‹ Les celtes, la Gaule celtiqueChapitre 46 sur 67 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

ANCIENNE LITTÉRATURE GAELIQUE DE L'iRLANDE

L'idiome national de l'Irlande est le Gaedhlic (pr. Gaëlic)^ la langue des Gaëls^ nom que se donnaient les habitants de la vieille Irlande.

Cet idiome se distingue du kymrique à la première vue par la profusion des consonnes dont les mots sont surchargés. Mais la plupart ne se prononcent point : c'est affaire d'orthographe. La rudesse apparente de la langue écrite fait contraste avec la douceur de la langue parlée.

De tels changements s'y sont produits dans le cours du temps, que les œuvres du moyen âge, dont se compose la très-ancienne littérature, ne sont aujourd'hui intelligibles que pour un fort petit nombre de savants.

334 ANCIENNE LITTÉRATURE GAELIQUE DE l'IRLANDE

Quelques restes d'une époque plus ancienne encore * montrent d'autres changements qui s'étaient accomplis dans l'intervalle.

Les guerres qui ont si longtemps déchiré l'Irlande la destruction systématique de tout ce qui servait d'aliment à son patriotisme et à sa foi, l'exil de ses prêtres, ont dû faire périr beaucoup de manuscrits. C'est surtout à son clergé catholique que l'Irlande doit la conservation de ce qui en reste. Dispersé sur le continent par la proscription, il y emporta les chers volumes où il retrouverait au moins les souvenirs de la patrie; des dépôts s'en formèrent à Paris, à Louvain, à Rome. Dans une situation nouvelle il s'en est formé d'autres à Londres, à Dublin.

L'Angleterre protestante n'avait eu jusqu'à notre temps que mépris et haine pour des œuvres composées dans un jargon barbare, qui entretenaient un fanatisme détesté 2. En devenant plus tolérante, elle est

* Ce sont de courtes gloses, relevées dans de vieux manuscrits de Turin, de Milan, de Berne, et publiées par un diplomate italien, M. Nigra, qui est un celtiste distingué. — Et encore de vieux glossaires publiés par M. Witley Stokes, fonctionnaire anglais dans l'Inde, et le premier celtiste de TAngleterre.

• Je dois faire une exception. Un fonctionnaire du gouver-

ANCIENNE UTTÉMTURS GAE^QUE) DE L'ifiUND^ 335

aussi devenue plus curieuse. Ses savants ont rivalisé avec ceux de Tlrlande indigène et catholique dans l'étude de ses antiquités et de sa vieille littérature gaélique.

On avait d'abord à s'orienter dans ce pays presque inconnu : un catalogue raisonné des œuvres était une première nécessité; il fut dressé en 1820 par M* O'Reilly^ Pour faciliter un classement provisoire, il adopta l'ordre chronologique, en assignant à chaque œuvre la date qu'elle portait dans les manuscrits. La liste s'ouvre en l'an du monde 2035. Voilà des œuvres bien vénérables, si l'on pouvait prendre au sérieux cette antiquité.

Il restait à étudier les œuvres elles-mêmes et à les mettre en lumière, Cette tâche a été remplie par M. O'Curry, chargé d'enseigner dans l'Université catholique de Dublin l'histoire et l'archéologie de l'Irlande. Les leçons qu'il avait faites sur les monuments de sa vieille littérature ont été publiées par lui *.

nement anglais en Irlande, Jam. Ware, composa au dix-septième siècle sur ses antiquités une série d'ouvrages qui jouissent encore d'une juste estime. Bisquisitiones de Hibernia et de scriptoribus kibern. 1639. — Le Hibernia et antiouitatibus ejus disquisitiones, 1654. — De prsesulibus Miberniœ commenta" rius, 4665 Les œuvres de Ware furent plus tard traduites en anglais et réunies ; /. Ware's Works conceming Jreland rc^ vised and improved, by W. Harris. 1739-1745.

