LA HAUTE-ÉCOSSE — HISTOIRE ET LITTÉRATURE
La patrie septentrionale de Tîle de Bretagne, avant de s'appeller Ecosse^ avait été désignée sous le nom d'Alban^ Albania^ nom d*origine celtique qui signifiait un pays de montagnes *.
Telle n'est pas l'Ecosse dans toutes ses parties. Elle se divise en deux régions qui ne diffèrent pas moins par le caractère des populations que par la configuration du sol : d'un côté la Basse-Ecosse , Lowlandy anglaise depuis longtemps par les mœurs et la langue; de l'autre, la Haute-Ecosse, Highland^ dont les habitants ont conservé à travers les âges un idiome celtique et des mœurs originales.
Un aperçu rapide de l'histoire de l'Ecosse va donner l'explication de ce contraste.
^ Omnes altitudines montium licet a Gallis Alpes vocentur... {Serv. ad. JSn., X, 13.) — Gallorum Hngua Alpes montes alti vocantur (Isid. Orig., XIV, 7.)
3oO LA HAUTE -ECOSSE
Quand Agricola, après avoir affermi la domination romaine dans la Bretagne méridionale, porta ses aimes au nord dans ce qui est aujourd'hui la Basse-Ecosse, il se trouva en face de peuples que son biographe, Tacite, appelle Calédoniens. Agricola reconnut à leur type physique qu'il n'avait plus affaire à des Bretons, mais à des peuples de race germanique ^ C'étaient, comme on le verra plus loin, des Scandinaves venus des pays du Nord d'où vinrent plus tard lies Anglo-Saxons, les Danois, les Normands; peuples livrés de bonne heure aux expéditions maritimes. Ils avaient occupé la partie de l'île qui leur faisait face, la Basse*Ecosse, en refoulant les indigènes dans la région montueuse de l'ouest et dans les îles voisines. Agricole ne pénétra point jusque-là. Sa. campagne dans la Basse-Ecosse ne fut mèm^ qu*une sorte de reconnâissailce militaire.
Rome fit plus tard de nouveaux efforts pour soumettre l'île entière à son autorité. Mais il lui fallut se contenter de défendre la Bretagne méridionale contre
;.; ^ Rutilae Galedoniam habitantiùra comae^ tnagni artus, ger-
manicam originem adseverant. (AgricoL, 11.)
LA DAUTE-ÉCOSSE 351
les incursions des tribus belliqueuses du nord, en la protégeant par une fortification continue qui s'étendait de Test à l'ouest, d'une mer à l'autre. Cette défense fut même insuffisante : le rempart était souvent franchi. A mesure que l'empire s'affaiblit, les incui'sions dei^inrent plus fréquentes, plus formidables.
Les peuples que Tacite avait nommés Calédoniens sont aloi's appelés Pietés, Ils se donnaient sans doute à eux-mêmes quelque nom ressemblant au mot latin ptcti; comme Us se tatouaient, on dit qu'ils étaient biett nommés ^
Des Scots sont mentionnés comme ravageant aussi la Bretagne romaine 2. Ces Scots ne venaient point du nord de l'île, mais de l'Irlande appelée alors Scotia^.
^ Ncc fâlso nomine Pictos
(Claudian., de IlL Cons. Honot*,)
2 Eodem tempore Picti... et 8coti per diversa vagantes multa populabantur. (Amin. Marcell., XXVII., 5.)
3 Revertuatur impudentes grassatores hibei*ni domum^ post non multniB temporis reversuri (Gild., § 2L)
dcotorum camulos flëVit glacialis lerile
(Claud., de Comuh HoHovi)
i . ; . .totam Scotus lernerï Movitj et infesto spuniavit rémige Thôtis.
(Claud., in consul. Stilic^ ÎL) V. supr. p. 316.
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352 LA BAUTË-ÉGOSSE
Les Scots d'Irlande ne descendirent point dans l'île de Bretagne seulement pour la piller. Du nord de rirlande sortit une colonie qui réussit à s'établir sur la côte voisine, dans les Highlands. Elle y fonda une petite Ecosse destinée à devenir avec le temps une Ecosse plus grande, à laquelle est resté exclusivement le nom qui avait auparavant désigné l'Irlande *. Bède dit que ces Scots arrivèrent sous la conduite de Revda^ ce qui les fit appeler Da/rewrfmi*. Une ancienne chronique des Scots donne le nom de Fergus au fondateur de la Dalriade ' : on peut supposer que Fergus fut le conductem-de colons sortis d'un clan qui portait le nom de Reuda^ son patriarche éponyme. L'établissement paraît avoir eu lieu vers la fin du cinquième siècle *.
