‹ Les celtes, la Gaule celtiqueChapitre 49 sur 67 · LES LÉGENDES. — LE SYSTÈME · texte numérisé non relu

LES LÉGENDES. — LE SYSTÈME

Des légendes furent la première histoire des peuples. La légende régnait, acceptée avec une foi naïve, quand la critique historique commença son œuvre; la légende perdit son crédit. Nos savants n'ont cependant plus aujourd'hui pour elle le même dédain. On se flatte de démêler les faits réels sous l'enveloppe fabuleuse dont ils furent recouverts. Idée séduisante, mais d'une pratique délicate, périlleuse : car, du moment qu'on se donne, pleine licence pour décomposer et refaire les légendes, elles se prêtent à tous les caprices et se laissent facilement accommoder à des systèmes préconçus; on court grand risque d'être dupe de ses propres inventions.

N'est-ce pas ce qui s'est fait pour nos origines nationales? On s'en tenait à ce que César nous apprend sur l'ethnographie de la Gaule quand un brillant historien, M. Amédée Thierry, frère d'un autre Thierry plus illustre encore, développa un système aussi hardi que

nouveau auquel des légendes de F Irlande et du pays de Galles servaient de fondement.

Pour apprécier le système, il faut d'abord connaître les légendes.

Section 1, — Légende irlandaise.

Girald, dans sa Topographie de l'Irlande *, rend compte de ce que les historiens de ce pays racontaient sur ses origines. Une fille de Noë, Césarée^ avertie de l'imminence du déluge vint chercher là un refuge. Malheureusement l'Irlande n'échappa point .au cataclysme, et tout y périt de même qu'ailleurs. Comment, demandera-t-on, le souvenir de Césarée a-t-il pu se conserver? Girald répond plaisamment qu'il raconte ce qu'il a appris, sans se charger de .l'expliquer *. — L'île était restée déserte pendant trois siècles quand elle vit arriver un descendant de Japhet, Partholan, avec sa suite ; mais une peste détruisit la population dont l'Irlande s'était couverte; elle se retrouva donc encore sans habitants ^. Nemed arrive plus tard de

^ Lib m, 1-5.

2 Qui historias istasprimi scripserunt ipsi viderint; historiarum enim vere enucleator venio, non etiam impugnator.

(Top. m, 1.) » Top. m, 2.

la Scythie, et F Irlande se repeuple ^ Mais, au bout de deux siècles, les Nemediens sont à leur tour anéantis par différentes catastrophes ; quelques-uns seulement ' se réfugient soit en Scythie, soit en Grèce * ; l'Irlande redevient déserte encore une fois. Deux cents ans environ s'étaient écoulés quand cinq frères, qui par leur mère Delà descendaient de Nemed, débarquèrent en Irlande et se partagèrent FMe '. La nation nouvelle s'était affaiblie dans des luttes intestines et dans une guerre contre d'autres descendants de Nemed venus de Scythie*, lorsque arrivèrent d'Espagne les fils d'un roi Milesitis qui occupèrent Tlrlande sans trouver de résistance ^. Elle avait été ensuite partagée entre deux frères, Heber et Herimon ; l'un fut tué par l'autre qui inaugura une longue dynastie ®.

< Nemedus, Agnominis filius, natione Scytichus, cum quatuor filiis suis ad desolatae littora terrae devectus est. [Top., III, 3.)

2 Bellis frequentibus quae cum gigantibus gesserant quibus tune temporis abùndabat insula, variisque incommodis et infortuniis maxima pars in brevi déserta fuit. Pars vero residua partira Scytliiam, partira GraBçiam navigio petierunt. (Top., III, 3.)

3 Top,, m, 4.

* Top. y ÏII, 6.

* Advenerunt de Hispaniae partibus quatuor nobiles Milesii régis filii, qui et statira totam insulara, neraine rebellante, sibi vindicaverunt. [Top., m.)

• Duo istorura norainatissirai, Heberus scilicet et Herimon, duas in partes aquales regnura inter se diviserunt : Heriraoni cessit pars australis; Hebero quidem aquiionaris. In belle quodam interfecto Hebero fratre suc totum regnura Herimon solus obtinuit. [Top. y m, 6, 7.)

Ainsi s'ouvrit une époque dite milésienne (du nom de Milesius)^ dont F Irlande s'est plu à faire les plus belles peintures.

Comment s'était forn^ée cette légende ?

