‹ Les celtes, la Gaule celtiqueChapitre 47 sur 67 · ANCIENNE LITTÉRATURE GAELIQUE DE L*IRLANDE · texte numérisé non relu

ANCIENNE LITTÉRATURE GAELIQUE DE L*IRLANDE

« M. Renan, est une des plus étonnantes créations de « Tesprit humain, et l'expression la plus complète « peut-être de Fidéal celtique : tout y est beau, pur, « innocent ^ »

L'intérêt que présentent les vies des saints au point de vue de l'histoire est aujourd'hui mieux compris qu'autrefois. On peut y glaner des renseignements utiles sur l'état d'un pays, ses moBurs, ses coutumes, ses croyances ; non celles du temps où le lecteur est transporté, mais celles de l'époque où l'hagiographé écrivit : car il peignait le passé avec les couleurs du présent. Malheureusement ces compositions manquent le plus souvent de date certaine 2.

Plusieurs saints de l'Irlande reçurent le don de prophétie : Girald en nomme quatre dont il existait des

< La poésie des races celtiques, — La légende de saint Brendan circula dans toute l'Europe; elle fut mise en vers français dans un petit poëme qui vient d'être publié par M. Francisque Michel : Les Voyages merveilleux de S. Brendan, 1878.

2 Voyez pour notre Bretagne, D. Lobineau Histoire des saints de li province de Bretagne, 1724, et mieux encore le P. Albert. La vie et les miracles des sainis de la Bretagne ar» moricnine, 1636. — Pour le pays de Galles, V. Rees, Lives of th'j CambrO'Bntii/i sain'.s, 1853.

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ppédictioufl écrites 1. Elles avaient annoncé à F Irlande de grandes calamités, des guerres terribles. Les Anglais, après la conquête, tentèrent de tourner ces prophéties à leur avantage 2 : tout ce qui avait été prédit, disaient-ils, ne se réalisait-il pas ? Pourquoi, rirlande ne se soumettait-elle pas à l'arrêt du ciel? — Elle répondait sans doute par d'autres oracles qui lui promettaient la fin de ses épreuves.

Le facile accueil qu'obtenaient les prophéties les fit se multiplier'. Elles devinrent même un genre lit^ téraire, un cadre qu'on donnait au récit de grands événements : pour le rendre plus saisissant, on le mettait dans la bouche d'un personnage inspiré à qui tous les détails en avaient été révélés plusieurs siècles à l'avance. Il y a telle pièce où l'histoire de l'Irlande est ainsi résumée sous la forme d'une prophétie ; de même que, dans le poëme de Virgile, Enée reçoit la révélation des destinées futures de sa race.

^ Cum enim quatuor Hibernici prophetas habere dicantur :

AfpHngHm Braocanum, Patricium et Goluinkillum, quorum etiam apud illos libri adhuc existant hibernice scripti. {Expugn. Bib. , 11,34.)

•Impletum est, ut dicitur, illud Hibernici Cohimbœ vatièinium.., . — Quœ omnia de Joanne de Gurcy sunt manifeste compléta — Quœ omnia de comité Richardo constat

esse compléta... (Ibid,, II, 17.)

3V. O'Curry, Lect. 18-20.

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L'Irlande â une autre littérature qu'elle a due & ses bardes ; c^r Tlrlande eut aussi ses bardes sous d'autres noms. Le ^eanchaidhe (pr» Shanchie\ gardien des traditions du pays, dressait les généalogies dpa familles; des pqëtes, Filés^ célébraient les grands f^ts des temps passés; XOllam fut le barde accompli qui n'ignorait rien de toute la science du pays. U y ^ut den écoles bardiques où cette science se comnrnniqw^it ; rirlande se vante d'avoir possédé des nnivergjtés, des académies bien ayant l'ère chrétienne; l'an^'Chrqr nisme des mots ne doit pas faire méconnaîtra l^ réa-» lité d^s clmses,