* V. Girald, Topogr, Hihern., III, 16. Unde et gens ab his propagata et speciiico yocabulo Scotica vocata.
' Bède, Eist, eccL, l., 1. Britannia post Britones et Pictos tertiam Scotorum nationem recepit. Qui, duceiîeurfa deHibernia egressi, vel amicitia vel ferre sibimet inter eos sedes ^ quas hactenus tenent vindicarunt; aquoscilicet duce usque bodie Dalreudini vocantur, nam lingua eorum Z)(i^partein signiûcat.
^ Fergus Mor Mac - Earcha cum gente Dalriada partem Britanniœ tenuit. (Chron Pict, et Scot., éd. Skene, p. 66.)
*Les annales irlandaises dites des Quatre- Maîtres assignent à ce fait la date de 498.
Les rapports de la colonie avec la mère patrie fufcnt réglés plus tard, sous Finfluence de saint Colomba, dans une assemblée de 575. La Dalriade nouvelle fut astreinte à partager le service militaire que la Dalriade irlandaise devait au roi d'Irlande K
La colonie avait pris pied dans ce qui s'est appelé plus tard le comté d'Argyle ; elle s'étendit ensuite dans les Highlands^ et les monts Grampians séparèrent les Scots et les Pietés 2. Cette barrière naturelle n'empêcha pas les deux peuples d'être souvent en guerre l'un contre l'autre. 11 y eut des alternatives de victoires et de défaites. Au neuvième siècle un roi scot. Alpin, remporta sur les Pietés une sanglante victoire; enflé par ce succès, il s'engagea dans une nouvelle guerre : mais elle finit pour lui tragiquement'; Le fils d'Alpin, Kenneth Mac-Alpin, fut plus heureux : il subjugua les Pietés. Réunis ainsi en 844, les deux royaumes n'en firent plus qu'un ^.
* V. Skene, Cellic Scotland, p. U'S.
2V. Skene, 76. p., 12.
3 Coijgressi sunt Scoti cum Pictis in solemnitate paschali, et plures de nobilioribus Pictorum ceciderant. Sicque Alpinus rex Scotorum victor extitit. — Unde in superbiam elatus ab els, altero concerto bello, a Pictis vincitur atque truncatur. (Chron, Pict. et Scot. Ed. Skene, p. 209.)
* Sic monarcliiam totius AlbanioB quœ nunc Scotia dicitur prîmus Scotorum rex conqu\si\iL{Chron.Pift.etScot,i^.20^.)
Voilà Fhistoire des anciens temps de TEcosse réduite aux grands faits qui me paraissent le mieux établis. Cette histoire a été obscurcie par beaucoup de fables.
Le premier Ecossais qui entreprit de donner à son pays ime histoire suivie esft Fordun qui composa, dans la seconde moitié du quatorzième siècle, 'une chronique desScots K II Tavait conduite jusqu'en 1037. Un siècle plus tard Boece refît Tœuvre de Fordun, et la continua jusqu'aux Stuarts*. Au siècle suivant, Buchanan mit en plus beau latin l'histoire de Boece et la mena plus loin'. Voici comment, de Fordun à Buchanan, les origines de l'Ecosse furent arrangées. Les Bretons, est-il dit, occupaient l'île de Bretagne quand des Scots vetius d'Irlande se fixèrent dans la partie septentrionale ; ce fut un peu plus de trois siècles avant Jésus-Christ : Fergus, fils de Farguard, roi d'Irlande, fut le conducteur de cette colonie et son premier roi. Ces Scots étaient établis depuis des siècles quand des Pietés, arrivant à leur tour, se rendirent maîtres
^ V. Fordun's Chronicle of the Scothish nation. Ed. Skene. 2 Scotorum historia ah illius gentis origine, 1526. ^ Rerum scoticarum historia.
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des terres basses ; les Scots ne gardèrent que les terres hautes. Un long temps s'était écoulé, et Fergus avait eu jusqu'à trente-huit successeurs, quand une nouvelle colonie de Scots arriva d'Irlande sous la conduite d'un second Fergus fils d'Ere, le Fergus de la Dalriade.