* Chronological account of nearly four hundred Irish Writers (Trans. hib, celtic soc. for 1820.)

■ Lectures on the manuscript materials of andent Irish history.

336 ANCIENNE LITTÉRATURE GAÉLIQUE DE L'iRLANDE

O'Curry, que la science a perdu depuis, était peu lettré. Un emploi modeste dans ce que nous appelons le service des pontsret-chaussées le conduisit, pour éclaircir des questions topographiques, à consulter de vieux titres. Il prit goût à cette étude, s'y consacra entièrement; lire, copier, traduire ces manuscrits fut désormais son occupation exclusive, et il devint rhomme qui a le mieux connu l'ancienne littérature gaélique. Son éducation première n'avait pas formé son esprit à la critique ; on reconnaît dans ses leçons l'Irlandais qui ne sait point se dégager d'illusions chères à son pays, et le savant disposé à s'exagérer la valeur, l'autorité d'œuvres auxquelles il a consacré ses veilles. Mais son livre est rempli de candem-, d'une sincérité parfaite, et ne dissimule rien. Le lecteur est mis ainsi en état de former lui-même ses jugements.

0' Curry a décrit avec un soin scrupuleux les principaux recueils manuscrits qui contiennent la vieille littérature. Il en est peu qui remontent au delà du quatorzième siècle. Le plus ancien est le livre du Leinste7\ ample recueil d'œuvres de différents genres qui parait à O'Curry avoir été formé vers le milieu du douzième siècle. D'autres sont pareillement de beaux manuscrits sur vélin, d'une écriture très-soi-

gnée, enrichis quelquefois de miniatures. Un jour, ceux que possède une bibliothèque de Dublin étaient montrés à un grand poëte irlandais de notre, temps.

ANCIENNE LITTÉRATURE GAELIQUE DE l'iRLANDE 337

qui s'est fait aussi rbistorien de son pays, Thomas Moore. Il se tourne vers un savant antiquaire, le docr teur Pétrie, son ami, qui l'accompagnait : « Pétrie, lui dit-il, voilà de respectables témoins du passé de notre pays; je n'aurais pas dû me permettre d'écrire son histoire sans les avou interrogés K >>

Ce qui présente le plus d'intérêt pour l'histoire de l'Irlande ce sont des annales composées dans ses monastères.

Les moines eurent de bonne hernie l'habitude de consigner par écrit les événements les plus considérables de chaque année. Donnant ensuite plus d'étendue au récit des événements, ils composèrent des annales d'un autre genre ; ils remontèrent même au temps où l'Irlande était encore païenne, recueillirent ses légendes, et, en les combinant selon leurs conjectures, ils conduisirent son histoire jusqu'aux temps les plus reculés.

Au onzième siècle l'abbé d'un de ces monastères, Tighernach (mort en 1088), refondit les annales com-

-« O'Curry, Lecl, 154.

338 ANGIRNtlE UTTÉRATURE GAELIQUE DE L'IRLAHDE

posées avant lui. Homme savant et judicieux^ Tigbernach laissa de côté l'histoire imaginaire des temps fabuleux : il crut seulement démêler quelques faits Certains' à partir du troisième siècle avant l'ère chrétiennci

L'œuvre de Tigbernach eut des continuateurs dans le monastère de Clonmarcnois qu'il avait gouverné; d'autres annales composées dans les monastères d'Inisfallen, de Boyle, de Loccé sont désignées par ces noms. D'autres encore sont appelées Annales de t Vister^ Annales du Connaught^ parce que l'histoire de l'une ou de l'autre province est ce qui y tient le plus de place, sans qu'on sache bien où elles furent rédigées.

Au dix-septième siècle un moine franciscain, le P. O'Clery, entreprit, à l'imitation de Tighernacn, de fondre dans une vaste compilation les événements rapportés dans toutes ces annales. Il s'adjoignit quatre collaborateurs, ce qui a fait donner à ce grand recueil le titre S Annales des Quatre-Maitres K

C'est à la même époque que Keating écrivait une nîstoire de l'Irlande depuis le déluge jusqu'à l'invasion anglaise ^.