Voici ce qui me paraît vraisemblable. L'Irlande païenne avait eu des chants bardiques où étaient célébrés des événements nationaux *. Les moines entreprirent, en combinant ces chants, en les interprétant selon leurs conjectures, en les rattachant aux faits bibliques, d'en composer une histoire suivie de l'Irlande. Ainsi, rencontrant le récit d'une grande catastrophe causée par les eaux, ils ne doutèrent pas qu'il ne s'agît du déluge, et ils attachèrent là le premier fil de leur histoire.

Si vous remontez du livre de Girald à la chronique de

^ L'Irlande, aux temps païens eut-elle lïn système d'écriture? Elle seyante d'avoir possédé une écriture mystérieuse, dite ogham. Ce qui en a été dit est fort problématique. (V. O'Curry, Lect. append. ii.) Tout ce qu'on peut supposer, c'est une écriture analogue aux runes du nord, ne se prêtant point à conserver des compositions de quelque étendue. Mais chez les peuples à qui manque un art d'écrire, la mémoire est susceptible d'acquérir une puissance extraordinaire : c*est peut-être par une transmission orale que les poèmes d'Homère se conservèrent pendant un temps ; c'est sans le secours de l'écriture qu'une immense épopée indienne, le Ramaydna, s'ês^ transmise d'âge en âge.

Nennius composée deux ou trois siècles auparavant, vous y retrouverez la même légende, mais moins développée*. Trois établissements seulement y figurent: celui de Partholan, celui de Nemeck {sic)^ enfin celui des Scots. — Descendez au contraire aux annales compilées plus tard de siècle en siècle, vous y lirez non-seulement tout ce que Girald a raconté, mais deux grands épisodes dont la légende s'est enrichie : 1° à rétablissement des fils de Delà succéda celui des Fir Bolgs; 2° leur domination fut renversée par les Tuatha-de-Danann^ qui devaient à leur tour être subjugués par les Scqts. On voit ainsi la légende se grossir progressivement d'inventions nouvelles.

Les moines eux-mêmes n'eurent qu'une médiocre confiance dans l'histoire arrangée par eux. Un annaliste savant et judicieux qui vécut au onzième siècle, Tighernach, exprimait son jugement sur l'histoire des temps anciens de l'Irlande. A partir d'un roi Cimbaoth^ dont il plaçait le règne environ trois siècles avant l'ère chrétienne, Tighernach croyait saisir quelques faits certains; mais au delà rien ne lui paraissait mériter croyance : omnia monumenta Scotorum usque ad Cimbaoth incerta erant.

* V. Nenn., § 13.

Des savants se sont cependant enfoncés dans ces ténèbres, et ont entrepris l'interprétation de la légende irlandaise.

Ce fut d'abord le baron d'Echstein, grand érudit, mais esprit très-chimérique * . Prêtant un sens symbolique à toute cette légende, il vit dans les noms qui y figurent la personnification des divers états de société par lesquels l'Irlande avait passé, et il se flatta d'en retrouver le sens au moyen de l'étymologie. — M. Catien Arnoult, doyen de la faculté des lettres de Toulouse, a repris cette donnée et s'est piqué de saisir encore mieux la signification de la légende*. — Voici un aperçu des découvertes qu'on a cru faire ainsi. Partholan, l'homme des antres, représente une époque où l'Irlande était habitée par des peuplades encore sauvages. Nemeidh, dont le nom exprime une idée de sainteté, est la figure de ses premiers instituteurs. Ils rencontrèrent une violente opposition de la part de tribus dont l'humeur belliqueuse est attestée par leur nom : (F/r, hommes ; Bolg^ guerriers). Les Thuatha- Dé-Danann (Seigneurs du feu) introduisirent le culte

' Dans un recueil fondé par lui : Le Catholique, V. année 1829, avril, mai, juillet, août, octobre et novembre.

* Histoire de la philosophie en France, période gauloise, p. 185 et suiv.

de cet élément, et apprirent à Tlrlande la fabrication des métaux. Mileadh, dont on explique le nom par le mot latin miles ^ personnifie la lutte victorieuse de tribus guerrières contre ce corps sacerdotal. Tel est en résumé le roman érudit que des savants ont substué à la légende naïve des bardes et des moines.