Pourquoi avoir inventé le premier Fergus et la longue série de ses successeurs? C'est qu'il y avait alors émulation entre les peuples pour se donner une origine éclipsant celle des autres par son ancienneté. La vanité des rois conspirait dans ce but avec celle des peuples : un écrivain faillit au seizième siècle se voir accusé de lèse-majesté pour avoir osé retranchei* au roi d'Ecosse quelques-uns de ses fabuleux ancêtres. Dans cette disposition des esprits^ il aurait parti humiliant de ne dater que du cinquième siècle.
Le premier Fergus, son royaume et sa dynastie, appartiennent au roman. L'établissement auquel la tradition attache le nom d'un autre Fergus appaf tieut seul à l'histoire.
Les temps qui suivirent restent eUx-*mémes danë Une grande obscurité jusqu'au règne de Kenneth Mac- Alpin. Ce qu'on lit dans Fordùn, Boece^ Buchanân^ tie saurait inspirer confiance. C'est là que se placent les légendes de Macbeth, du i*oi Lear, qui ont fourni à Shakespeare le sojet de quelques-uns dé ses plué beaux drames;
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356 LA nAUTE-ÉCOSSE
La"^ critique ne fut portée dans cette histoire que yers la fin du dix-septième siècle par un prêtre du cgllège des Ecossais à Paris, le P. Innés ^ Mettant de côté Fordun, Boece et Buchanan, il interrogea les documents originaux qui restaient des temps anciens. Malheureusement ils étaient rares et peu concordants. Cette disette de documents a été attribuée à un roi d'Angleterre, Edouard P% qui fit, a-t-on dit, saccager toutes les archives de l'Ecosse pour détruire ce qui contredisait les droits qu'il s'arrogeait sur ce pays 2. Il put aussi se faire des falsifications, soit dans ce but, soit pour servir d'autres intérêts ^, Des listes de rois souvent divergentes, et de maigres mentions de faits l' dépourvues des détails nécessaires pour en apprécier
le caractère et la portée, voilà tout ce que le P. Innés l put recueillir.
''■.. Le grand historien de l'Ecosse, Robertson, refusait
l plus tard de s'enfoncer dans ces ténébreuses recher-
I ches. « Les temps qui précèdent Kenneth Mac-Alpine,
i- « disait-il, sont le domaine de la fable et de la conjec-
: * Critical essay, on the ancient inhabi taris of Scotland, i729.
j: 2 Roberston, JEfist, of Scoiland, I. j
, ' V. Skene. Celtic Scotland, 314.
« ture. Il faut n'en pas tenir compte, ou, les aban- « donner au zèle et à la crédulité des antiquaires, » Quelques-uns cependant ne se laissèrent pas décourager par ce jugement et se remirent à la tâche qu Innés avait entreprise : je citerai particulièrement Pinkerton*. En général on resta dans le scepticisme.
Un savant Ecossais de notre temps, M. Skene^, a consacré à ce sujet ingrat des études poursuivies depuis quarante ans avec une louable persévérance. En 1837 il publiait sur les montagnards de l'Ecosse un livre dont je ferai usage ailleurs î*; plus tard il a donné une édition annotée de Fordun, et un recueil de documents inédits qui sont des pièces importantes du débat*; enfin, en 1876, il a entrepris de reconstruire avec des vues nouvelles l'histoire des anciens temps de FEcosse *.
M. Skene a écarté par un silence dédaigneux la fable de Fergus I" et de sa dynastiç fabuleuse. 11 a mis en lumière l'établissement des Scots Dalriades. Sans essayer de dresser la liste des rois et l'histoire
^ An inquiry in to the history of Scotland. 1794.
2 J'ai eu lieu de citer plus haut (p. 265) l'édition nouvelle, donnée par le même M. Skene, des poèmes attribués à d^anciens bardes bretons.
3 The Highhnders of Scotland.
* Fordun^s chronicle of the Scottish nation with english tramlation, introduction and notes. Chronicles of the,Scots^ and other Memorials of the Scottish history. 1867.
' Celtic Scotland, a history of ancien Alban. 1876.
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des règnes, il B'est contenté de traiter les questionsi dont rôclaircissement a le plus d'intérêt.