* Une étiltiori du texte gaëliqûe, traduit et annoté, a été publiée par un trèâ^saVant IHandais, O'Donovan. 7 toI. in-4«. 1848-1851. — Un recueil général des diverses annales de l'Irlande avait été publié précédemment par CÏi. O'Gonnor : Aerhm hibernicarum Scriptores veiere^t, 4 vol. in-4, 1814-1826.

2 Traduite en anglais au siècle dernier par Dermot O'Gonnor, 1723, et plus tard, pour les temps chrétiens, par

AÎVCIENNE IITTÉRATURE C^ÂELIQUË DE I'iRLANDE ^3^

Ces travaux furent inspirés par un noble sentiment. C'était le temps d'Elisabeth, le temps d'une crise terrible où la foi religieuse de l'Irlande, son existeniie nationale étaient en jeu. Ces hommes voulurent que, si tout cela devait périr, Fhistoire au moins en fût conservée. Ces œuvres ne furent pas le produit d'un travail critique : sans chercher à dégager l'histoire de l'Irlande des fables dont elle était surchargée^ ils la prirent telle qu'ils la trouvaient, en laissant à d'aut^es la tâche de faire ce discernement.

A côté de ces annales se place une riche hagiographie.

Un contemporain d'O'Clery, moine franciscain comme lui, le P. Colgan, rassembla toutes les pièces de ce genre qu'il put recueillir ^ Le merveilleux abonde dans les vies des saints irlandais^ plus encore que dans tout autre hagiographie. Ce sont, pour une grande partie, de petits romans pieux, éclos dans

W. Haliday, 1811. — Une traduction nouvelle par J. O'Màhony a été publiée à New-'ïork en 1857.

^ Acta Triadis Tàaumaturgœ, sive Div» Palrimif Colomba* et Brigidx. — Acta sanciorum. veteris et majoris Sçotiaf sive Biber* niœ, — Louvain, 1645-1647*

340 ANCIEMNB LITTÉRATURE GAELIQUE DE l'iRLANDE

quelque douce imagination monastique, au sein de cloîtres où la prière, la contemplation d'un monde divin entretenaient le calme de la pensée et la tendresse de Tàme. 11 y règne une suavité qui contraste avec Thistoire réelle racontée dans les annales, histoire pleine de faits tragiques, de guerres, de meurtres, de sang. Ici c'est une profusion de légendes souvent charmantes : comme celle du pauvre lépreux qui s'était vu refuser durement le passage sur le vaisseau qui* transportait S. Patrick en Irlande ; le saint jette dans les flots une pierre ; elle surnage, et sur ce siège le lépreux peut aborder à une côte plus hospitalière. Ailleurs c'est saint Brendan qu'un vaisseau miraculeux emporte dans des mers inconnues ; où il rencontre des îles remplies de prodiges de plus en plus surprenants *. Les impressions produites par le spectacle changeant de la mer et du ciel, des flots, de la lumière et des ténèbres, y sont rendues avec un vif sentiment de la nature. « Le poème de saint Brendan, a dit

< Ea quœ de S. Brendano tam miraculose referuntur et in scriptum etiam redacta sunt, quanto quidem labore septenoi navigatione mare lustraverit ; de angelorum multiformi ia specie visitatione ; de paschalis solemnitatis supra monstruosam maris belluam annua per septennc spatium celcbratione; de miserrima illius née miserabilis tamen Judae proditoris in scopulo marina positione ; denique post longos et indefatigabiles labores desideratissima paradisi terrestris visione et divina opitulanti gratia prospère demum ad propria reversione incredibilia nimirum videri possent, nisi quoniam credenti omnia sunt possibilia. (Girald, 2b/>. Hibern., Il, 43.)

rr

Page 1