‹ Les celtes, la Gaule celtiqueChapitre 52 sur 67 · III · texte numérisé non relu

III

3 Espr. de la Gaule, 329.

410 LA RELiaiON CELTIQUE — LE DRUIDIUME

prème intelligence, suprême amour, à qui tous les êtres doivent Texistence. L'empreinte chrétienne est trop marquée sur cette théodicée, pour qu'on ait pu la méconnaître ; mais on s'était plu dès auparavant à prêter aux druides un monothéisme quasi chrétien. — L'originalité du mystère réside dans l'autre partie, où est expliqué le secret de la destinée humaine. Voici cette doctrine du mystère réduite à ses points essentiels, 6t dépouillée des formes mystiques qui en ont rehaussé le prestige. Trois cercles contiennent tout ce qui existe. L'un qui enferme les deux autres, est le cercle du Ceugant{di\L vide, de l'iafini) que Dieu, l'être étemel, remplit seul. Dans les deux autres se meuvent tous les êtres créés qui ont eu un commencement, mais n'auront point de fin. L'existence commence à l'état de matière inorganique. La vie croît et se développe de plus en plus dans la série des êtres organisés jusqu^à l'homme placé au plus haut degré de cette échelle. Voilà le cercle à'Abred (de la transmigration). Tandis que tout le reste obéit aveuglément à des lois fatales, l'homme a la connaissance et le choix du bien et du mal ; libre dans ses volontés, il est sujet à descendre s'il choisit le mal, à descendre plus ou moins bas, jusqu'au dessous de l'humanité, jusqu'à l'animalité, ou plus bas encore, jusqu'à la matière inorganique. Mais c'est pour remonter de nouveau l'échelle des êtres, avec des rechutes semblables peut-être, jus-

LA ftBUGION CELTIQUE -^ LE DRUIDISME 411

qu'à ce qu'enfin l'âme ait mérité de sortir du cercle SlAhred pour entrer dans le cercle de Gwynfyd (de la félicité). Là, elle n'a plus d'épreuves à subir ; elle jouit de la connaissance de toutes choses, se rappelle ses transmigrations passées, et peut même à son gré reprendre passagèrement et pour l'expérience quelqu'une des formes contenues dans Abred.

Cette conception n'est pas sans côtés séduisants. Mais l'enthousiasme qu'elle a excité est-il justifié? Combien est répugnante l'idée de ce passage, de ces retours dans l'animalité ! Et puis, qu'est-ce que cette série d'existences qui se suivent sans se connaître, sans être reliées entre elles par le souvenir ? Ce qui constitue la personnalité, n'est-ce pas la conscience permanente qu'a l'individu de son identité? L'immortalité privée de ce sentiment n'est-elle pas une ombre vaine d'immortalité ? — Je n'insiste point. Il ne s'agit pas ici d'apprécier la valeur philosophique du mystère, mais seulement sa valeur historique. Peut-on croire qu'une telle doctrine se soit transmise d'âge en âge chez les bardes bretons et gallois ? L'Eglise aurait -elle soufi*ert, sans protester au moins, cette croyance hétérodoxe ? Ce fut, a-t-on dit, un secret que les bardes conservaient

soigneusement ; et Ton a comparé le corps bardique à une franc-maçonnerie. Je ne puis croire qu'un tel secret eût pu, pendant des siècles, être si bien gardé que rien n'en transpirât. Le clergé cependant vivait en bons termes avec les bardes. On trouverait bien, dans quelque pièce, des traits satyriques décochés contre les moines; mais n'en trouve-t-on pas de pareils dans nos vieilles poésies du moyen âge? Les quêtes des moines nuisaient à celles des bardes; ceux-ci médisaient des moines, qui leur renvoyaient des traits pareils en leur reprochant leurs mœurs légères et leur ivrognerie. On rencontre dans une pièce un autre blâme dirigé contre des bardes qui prenaient la vieille mythologie pour thème de leurs chants ou de leurs contes ; ils sont qualifiés d'hommes de Hu ^ Mais n'a-t-on pas vu chez nous des esprits austères réprouver de même l'usage innocent fait par nos poètes de la mythologie grecque et romaine ? L'idée de la métempsycose se montre dans deux poèmes attrihjués à Taliesin où il raconte les existences par lesquelles il a passé ^ : il a été oiseau, poisson, épée, bouclier, corde de harpe ; il fut dans l'arche avec Noë ; il a vu bâtir la tour de Nemrod, périr Sodome et tomber Troie ; il était avec Marie au pied du Calvaire, etc. ; que n'a-t-il pas vu? que n'a-t-il pas été ?... Ces poèmes font voir que, si l'idée de la

« V. Nash. Taliesin, 178.

2 V. Nash. 307.

métempsycose s'était conservée, c'était comme un jeu d'esprit, sans caractère de doctrine, de système.

Mais à quoi bon insister sur l'invraisemblance de la tradition qu'on allègue? Pour réduire à sa vraie valeur le célèbre mystère, il suflTit de raconter l'his- ^ toire de cette œuvre apocryphe. Si elle a fait illusion en France, c'est parce que cette histoire n'y a pas été jusqu'ici bien connue ^

On a cru que le mystère était une pièce composée au seizième siècle, dans laquelle fut déposé un secret conservé jusque là chez les bardes par une tradition orale ; et que cette pièce fut alors approuvée par le corps des bardes comme l'expression fidèle de sa tra- . dition. Telle est, en effet, fa fausse couleur qui avait été donnée à cette pièce. — On va en voir l'histoire vraie.