M. Henri Martin * a émis d'autres conjectures tirées de moins loin. Dans Partholan et son peuple il a vu les Celtes. Nemeidh représente un corps sacerdotal qui se distingua de tribus guerrières. Le nom des Fir Bolgs semblerait indiquer des Belges ; mais comme les Belges n'apparaissent que plus tard dans F histoire, M. H. Martin suppose plutôt des Ligures. Ces envahisseurs furent défaits par les Thuata-Dé-Danann, tribus celtiques, druidiques. Enfin arrivèrent d'Espagne les Milésiens dont M. H. Martin fait des Celtibères. ,

Sans discuter les explications transcendantes du baron d'Echstein et de M. "Catien Arnoult, ni même les conjectures de M. H. Martin, je hasarderai quelques aperçus plus simples.

Il est probable que les Ibères avaient occupé Tirlande avant les Celtes : les types physiques des deux races sont encore très-distincts dans sa population.

^ Etudes d'archéologie celtique, 75-87. 158.

L'Irlande vit plus tard arriver d'autres colons de divers côtés. Elle en reçut sans. doute de la grande île voisine. Il en vint aussi de plus loin : 1** le nom de la Scythie, qui reparaît souvent dans la légende, indique les régions Scandinaves appelées Scythie au moyenâge; 2° il est certain, d'autre part, que l'Irlande fut visitée par les Phéniciens, ou les Carthaginois leurs héritiers. De ces deux traditions mêlées, confondues, H se fit un amalgame grossier, une légende hybride de colons venus de la Scythie par l'Egypte, l'Afrique et l'Espagne * ; colons nommés Gaëls et Scots parce qu'ils descendaient, disait-on, de Gadhelus, fils de Phenius, et de Scota ^.

Des Scots dominaient en Irlande au temps de saint Patrick; c'est ce que montrent les histoires légendaires de son apostolat. Quelle était l'origine de ces Scots? L'opinion la plus accréditée parmi les savants de l'Irlande voit en eux des Scandinaves qui, avec le

* Sic mihi peritissimi Scotonim nunciavenint. Erat in diebus Moysis vir nobilis de Scythia cum magna familia apud ^gyptos... at ille XL et duos annos ambulavit per Africam... applicuit ad Hispaniam... et postea vénérant ad Hiberniam. (Nennius § 15.)

2 Dicti sunt Gaideli, dicti sunt et Scoti. Sicut enîm antiquae referunt historiée, Gaidelus quidam Phœnii nepos, post linguaram confusionem apud nembroticam turrim, in variis linguis peritissimus fuerat. Ob quam peritiam rex Pharao filiam suam Scotam ei sociavit uxorem. ^Quoniam igitur Hibernienses ab istis, ut aiaat, originalem lineam ducunt, a Gaideio et Scota Gaideli et Scoti sicut et nati sunt sic et nominati. (Girald. Topogr., m, 7.)

temps, avaient pris les mœurs et la langue du pays *. L'Irlande était alors en possession de quelques arts, de quelques rudiments de civilisation qu'elle devait aux Phéniciens ou aux Carthaginois. Ce souvenir, grossi par l'imagination, donna naissance aux illusions patriotiques de l'Irlande sur les splendeurs de l'époque milésienne.

Section II. — Légende galloise.

L'île de Bretagne, au temps où Rome la soumit, n'avait point de tradition sur son origine. César et et Tacite en font foi.

Une fable s'accrédita cependant sous la domination romaine. Elle donnait pour ancêtre aux Bretons un (( consul romain », Brutus, d'origine troyenne, de la famille de Priam et d'Enée. L'origine de cette fable se devine aisément. Quand Rome eut étendu de tous côtés

* V. Moore, ffist. of Irel, ch. v, xv. On lit dans une chronique du dixième .siècle : Scotti qui nunc corrupte vocantur Hibernienses, quasi Sciti, quia a Scythia regione venerunt. (Skene. Celtic. Scotland, 185.)

ses conquêtes, des peuples cherchèrent à se rapprocher d'elle par une parenté imaginaire. Ainsi avaient fait les Arvernes * . Quand plus tard les Francs furent entrés au service de l'Empire, ne se donnèrent-ils pas aussi une origine troyenne? Les Bretons firent de même. Rome se prêtait volontiers à ces fables qui servaient sa politique.

L'origine troyenne attribuée aux Bretons se lit dans la chronique de Nennius 2. On la retrouve bien plus développée dans le roman de Geoffroy de Monmouth'. Il y est raconté que Brutus guerroyait en Grèce quand il reçut en songe l'avis de se rendre dans une île où il bâtirait une nouvelle Troye. Brutus passe en Gaule; il y perd un neveu, Turnus, mort dans un combat; le nom deTurnus est donné à la ville de Tours bâtie au lieu où fut élevé son tombeau. Brutus aborde enfin dans l'île de Bretagne ; il y taille en pièces quelques géants qui en étaient les seuls habitants, et fonde sa nouvelle Troye, la cité qui deviendra Londres.

f Les origines de l'île de Bretagne sont racontées tout

g; autrement dans une œuvre galloise conçue en forme

de triades. Cette pièce est une histoire légendaire de

^ Arvernique aud Latio se fingere fratres.