C'est ainsi qu'il s'est demandé comment le royaume des Pietés fut réuni à. celui des Scots. J'ai dit ce que Ift tradition rapportait; cette tradition, déjà révoquée en doute au siècle dernier par Pinkertûn, a été rejetée par M, Skene. il a conjecturé que la réunion ne s'opéra point par conquête, mais par succession : dans des temps de paix les deux familles royales s'étaient unies par des mariages ; il arriva sans doute qu'après la mort du dernier roi picte la lignée masculine fit défaut ; le roi scot, Kennet, fut appelé à. régner aussi sur les Pietés comme héritier par les femmes. — Cette conjecture, dénuée de preuves, ne peut pas prévaloir sur une tradition constante.
Il se peut toutefois que Kennet ait eu des prétentions, des droits, qu'il fit valoir par les armes.
Une question bien plus importante concerne l'origine, le caractère ethnique des Pietés; question, je puis le dire, capitale. Là se trouve la clef de Thistoire de l'Ecosse, l'explication du contraste que présentent la Haute et la Basse.
On avait toujours attribué aux Pietés une origine
scandinavet quand un grand antiquaire anglais, Camden, émit en passant, d'une manière dubitative, l'idée que les Pietés avaient peut-être été eux-mêmes de race celtique *. D'autres plus hardis affirmèrent l'origine celtique des Pietés. Cette thèse ne put manquer de susciter une vive contradiction : on se passionna de part et d'autre ; on se renvoya des deux côtés les plus gros mots à défaut de raisons. Walter Scott a trouvé là le sujet d'une scène divertissante dans son roman Y Antiquaire. M. Skene, bravant le ridicule qui avait mis fin à cette controverse, a repris la question et soutenu que les Pietés furent des tribus bretonnes occupant la région septentrionale de la Bretagne, tribus de race celtique comme les autres.
Les témoignages les plus graves et les mieux concordants s'élèvent cependant contre cette thèse. On a vu celui de Tacite, ou plutôt d'Agricola si bien placé pour juger si les Pietés étaient des Bretons, ou un peuple d'autre race. Plus tard, mais dans un temps où les Pietés gardaient encore leur nationalité, Gildas les représentait comme un peuple venu du nord ^; plus tard encore l'historien des Anglo-Saxons, Bède, si bien informé en général, attestait pareillement que les Pietés, selon la tradition, étaient venus de la
^ Nisi in hac re venerabilis Bedae auctoritas omnibus conjecturis priBponderaret, Pictos non aliunde vectos, sed ipsissimos fuisse Britannos , veram priscorum Britonum sobolem existimarem. (AngUœ, Scotiset Hihern, descr.)
• Ab aquilone, (Gild., de Exe, Érit., 14.)
Scythie*, nom donné alors aux régions Scandinaves. Bède ajoutait que les Pietés vinrent de là sur de longues barques : on reconnaît la forme de celles qui apportèrent les Normands sur nos côtes. Cette tradition se maintint d âge en âge :'on la retrouve dans Girald de Cambrie *, dans Geoffroy de Monmouth'; elle restait vivante au temps de Fordun, de Boece*. Y a-t-il un fait historique mieux établi que celui-là? A ces preuves M. Skene oppose la langue des Pietés qui aurait été, selon lui, analogue à celle des autres habitants de l'Ile de Bretagne. Ici encore M. Skene se heurte à des témoignages contraires. Bède présente la langue des Pietés, comme une langue distincte de celle des Bretons et des Scots*^ ; il est rapporté que saint Colomban, venu d'Irlande pour évangéliser les Pietés, ne put se faire comprendre que par interprète^.
^ GoQtigit gentcm Pictorum de Scythia, ut perhibent, longis navibus Oceanum ingressam... (Bed., I.)
* Pictos... ScythiaB cisa palude habitationes habuisse bistoriae referunt (De Instruct Princip.)
* Rex Pictorum nomihe Rodric de Scythia cum magoa classe veniens applicuit in aquilonarem partem Britanniœ quîB Albania vocatur. (Galf. Mon., IV, 17.)
* Boece, liv. I, dit que les Pietés étaient venus t ex ea majoris Germaniœ parte quœ nunc Dauia, olim inferior Scythia dicebatur. »
^ Omnes nationes et provincias Britanniu3 quae in quatuor linguas, id est Bretonum, Pictorum, Scotorum et Anglorum divisae sunt. (III, c.)