J'ai raconté ailleurs ^ le schisme qui éclata au quinzième siècle dans le corps des bardes gallois, relativement à certains procédés d'art, et la formation dans le Glamorgam d'une école séparée qui se distingua par

< Un jeune savant, enlevé par une mort prématurée, M. Leflocq. avait contesté Tautorité du mystère. (V. ses Etudes de mythologie celtique, publication posthume, 1869.) Mais n'ayant qu'une connaissance incomplète des faits, il n'avait pu aller jusqu'au fond des choses.

. ^Y.Supr.,ip, 251 et s.

414 LA BEIJGIOB CELTIQUE — LE DRUIDISKE

ses prétentions singuHëres. On a vu comment un barde de cette école çxposa, sous le titre de Mystère des bardes de File de Bretagne^ les procédés de versification et d'art musical qui composaient, disait-elle, sa tradition, son secret depuis le temps des druides. Voilà, sans nul doute, la pièce qui a suggéré plus tard à un autre barde l'idée d un mvstère de caractère très-différent, mystère religieux, philosophique. Ce barde, nos lecteurs le connaissent déjà * .

C'est par Edw. Williams que le mystère fut mis au jour à la suite de poëmes lyriques publiés par lui en 1794. Le mystère fut présenté comme im exposé des traditions immémoriales des bar(}es bretons, rédigé au seizième siècle par Llyvelin Sion, et certifié alors par les bardes assemblés comme l'expression exacte de leurs doctrines traditionnelles *. Bien plus tard, en 1822, lolo — pour donner à Edw. Williams son nom de druide — annonçait une publication plus étendue de la doctrine des anciens bardes bretons, et particulièrement de leur théologie isotérique, d'après des manuscrits authentiques, notamment l'écrit composé vers 1600 par. Llyvelin Sion '. On voit quels mystère fut constamment représenté comme l'œuvre de Llyvelin Sion.

^ V. Supr. p. 255 et s.

2 V. Turner. Vindication of the ancient britisk poems, p. 395, éd. Baudry. — Nash., Taliesin, 136.

3 V. Nash., TaUesin^ 141. La publication annoncée en ces termes n'eut point lieu.

LA RELIGION CELTIQUE — LE DRUIDISHE 4l5

Cette assertion était fausse. Il existait > il est vrai, un mystère composé par ce barde ; mais ce fut un mystère d'un caractère tout différent, qui n'avait de commun que son titre avec le mystère d'Iolo. La véritable œuvre de Llyvelin Sion a été. imprimée après la mort d'Edw. Williams, en 1829 : c'est l'exposition des secrets d'art revendiqués par l'école de Glamorgam. De théologie, de transmigration, il n'y est pas dît im mot. Cette remarque ne put manquer d'être faite : d'où Edw. Williams avait-il donc tiré son mystère? A cette question pressante il fut répondu que le mystère religieux se trouvait dans une autre partie inédite du même manuscrit. Cette . explication fut accueillie avec une incrédulité bien justifiée * . Pour dissiper les doutes, on n'aurait eu qu'à produire ce manuscrit en le soumettant au contrôle de la critique. Est-il besoin de dire que cela n'a point été fait ?

M. Henri Martin renonce aujourd'hui à soutenir l'authenticité du mystère ; mais il n'en persiste pas moins à croire que cette pièce est l'expression vraie dans le fond, sinon dans la forme, d'une doctrine

^ V. Cambrian Journal, t. II, 229, 280, etc. IV. 57, 224, 227. — Walter. dos alte Wales. 257. — Nash, 142.

conservée dans le cours des siècles chez les bardes bretons • . Gomme preuve, il invoque d'autres pièces publiées sous le nom de Bardaas^ où se trouve un même fond d'idées*. Mais ces Bardaas^ quelle valeur ont-ils eux-mêmes ? La publication en a été faite par un autre membre de la même école, son dernier représentant peut^tre, devenu le dépositaire des papiers d'Iolo. C'est de ce fonds que les Bardaas ont été tirés ; on est ainsi ramené à lolo, qui reste l'unique garant de son mystère.. Faut-il lui attribuer aussi toutes les élucubrations publiées sous le nom de Bardaas^ J'y vois plutôt le produit d'un travail d'idées qui se fit aux siècles derniers dans l'école de Glamorgam, après qu'elle eut pris une si haute opinion d'elle-même. Je ne refuse pas à ces hommes une bonne foi relative : leiirs inventions devinrent pour eux une croyance. Ce qui toutefois ne saurait être excusé, ce sont les procédés employés pour accréditer le Mystère.

Le druidisme est comme le sphynx de la fable : il a dévoré tous ceux qui ont tenté de lui arracher son secret ; le sphinx garde son énigme.

^ Etudes d'archéologie celtique^ 1872, p. 349.

2 Bardaas, or a collection of original documents illustrative ofthe theology, wisdom and usages of the bards, druidie System ofthe isk of Britain, With traaslatiuas aad notes, by the Rev. J. W. ab Ithel, 1862.

Page 1