Chaquq roi, chaque chef ^vait gon Shmchifi pnw soutenir à l'occasion ses prétentions. Cpe ^^tiqu^Hreq prodigieux gavaient remonter dP génération fin gêné-» ration jusqu'à Noé, jusqu'à Adam ^ Ces généalogies ont, plus encore que celles du pays de, Galles, excité }e^

< V. O'Curry, Lect, 205. — L'usage des noms de fi|inillç ne date que du onzième siècle. Auparavant l'individu, pour se mieux distinguer, ajoutait à son nom celui de son père, et quelquefois celui de son aïeul: ifoc signifia AU de... 0' signifia petit-fils de... Ce^ particules se sont ensuite in* corporées à de§ noms patronymiques.

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sarcasmes de F Angleterre; on y qualifie d'irlandaise une généalogie qui n'inspire pas confiance. L'Irlande n'en a pas moins cru fermement à la science profonde et à la véracité incorruptible de ses Shanchies, Vers le milieu du dix-septième siècle, Mac-Firbis, composa un vaste recueil de pièces de ce genre *• 0' Curry n'accorde qu'une foi médiocre à ce qui remonte plus haut que l'ère chrétienne : mais, pour les temps qui suivent, ce recueil inédit lui paraît avoir une grande autorité.

Lç Filé chantait ses poésies en s'accompagnant des sons de sa harpe. Girald parle avec admiration des accords que les Irlandais savaient en tirer'; il semble mettre leur art au-dessus même de celui des bardes gallois. On doit en croire un écrivain si peu disposé à exalter l'Irlande aux dépens de son pays. L'Irlande a aimé cet instrument jusqu'à en faire un emblème national. Mais plus sa harpe lui était chère, plus elle fut odieuse à l'Angleterre protestante : enveloppée dans la proscription de tout ce qui entretenait le patriotisme, elle fut vouée à une destruction systématique. Au siècle dernier Linch * donnait la description de la harpe irlandaise, « afin, disait-il, que la figure au moins en fût conservée, quand aurait péri le dernier instrument. »

« V. O'Curry, Lcct. 218. — Lect. 121, 215, 228.

• V, Topogr. Hibern., III, 11.

3 Dans son Cambrensis Eversus, V. $upr.y p. 325.

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Les Filés de F Irlande eurent les mêmes habitudes que les bardes gallois. Beaucoup de poëmes adressés à quelque roi, à quelque chef, se terminent pareillement par la demande d'un présent. Ils circulaient de même de maison en maison pour faire entendre leurs chants et leur musique, avec Tespoir de quelque gratification. Il est raconté que ces quêtes multipliées devenant importunes, le nombre des quêteurs dut être réduit. II le fut bien davantage par la politique anglaise.

Un Ollam figurait à la cour de chaque roi, de chaque grand chef. Il avait sa place marquée dans leurs fêtes pour y charmer l'assemblée par quelque beau poëme, ou par le récit de quelque événement propre à exciter l'intérêt. Son répertoire devait être assez riche pour lui fournir toujours quelque pièce qui fût en rapport avec les dispositions de l'auditoire. Aussi existe .t-il une grande quantité de poëmes, de récits en vers, en prose, ou mêlés de vers et de prose, qui roulent sur les sujets les plus variés : récits de guerres, de batailles, ou d'autres événements tragiques, comme des bouleversements causés par les eaux ; récits plus doux d'amours, d'enlèvements. L'histoire légendaire de l'Irlande présentait un riche fonds pour des compositions de ce genre : des épisodes qui se seraient passés plusieurs milliers d'années avant l'ère chrétienne sont racontés avec les plus minutieux détails, comme des faits de la veille pourraient l'être par un témoin oculaire. Le merveilleux abonde dans cette littérature profane

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comme dans T hagiographie; mais c'est un merveilleux d'un autre caractère. Les fées y jouent un grand rôle : leur pouyoir protecteur ou ennemi est le grand ressort qui fait tout mouvoir ; on voit s'élever tout à coup des palais enchantés; on assiste & des scènes de nécromancie.