* Verbo Dei a sancto per interpretem recepto... verbum vitœ per interpretatorem sancto prœdicante viro... (Bed., I, 27; II, 33.)
lA HAUTE-ECOSSE 361.
Comment M. Skene justifie-t-il le caractère celtique qu'il attribue, contre toute apparence, à Tidiome des Pietés? Ce caractère est selon M. Skene démontré par cet idiome lui-même. Comment donc? Il est attesté, de bonne heure que la langue des Pietés s'était perdue ^ ; on ne possède pas une seule ligne écrite dans cet idiome; on n'en connaît qu'un mot authentique*. Tout cela peut être vrai, dit M. Skene; mais il est resté des noms de lieux, des noms propres. M. Skene a soumis ces noms à une analyse étymologique de laquelle il a conclu qu'ils furent celtiques. Mais que peuvent prouver ces noms de lieux? Les Bretons avaient antérieurement habité le pays que les Pietés occupèrent ; les appellations géographiques survivent souvent au renouvellement des populations. Quant aux noms propres, comment nous sont-ils arrivés? Par. les Scols, qui les accommodèrent à leur idiome celtique.
Les anciens historiens de l'Ecosse s'étonnaient de la disparition de la langue des Pietés, et, pour l'expliquer, il supposaient que les Pietés furent entièrement
* Lingua eorum ita omnino destructa ut jam fabula ^^deatur quod in veteribus scriptis eorum mentio invenitur (Henr. de Huntindon, lib. I.) — Deleti sunt.'.. cum idiomatis sua linpjua. (Roger de Chester, Pohjchron.)
2 Le mot car/flîï (O'Curry, Lect, on Irish hist., 20.) — On a cru retrouver daas une vieille pièce le dialecte celtique des Pietés : cette idée ne mérite pas qu'on s'arrête à la réfuter. (V, Nash., Taliesin., 77.)
exterminés; supposition absurde. Les Pietés ne périrent pas, leur langue elle-même ne périt pas non plus. Cet idiome Scandinave se confondit progi*essivement avec l'idiome de même famille qui est devenu dans le cours des temps la langue du pays que les Pietés avaient occupé. Tout le monde sait que l'idiome populaire de la Basse-Ecosse est un patois anglais.
Cette transformation de la langue n'est qu'une des faces d une transformation plus générale qu'il faut maintenant exposer.
Les rois scots, quittant leurs montagnes, transportèrent leur résidence à Scone où les rois pietés, avaient habité, puis à Dunfermlin, finallement à Edimbourg, en se rapprochant de. plus en plus de la .frontière anglaise. Des rapports multipliés s'établirent entre les deux pays ; rapports troublés souvent par des hostilités, mais souvent amicaux, resserrés par des alliances entre les deux familles royales. Les usages du pays le plus avancé pénétrèrent chaque jour davantage dans celui qui l'était moins. La féodalité normande s'introduisit, et substitua ses formes aux anciens rapports sociaux. Ces changements ne s'opérèrent pas sans
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susciter des mécontentements, des colères, des réactions ; mais la révolution ne fut point arrêtée. On lattribuerait à tort à tel ou tel prince ; elle fut un effet successif des mœurs. Il se peut toutefois que tel ou tel prince en ait plus ou moins secondé la marche par son exemple, son influence, son autorité. Le règne de David !•' (1124-1153) est surtout remarquable sous ce rapport. Il avait dans sa jeunesse accompagné sa sœur Mathilde qui épousa le roi d'Angleterre Henri P', David fut familiarisé par un long séjour avec les usages de la cour anglo-normande. Il reçut de son beau-frère une épouse qui lui apportait de grandes possessions en Angleterre, et devint ainsi lui-même un des barons du roi normand. Quand, après la mort de son frère, il fut monté au trône d'Ecosse, il garda les habitudes, les idées qu'il avait rapportées d'Angleterre. Un long règne lui permit de les répandre. Des Normands, attirés à sa cour par l'espoir de faire fortune, reçurent en fief de grands domaines. Il en fut de même sous ses successeurs. Au bout d'un siècle l'aristocratie écossaise était en très-grande partie d'origine normande ^
Ainsi s'accomplit dans la Basse-Ecosse un changement que d'anciens rapports de race avaient préparé. La Basse-Ecosse devint comme une autre Angleterre dans ses mœurs, ses coutumes, aussi bien que dans sa langue.