% (Lucan., Phars,)

^ av. Nennius, § 7, 10, 18.

3 Hist, Breton., lib. I.

l*lle de Bretagne depuis l'époque où elle était encore sans habitants jusqu'au temps voisin de la conquête de l'Angleterre par les Normands *.

On voit par son contenu qu'elle fut composée au temps où la Gambrie, vassale des Saxons, supportait avec impatience cette vassalité. Un patriotisme ardent, une haine furieuse des Saxons y respirent. C'est ce qui fait l'unité de cette œuvre, assemblage incohérent de traditions, de légendes, de fables tirées de la littérature galloise du temps. Tous les malheurs de la Bretagne y sont imputés au roi de Londres qui fit une alliance funeste avec les Saxons : cela ne fût point arrivé, est-il dit, si la suprématie dans l'île de Bretagne, après la chute de la domination romaine, n'avait pas été usurpée par les rois de la Loëgrie ; c'est aux Kymris (aux Cambriens) qu'elle appartenait comme les descendants des plus anciens habitants de l'île.

Voici comment le droit des Kymris à la suprématie est justifié dans ces triades.

^ Cette pièce, citée comme un document historique important par 8h. Turner dans son histoire des Angio-Saxons, (l. I, ch. II.) et imprimée en 1801, dans la Myvgrian Archaiology, II, 57-75, fut signalée en 1818 à l'attention de la science française par Fauriel. [Annales littéraires et philosophiques, III, 88.) Il en parut en 1823 une traduction anglaise dans un recueil de pièces relatives au pays de Galles. (Ancient laws of Cambria to wich are added historical triads of Britain translated front the Welsh, by W. Probert. Une traduction française, faite, je le suppose, d'après celle de Probert, fut publiée en 1833 par M. Michelet comme appendice du premier volume de son Histoire de France»

Elles racontent que la Bretagne était encore inoccupée quand les Kymris y arrivèrent sous la conduite de Hu*. Ils étaient venus, à travers la mer brumeuse d'une contrée appelée Defrobani. Les Kymris eurent donc sur Tile le droit de premiers occupants ; les Loégriens ne s'y établirent que plus tard par la permission et la bonne grâce des Kymris.

Les Kymris occupaient encore seuls l'île de Bretagne quand un débordement des eaux les engloutit ; il n'y eut de sauvés que Dwyvan et Dwynvach qui échappèrent sur une nef merveilleuse avec le mâle et la femelle de toutes les créatures ; l'île fut ainsi repeuplée. Hu, avec ses bœufs, ayant arraché du lac le monstre (l'Avank) qui le faisait déborder, les eaux ne sortirent plus de leur lit.

Dans cette seconde partie de la légende, on entrevoit la tradition de cataclysmes causés par les eaux dans ces contrées ; il s'y mêle un trait emprunté au récit biblique du déluge : comment ne pas reconnaître l'arche de Noë dans la nef de Dwyvan et Dwynvach? Hu et ses bœufs ne sont pas moins visiblement des figures de la vieille mythologie bretonne : Hu avait été un dieu adoré par les Bretons, probablement une divinité solaire'.

* Jïu, prononcé Hou primitivement, s*est plus tard prononcé

Hy.

2 Une légende pieuse montre Hu précipité dans l'enfer V. Villemarqué, la Légende celtique). Voilà le sort réservé

Pour apprécier le caractère et la valeur de cette fable, il faut se reporter au temps où la Cambrie et la Loëgrie se disputaient la suprématie dans l'île de Bretagne abandonnée par les troupes romaines. Quelque barde cambrien arrangea ainsi les origines bretonnes. Quoique la Bretagne fût devenue chrétienne, Hu exerçait encore un prestige sur les imaginations ; le barde le donna^ pour conducteur aux Kymris établis par lui dans Tîle encore inhabitée ; et il se flatta d'avoir ainsi montré le titre de la Cambrie à la prééminence qu'elle revendiquait.

