères.

Vin

Malgré tant d'efforts faits pai* le gouvernement an^

^ Les féroces paroles adressées par les soldats de Cromwell aux populations chassées vers le Coiinaught sont encore dans toutes les mémoires : To hell^ or io Connaughte, au diable ou au Gonnaught.

^ Voy. les beaux livres de M. de Beaumont : Vlrlande so' ciale politique et religieuse, 1839, et du P*. Perraud, aujourd'hui évoque d'Autun : Etudes sur r Irlande contemporaine. 1862.

L'IKLANDE — SON HISTOIRE 331

glais pour imposer sa religion, les catholiques composent encore les quatre cinquièmes de la population . Le 'protestantisme et la race anglaise ont prédominé dans les parties de l'île qui font face à TAngleterre, dans le Leinster et surtout TUlster. La population indigène a été rejetée à Touest dans le Munster et dans les tourbières du Connaught. Elle aurait entièrement disparu des deux autres provinces si les colons anglais n'avaient eu besoin de bras pour cultiver leurs terres : ils en gardèrent ce qu'il fallut, comme les Spartiates avaient gardé les Ilotes.

En parcourant Tlrlande on rencontre de vastes et beaux domaines qui appartiennent à des familles implantées par la conquête. A Tentour, des chaumières sordides s'élèvent sm* de petits champs oti pousse la pomme de terre. Voilà les conquérants et les vaincus, les dominateurs et les opprimés. Dublin présente le même contraste : à côté d'une cité superbe s'étendent des faubourgs où grouille une foule déguenillée. Dans cette population méprisée se trouve peut-être la descendance de chefs qui régnèrent autrefois sur quelque partie du pays.

Quel spectacle plus émouvant que celui d'une race, notre sœur, si longtemps et si cruellement torturée 1 D'une part, une domination sauvage dans des temps civilisés ; de l'autre, un peuple obstiné dans son patriotisme et sa foi, gardant fidèlement poiu* devise ces deux grands mots : God and country^ Dieu et la pa-

trie ! Telle encore nous avons vu Tlriande se relever, il y a quarante ans, à la voix d'O'Gonnell. Maintenant elle est travaillée par une secte révolutionnaire, anarchique, socialiste, qui a pris le nom de féniamsme emprunté, à de vieilles légendes du pays.

Rendons à l'Angleterre cette justice qu'elle s'applique enfin à guérir les plaies qu'elle a faites. Qu'elle ne se plaigne pas des difficultés qu'elle rencontre : les maux invétérés ne comportent pas de prompts remèdes ; les longues iniquités traînent à leur suite un long châtiment *.

Mais l'Irlande a-t-elle droit de n'accuser que l'Angleterre? N'a-t-elle pas elle-même contribué à ses malheurs ? Race celtique, douée d'une vive imagmation, d'une grande profondeur de sentiment, de facultés brillantes, mais mal réglées, elle a manqué des qualités qui font surtout la fortune des peuples ; de ces qualités solides auxquelles la race saxonne, mêlée de sang normand, a dû sa grandeur.

* « Le temps apporte avec lui ses vengeances ; les péchés des pères ont été rejetés sur les enfants de . manière à nous mettre dorénavant en garde contre la tentatioi^ de séparer une race d'une autre racé, et de substituer une Eglise à une autre Eglise. » [Times , mai 1858). — Aveu douloureux et tardif arraché par une dure expérience.

Page 1