^ Walter Scott, Mist. d'Ecosse, ch. XY.
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Cette transformation n'atteignit point les Highlands qui gardèrent leur langue et leurs mœurs celtiques ^
Retranchés dans leurs montagnes les Highlanden se reconnaissaient sujets du roi d'Ecosse ; mais c'était à la condition que l'autorité royale ne se fît point sentir. Elle ne s'exerçait réellement que sur les Lowlands : les clans des terres hautes vivaient, sous leurs chefs propres, dans une sorte d'indépendance.
La Basse-Ecosse, pénétrée de plus en plus par la civilisation anglaise, traitait de brutes les populations des Highlands^. Celles-ci ne voyaient pas sans convoitise la richesse des terres basses : les montagnards y descendaient fréquemment pour les piller; ce qui les fit surnommer Cateram^ terme écossais qui signi-
* Elle n'atteignit point non plus les îles de Touest, les Hé« brides, dont l'histoire se confond avec celles des Highlands. — Les anciens historiens remarquèrent le contraste que présentaient les deux Ecosses, et en indiquèrent la raison: « Nos qui in confînio Angliae sedeshabemus sicut Saxonum linguam per multa commercia bellaqueab illis didicimus nostramque doseruimus, ita priscos mores reliquimus. At qui montana incolunt ut linguam ita et cœtera prope omnia arctissime luentur. (Boece, de Scotorum priscis recentibusque institutis ac morihus, à la suite de son histoire.)
2 Montanos Scotos quos bratos vocant (Fordun., Annal X.)
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fiait voleurs de troupeaux. Le chef d'une expédition de ce genre avait-il été fait prisonnier, on descendait en armes pour le délivrer ou le venger. Les Highlanders avaient une tradition qui ne manquait pas de vérité, et qui justifiait à leurs yeux ces déprédations : ils voyaient dans les habitants des terres basses la descendance d un peuple qui avait dépossédé leurs ancêtres ^
Un roi voulait-il châtier de tels actes, il lui fallait apparaître dans les Highlands à la tête d un armée. Un pareil déploiement de force était nécessaire pour y faire exécuter tout ordre peu agréable. Les princes répugnant à s'engager dans ces montagnes, on ne demandait guère à leurs habitants que de respecter les terres basses. La politique royale fut d'entretenir la division entre les chefs de clans pour qu'ils s'affaiblissent mutuellement. On voit un roi attirer à sa cour des chefs qu'il redoute, et les frapper traîtreusement *.
Il se fit par moments des actes de vigueur ; mais ils n'ayaient qu'un effet passager. Des lois de colère furent publiées ^ ; elles n'étaient pas susceptibles d'une exécu-
* V. la lettre d'un officier anglais ap, Skene, the Highlan" ders, append.
2 V. Walter Scott., History ofScotland, oh. xviii.
3 Ita immuniter grassantur prsedando, caedendo ut ipsorum effera crudelitas legem cxtorscrit qua statutum est ut si quis ex aliqua illorum geate damna intulerit, quicumque ex illa gente captus fuerit, aut damna resarciat aut capite luat. (Gamden, Brit. Scot, ffiberru descr,, part. IL)
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tion suivie. Le but n* aurait pu être atteint que par des mesures modérées, fermes, pratiquées avec persistance. De beaux projets furent conçus maïs ne se réalisèrent point * .
Les rois d'Ecosse furent distraits de cet intérêt par les emban'as qu'ils avaient d'autres côtés : guerres à soutenir contre TAngleteiTe ; à Tintérieur, une noJ)lesse turbulente, de grands pouvoirs territoriaux qui tenaient la royauté en échec: Les Stuarts, quand ils furent devenus rois d'Angleterre, s'y virent bientôt aux prises avec une révolution ; rétablis sur leur trône, ils rencontrèrent les difficultés inhérentes à une restauration. La dynastie nouvelle fondée en 1688 eut celles d'un établissement récent.