La Loëgrie ne manqua pas sans doute d'un barde pour soutenir ses prétentions par quelque invention contraire. Nous ignorons quelle autre fable fut imaginée dans ce but. Mais ce que nous savons, c'est que celle du barde cambrien obtint bien peu de succès : elle n'eut point d'écho dans son pays même.

Je doute en effet que l'on puisse trouver dans toute

en général aux dieux payens dans les légendes chrétiennes : Dit gentium dcemonia, — Eu avait été surnommé le grand, le fort, le puissant : Hu cadam. Un dieu Belatucadrus figure dans de nombreuses inscriptions bretonnes. (V. Inscr, Brit., Ed. Hubner. 294, 314, 333, 337, 369, 745, 746, 873, 874, 885. 934, 935, 957. Ne pourrait-on pas voir là les noms de Bel et de Hu associés ? Bel, at suffixe, Hu cadarn.

388 LES ORIGINES DE LÀ GAULE i

la littérature galloise une autre pièce où Thistoire primitive de la Bretagne soit présentée ainsi. Ce qui se voit constamment, c'est la croyance à Torigine troyenne des Bretons amenés dans l'île par Brutus. Nennius nous montre cette croyance nationale au neuvième siècle * ; Girald la montre , au onzième, faisant l'orgueil des Cambriens^. Elle se manifestait dans les généalogies des princes', dans les noms qu'on donnait aux enfants*. Au plus fort de ses démêlés avec les rois normands, la Cambrie revendiquait les droits qui lui avaient toujours appartenu depuis le temps de Brutus ^.

On peut maintenant juger la valeur de la fable des triades, présentée par Am. Thierry comme une tradition nationale.

^ Chron. § 7, 10, 18.

2 Très populi, Romani -^nea duce, Franci Antenore, Bretones Brute, post Trojanum excidium, ab Asia in Europam varias ad partes profugerunt... Hinc nobiiitas et tanta generositatis autiquitas. (Cambr. descr,, I, 15.

ExtoUunt TroJ» sanguinem De quo ducunt originem.

Radulph., Higden, Polych.de WaUiâ.

3 Genealogiam habent praedictorum principum in libris eorum antiquis et authenticis usquead Siivium, Ascanium et ^neam. (Descr, Cambr., I, 3.)

♦ Invenies in iis hsec nomina; ^neas, Hector, Achilles..., Evander, Ulixes. (Descr. Cambr., I, 15.)

* Non tenetur dimittere haereditatem suam et progenitorum suorum in Wallia a tempore Bruti (ap. Warrington, H, 441.)

Section IIL — Le système.

Sur ces légendes et ces fables M. Am. Thierry construisit une histoire conjecturale des temps primitifs de l'archipel britannique ; puis, de ce système, il en déduisit un autre sur les origines de notre pays *.

Voici d'abord Thistoire de l'archipel britannique selon M. Am. Thierry. Dans la partie méridionale de l'île de Bretagne il voyait des Gallois se donnant le nom de Kymris ; dans la partie septentrionale de l'île et en Irlande, il voyait des Gaëls. Que ce fussent deux peuples de même famille, leurs langues en témoignent : ce sont deux idiomes congénères ; mais celui des Gaëls est plus archaïque. Am. Thierry conclut de là que les Gaëls occupaient tout l'archipel quand arrivèrent des Kymris, autre branche de la même race, qui les rejetèrent dans la partie septentrionale de l'île et en Irlande^. Il crut trouver Sans

* Histoire des Gaulois depuis les temps les plus reculés, 1828, t. I, Introduction, ^ V. Intr,, et ch. i.

la légende irlandaise et les triades galloises, les noms des patriarches qui amenèrent dans notre Occident les Gaëls, plus tard les Kymris : Nemeidh avait été le conducteur des uns ; Hu Cadarn fut le conducteur des autres.

L'histoire de l'archipel britannique ainsi comprise parut à M. Thierry révéler ce qui se passa aussi en Gaule : les Celtes ou Galls y avaient été amenés par Nemeidh, dont les tribus se répandirent d'un côté de la mer comme de l'autre; ils furent plus tard, comme en Bretagne, refoulés par des Kymris.

Faut-il croire, sur la foi de la légende irlandaise, que les Celtes furent amenés dans notre occident par un patriarche nommé Nemeidh? Cette légende bizarre, on en conviendra, est une faible autorité. Mais la question est assez indifférente.

Ce qui a plus d'importance, c'est la partie du système relative aux Kymris. La Gaule Belgique y est en effet présentée sous une face toute nouvelle : les Belges n^auraient point été, comme le dit César, un mélange de peuples celtes et germains ; ils auraient été une seconde branche de la famille celtique, restée en arrière, et arrivée plus tard.