Pe telles pièces figurent dans des manuscrits anciens. Il y en a qui portent le nom de poètes des tempa païens ; mais il ne faut pas se laisser imposer par cette appci-rence : on se plut en Irlande, copame dans le p^^ys de Galles, à faire parler dans des compositions fictives les poètes célèbres de temps reculés. C'est ainsi qu'une pièce porte le nom d'Amergin, fondateur fabuleux du bardisme irlandais*; dans une autre l'apostolat dQ ^aint Patrick est annoncé par un personnage légendaire qui aurait vécu plus d'un siècle auparavant ^,

Ce personnage n'est autre que Finn^ dont le nom est si populaire en Irlande. A combien de lieux son nom reste attaché par quelque légende ! Des poèmes lui sont attribués ; il est célébré dans beaucoup d'au-

I • V. O'Reilly, Chronological Account.

a V. O'Gurry, Lect 303, 392.

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tr^s ; (îes épisodes de sa vie sont le sujet d'une foule de contes où le merveilleux est prodigué plus encore que dans tous les autres. L'Irlande a un cycle finnien qui a été pour elle ce que fut pour nous le cycle de la Table-Ronde*.

Finn, guerrier et poëte, eut un fils, Oisin, guerrier et poëte comme lui. La postérité de Finn continua de s'illustrer pas ses exploits ; mais les combats oix elle prodiguait son sang en réduisirent le nombre, et ce qui en restait périt dans une dernière bataille. Telle est la légende. Faut-il y voir un pur produit de l'imagination? Plus probablement elle recouvre quelque fonds historique. Mais quel fut-il? C'est ce qu'il serait difiicile de dire 2.

Finn, est célèbre surtout comme guerrier, père d'une famille de héros; Oisin, renommé surtout comme poëte, est l'Homère de l'Irlande. Aveugle par TefTet des ans, comme le grand barde grec, il chanta les exploits auxquels il avait pris part; les joies de sa vie et aussi ses douleurs, la perte de son fils Oscar mort dans un combat. Des poëmes portant le

^ Finnian, ou Fenian taies. (V. O'Gurry, Lect, 14. Le pres^ tige attaché au nom de Finn et des Finniens ou Fenians Ta fait emprunter en notre temps par une secte anarchique, le Fénianisme, qui est devenue la plaie de l'Irlande.

2 Les antiquaires irlandais s'accordent assez à voir dans Finn un personnage historique qui vécut au troisième siècle de Fère chrétienne; d'anciennes annales mentionnent la mort de Finn en l'année 283. Mais son histoire reste dang l'ombre,

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nom d'Oisin se lisent dans des manuscrits très-anciens, notamment dans le Livre du Leinster qui appartient au douzième siècle d'après O'Curry*. Le nombre des poëmes attribués à FOssian irlandais s'est grossi de plus en plus ;, cette poésie ossianique a été un des genres les plus cultivés en Irlande. Nous allons en retrouver l'écho dans les montagnes de l'Ecosse.

* O'Curry, Leci. 5, 303. Deux pièces figurent sous le nom d'Oisin dans cet antique et précieux manuscrit L'une est le récit de la bataille où périt son fils Oscar; dans l'autre Oisin aveugle regrette de ne pouvoir jouir du spectacle d'une fête à laquelle il a été invité ; grande foire accompagnée de courses de chevaux. Elle lui rappelle une fête semblable dans laquelle Finn, son père, reçut d'un roi le cheval vainqueur. Dans le Livre de LUmore^ manuscrit du quatorzième siècle, Oisin figure comme contemporain do saint Patrick : converti et baptisé par lui, il accompagne Tapôtre dans sa mission et lui fait connaître les noms et l'histoire de chaque localité. Intéressante description de Tlrlande du moyen âge, si ce n'était une fiction. (V. O'Gurry, p. 307.)

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