Vllî
Au milieu du siècle dernier le gouvernement anglais fut tiré de son inaction par un coup de tonnerre. Il vit subitement toute la haute Ecosse soulevée. Le dernier des Stuarts, Charles-Edouard, avait placé là son centre d'opérations i il sut y réveiller le souvenir des anciens rois du payâj et raviver une vieille anti-
* V. Robertson, Sût of Beotîand^ VIIL
LA HAUTE-ÉGOSSB 367
pathie contre l'Angleterre ; les clans marchèrent avec enthousiasme sous le drapeau relevé de la vieille Ecosse. La fortune sourit d'abord au prétendant : il put croire un moment qu'il allait entrer dans Londres et s'y faire couronner ; la bataille de CuUoden dissipa cette courte espérance.
Le péril que la dynastie nouvelle venait de courir lui fit comprendre la nécessité de s'occuper des Highlands plus qu'on ne l'avait fait jusque là. Une politique nouvelle, pratiquée constamment depuis, a opéré une transformation progressive. La vieille physionomie du pays s'est de plus en plus effacée ; le vieil idiongie lui-même perd chaque jour du terrain. Le temps n'est pas éloigné où la Haute-Ecosse ne se distinguera plus que par les beautés pittoresques de sa nature.
Les JK^Afenc?^r5, malgré la rudesse de leurs mœurs» eurent ce goût pour la musique qu'on retrouve si vif chez tous les Celtes. La harpe dont l'usage avait été apporté d'Irlande a été abandonnée dans le cours du tendips pour un instrument à vent, la cornemuse. La musique des Highlanders se distingue par sa simpli» cité et la puissante expression de sa mélodie.
Les Highlanders eurent leurs bardesi L'histoire lôs
montre au couronnement des rois, chantant la gloire du pays et les louanges du prince qui va régner sur lui. Mais qu'est-il resté de leura compositions ? Les poésies d'Ossian publiées en 1760 par Macpherson composent à peu près toute la vieille littérature celtique de la Haute-Ecosse. Et peut-on dire qu'elles sont vieilles et celtiques? Macpherson les présenta comme la traduction de vieux chants qu'il avait recueillis dans les Highlands. Le véritable Ossian ne fut-il pas Macpherson lui-même? Tout le monde sait quellç ardente polémique cette question littéraire suscita. En se présentant comme un simple traducteur, Macpherson avait usé d'une licence permise aux poètes et aux romanciers : on ne leur reproche point ces fictions transparentes. Mais Macpherson avait imprudemment poussé trop loin ses affirmations ; il se crut obligé de les maintenir, et l'on» eut le spectacle rare d'un poëte désavouant sa gloire*. Les poëmes publiés par Macpherson ne furent pas une simple traduction ; mais ce ne fut pas non plus une pure création de son génie. Une enquête a prouvé qu'avant sa publica-
* Mis au déû de produire le texte original des poëmes dont il se disait le traducteur» Macpherson avait annoncé, en l'ajournant toujours, cette publication. Un texte gaélique de son Ossian, préparé pour l'impression, se trouva dans ses papiers après sa mort. Gela ne changea guère l'état de la question. Macpherson ne s'était -il pas traduit lui-même? C'est ce que supposèrent ceux qui ne croyaient pas à son Ossian. — Ce texte gaélique, publié en 1807, a été édité de nouveau en 1870 ; The poèmes of Ossian in the original gaelic.
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tien Ton entendait dans les montagnes des chants de ce genre, roulant sur des thèmes analogues, exprimant des sentiments semblables*. Macpherson, en s'en inspirant, fit comme le joaillier qui sait tirer de quelques pierres frustes une magnifique parure.
On a vu plus haut qu'Ossian figiu'e aussi dans les légendes de l'Irlande, et qu'elle a aussi sa poésie ossianique. Celle-ci fut-elle empruntée à l'Ecosse ? N'est ce pas plutôt l'Ecosse qui répéta celle de l'Irlande? Entre pays si voisins, dont l'un avait envoyé une colonie dans l'autre, et qui étaient restés en rapports constants, il dut se faire des communications mutuelles. Chacun put ainsi- contribuer pour sa part à la formation de ce cycle poétique *. Mais si l'on compare les deux littératures, la stérilité de l'une à la fécondité de l'autre, on ne sera pas disposé à faire grande la part de l'Ecosse ^. La poésie ossianique de
* Cette enquête, entreprise par les soins d'une société savante d'Ecosse, fut conduite par une commission qui publia son rapport : Report of the committee of the Higland society appointed to inquire in the nature and autkenticity of tke poèmes of Ossîan, 1805.