Par quelle preuve Am. Thierry justifia-t-il une hypothèse aussi peu concordante avec ce que César nous apprend? L'invasion kymrique n'est attestée par aucun autre témoignage que la fable galloise analysée plus haut. Encore M. Thierry eut-il besoin de l'arranger au-

trement pour l'accommoder à son système : elle représentait les Kymris comme des tribus pacifiques qui occupèrent une île encore inhabitée; Am. Thierry, au contraire, fit des Kymris un peuple violent qui avait dépossédé son aîné. Les légendes ont cela de commode qu'on en prend ce qui peut servir d'appui à quelque système préconçu, et l'on rejette ce qui convient moins. Mais quel nom donner à ce que l'on construit ainsi? Histoire ou roman?

Am. Thierry ne se contenta pas de supposer une invasion de Kymris conduits par Hu — invasion qu'il plaçait six ou sept siècles avant notre ère. — Il en imagina une autre qui aurait eu lieu bien plus anciennement, aune époque indéterminée *•

Ce qui lui suggéra l'idée de cette première invasion kymrique, ce fut le désaccord qu'il remarquait entre César et Strabon relativement à la limite occidentale de la Gaule Belgique* : César la place à la Seine, Strabon à la Loire. Am. Thierry conjectura que le pays situé entre la Seine et la Loire présentait, au temps de César et de Strabon, une physionomie équivoque,

* V. Introduction, et Histoire ^ II* part., eh. i. 2 V. supr. p. 83.

permettant de le ranger dans la Celtique ou la Belgique selon qu'on s'attachait à ses ressemblances avec l'une ou avec l'autre. D'où lui venait cette figure indécise? Ce fut selon Am. Thierry, de ce qu'un premier ban de Kymris, établi dans la Gaule à une époque ancienne, s'était par l'effet du temps presque confondu avec les Celtes. L'arrivée bien plus récente d'un second ban de Kymris, qui s'avança seulement jusqu'à la Seine, donna au pays occupé par ces nouveaux Kymris une physionomie plus caractérisée. — Pour distinguer ces deux bans de Kymris, M. Thierry donna au premier le nom de Gallo-Kymris^ au second le nom de Kymris-Belges. — L'idée était ingénieuse, mais dénuée de tout appui.

A ces deux hypothèses Am. Thierry en ajouta une troisième qui foime le couronnement du système. Le nom de Kymris que se donnaient les Gallois, et qui aurait été selon lui le vrai nom des Belges, lui suggéra l'idée qu'ils avaient une origine cimmérienne.

Cette conjecture avait été réfutée à l'avance, au siècle dernier, par Freret, un des plus grands noms de l'érudition française. C'est lui qui, le premier, jeta quelque lumière sur l'histoire des Cimmériens ^ en

* V. Mémoires de V Académie des Inscriptions^ xix.

rassemblant et combinant tous les textes anciens où leurs noms figuraient. Il les montra errant dans les régions boréales au temps d'Homère, s'approchant ensuite de notre Occident, donnant leur nom à la Chersonèse cimbrique (aujourd'hui le Jutland), apparaissant enfin en Gaule sous le nom de Cimbres au temps de Marins qui les extermina. Il n'échappa point à Freret que les Gallois se donnaient le nom de Kymris : il se demanda si ce nom prouvait une origine cimmérienne. Freret écarta cette idée par une raison décisive : ce nom n'aurait pu valoir comme témoignage d'une telle origine que s'il eût été porté par les ancêtres des Gallois depuis un temps immémorial. Tout au contraire, ils ne portèrent ce nom ni avant, ni pendant la domination romaine ; il ne figure dans aucun historien grec ou latin; point de Kymris dans la liste des peuples bretons dressée au second siècle de notre ère par Ptolémée. Ce nom n'apparaît que dans l'époque troublée qui suivit la retraite des légions romaines. 11 fut alors adopté par des peuples confédérés sous cette dénomination dans l'Ouest de l'île *, pendant que d'autres peuples formaient vers l'Est un autre groupe sous le nom de Loëgrie, nom qui n'apparaît pas non plus auparavant. Il n'y eut donc, entre ces Kymris et les Cimmériens, qu'une ressemblance fortuite de nom. Ce raisonnement de Freret garde

* Le mot analysé étyinologiquement (^ym avec, Bro pays), exprime l'idée de compatriotes ou de confédérés.

Page 1