2V. Villemain. Littérature au dix-huitième siècle. XXXP leçon. — Dans les Transactions of the royal Academy of Irland., tom. XVI, part, ii, se trouve un mémoire couronné à la suite d'un concours ouvert sur la question. — The Rechteit der Liedet Ossian und des Machphersonichen Ossians in besonder. Von Telvo. Leips., 1840.
3 La littérature gaélique de la Haute-Ecosse ne se réduit pas absolument à l'Ossian de Macpherson. La Haute-Ecosse a des chants populaires autres que ses chants ossianiques. M. Gampbell en a publié un recueil : Meroic ballads coUected in
l'Irlande a pour elle Tàuthenticité : elle figure dans des monuments d une date ancienne. Celle de l'Ecosse ne s'est révélée que dans la seconde moitié du siècle dernier. Mais TOssian de Macpherson a pour lui le mérite d'une inspiration supérieure : quoique l'enthousiasme qui l'accueillit ait diminué, il sera admiré tant que durera le goût de la poésie.
Pour mieux accréditer son Ossian, Macpherson jugea bon de flatter la vanité nationale. Voici la thèse exposée dans une dissertation qui accompagnait une nouvelle édition de ses poèmes. Les Calédoniens, y disait-il, se divisèrent par l'effet du temps et de la situation en deux nations distinctes : d'un côté, des tribus pastorales dans les niontagnes de l'ouest ; de l'autre, dans les plaines de l'est, une population agricole. La différence des mœurs produisit \m dédain réciproque : Macpherson en trouvait l'expression dans les noms des deux peuples expliqués étymologiquement à sa manière. Les montagnards donnaient
Scotland chiefly from 1512. Gaëlic text., 1872. — Elle a encore des contes, dont M. Campbell a aussi publié un recueil : Popular taies ofthe west Higlands, Ce sont en partie des -contes fenians analogues à ceux de l'Irlande : on en peut lire un dans la Revue celtique de M. Gaidoz, I, 193. Le nom de Finn n'a pas été moins célèbre dans un pays que dans Tautre.
LA HÀUTE-ÉGOSSE â7i
aux gens de la plaine le nom de Cruithniffk^ sous lequel on voit les Pietés désignés dans des chroniques anciennes : selon Macpherson, il signifiait mangeurs de pain. Les habitants de la plaine renvoyaient par représaille aux montagnards Tépithète de Scuite^ scots, c'est-à-dire vagabonds d'après l'interprétation de Macpherson. Ces vagabonds, plus guerriers que les mangeurs de pain, les subjugërent. Ils avaient auparavant porté leurs armes en Irlande, et s'y étaient rendus maîtres dans les combats qui fournirent à Ossian la matière d'une partie des ses poèmes. Ainsi, disait Macpherson, est dissipée la chimère favorite de l'Irlande qui se dit la mère des Scots.
Cette thèse était une étrange interversion de l'histoire, appuyée d'étymologies singulières. Le nom de Scots ne fut point un terme de mépris appliqué aux montagnards par leurs voisins des terres basses : les Scots l'avaient apporté de l'Irlande. Le nom de Cruithnigh ne fut point davantage im terme de dédain jeté par les montagnards aux habitants de la plaine : ce fut ime dénommation nationale des Pietés*. Il n'y avait dans tout cela qu'un roman imaginé pour faire mieux accueillir ime publication apocryphe.
^ Elle paraît avoir été tirée du nom d'un éponyme; on lit dans une chronique des Pietés publiée par Innés et Pinkerton et rééditée par M. Skene: c Gruidnepater Pictorum... »
Je viens de passer en revue des peuples qui nous sont unis par une parenté lointaine.
Le sentiment de l'origine commone ne s'effaça point : dans les crises nationales le sang parlait, et ces peuples tournaient leurs regards vers la France, comme la glorieuse alnëe de la race celtique.
On s'est flatté en nos jours de trouver là des lumières inattendues sur des problèmes que suscitent nos origines nationales. Pour préparer une saine appréciation des découvertes qu'on a cru faire chez ces peuples, ^. j'ai eu besoin de mettre dans son vrai jour leur his-
toire souvent défigurée, d'esquisser leurs vieilles littératures très-peu connues.
Il faut maintenant aborder les problèmes.