‹ Les celtes, la Gaule celtiqueChapitre 53 sur 67 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Je ne saurais imiter le silence prudent de M. A m. Thierry relativement à des monuments mystérieux qu'on rencontre sur beaucoup de points de l'ancienne Gaule et de l'archipel britannique. Ce sont des menhirSy monolythes quelquefois énormes, qui se dressent comme des colonnes, tantôt solitaires, tantôt rangés en cercle {cromlechs), ou en longs alignements comme à Carnac. Ce sont aussi des dolmens^ composés de grandes pierres plates qu'une autre pierre recouvre en forme d'entablement; ou encore des tumulus^ monticules artificiels qui recouvrent souvent des dolmens ^ Ce sont enfin des blocs qui oscillent sous une légère impulsion {pierres bran* tantes). Toutes ces pierres présentent un caractère

* J'emploie les termes consacrés chez nous par l'usage qui les a empruntes au langage de notre Basse-Bretagne. Les mêmes mots sont employés par les archéologues anglais avec d'autres applications : ainsi ils nomment dolmen ce que

commun : ce sont des pierres brutes, non taillées par la main de Thomme.

Il est surprenant que ces monuments aient attiré si peu d'attention dans Vantiquité : aucun écrivain ancien n'y fait allusion. Remarqués davantage au moyen-âge, ils donnèrent lieu à des fables où Ton chercherait vainement quelque lumière sur leur origine. De nos jours, ils ont été beaucoup étudiés par les archéologues; des fables savantes ont remplacé les fables enfantines du vieux temps.

Parmi ces monuments de genre si divers, il y ^ a qui peuvent avoir été des phénomènes naturels, eonmie les pierres branlantes ; ^ mais le plus grand nombre atteste le travail des hommes. Quels furent ees hommes ? tians quel Age véeurent^ls?

Alors que les Celtes étaient regardés comme les plus anciens habitants de notre pays, ces monuments furent appelés celtiques ; et, comme les Celtes éveillaient ridée du druidisme, ils furent aussi appelés druidiques. De nos jours, on a reconnu l'existence de pareils monuments dans des pays où l'on ne peut

lions appeleils mênMr^ et cromlech ee que nous a{^p4deiit dolmeut

DES MONUMENTS DITS CEtTIQUES 419

supposer que les Celtes aient habité * . Ces qualifications hasardées ont éveillé le doute, et Ton s'est demandé s'il ne fallait pas plutôt attribuer ces monu- . ments à des peuples qui habitèrent notre pays avant les Celtes. Il a donc paru convenable d'adopter un nom qui ne préjugerait pas la question d'origine. En s'arrêtant à la forme extérieure du plus grand nombre de ces monuments, on est convenu de les appeler simplement mégalithiques.

Les questions qu'ils faisait naître devinrent en 1862 le sujet d'un concours ouvert par l'Académie des Inscriptions 2. Elle couronna le mémoire présenté par M. Alex. Bertrand'. Il y rejetait l'idée que ces monuments eussent une origine celtique, et les déclarait préceltiques. M. Henri Martin, qui précédemment s'était fort engagé dans cette question ^, a défendu l'opinion contraire ' .

^ Je remarquerai à cette occasioa qu'il en existe beaucoup en Algérie. (V. Bertrand, Arch, ceît.^ 148 et s.)

2 Elle posa le problème en ces termes : t Déterminer par un examen approfondi ce que les découvertes faites depuis le commeDcement du siècle ont ajouté à nos connaissances sur l'origine, les caractères distinctifs et la destination des monuments dits celtiques (menhirs, dolmens, allées couvertes, tumuli, etc.). Rechercher les différences et les analogies des monuments ainsi désignés qui existent sur le territoire de Tancienne Gaule et de ceux qui ont été trouvés dans d'autres contrées de l'Europe, notamment en Angleterre. »

3 Ce mémoire a été publié par M. Bertrand dans son Ar-' chéologie celtique, p. 82 et s,

♦ V. le 1. 1**" de son Histoire de Fratice.

* V. ses Etudes d'archéologie celtique ^ 1872, p. 224 et s.

De tous ces monuments il n'y a qu une classe dont la destination soit visible : ce sont les dolmens et les tumulus. Les débris humains qu'on y a retrouvés prouvent clairement que ce furent des sépultures. Outre ces débris humains, on a retrouvé dans les dolmens et sous les tumulus des objets ensevelis avec le mort ; quelquefois seulement des silex polis pour servir de haches, de couteaux ; quelquefois des objets métalliques, ornements d'or, instruments et armes soit de bronze, soit de fer. De tout cela on a tiré des inductions sur le caractère ethnique des peuples qui se firent de telles sépultures, et sur l'âge auquel elles appartiennent.

Les archéologues ont interrogé une science nouvelle; l'anthropologie, ou plutôt une branche nouvelle de cette science,* la crâniologie * . L'étude des crânes retrouvés 2 a prouvé ce qu'on savait déjà, que notre pays fut aux très-anciens temps occupé par différentes races d'hommes. Mais ces crânes ne sont pas assez nombreux pour autoriser des conclusions plus précises; l'étude comparative qu'on en a faite a suggéré des conjectures contraires.

^ Voy.lebeau recueil de M. de Quatrefages : Cranta ethnica, • Deux rites funéraires furent en usage : Tensevelissement. riûcinération ; mais l'incinération fut le rite le moins pratiqué. (Benrand, Arch. celt. 97,129.)

Les instruments, les armes qu'on retrouve en grand nombre dans les sépultures font espéto plus de lumière. On va voir cependant combien le problème reste obscur. — 1** Les dolmens où Ton ne trouve que

des silex semblent appartenir à un âge où Thomme

n'était point encore en possession des métaux. Voilà une grave objection contre l'opinion qui attribue ces monuments aux Celtes. M. Henri Martin a écarté lestement l'objection en disant : « S'ils ne mettaient point de métaux dans leurs sépultures, c'est qu'ils n'en voulaient pas mettre, » et il a supposé quelque scrupule religieux. — 2° Les objets métalliques retrouvés dans d'autres dolmens interdisent-ils de leur attribuer une haute antiquité, de les rejeter dans une ère préceltique ? Non peut-être. L'origine de la métallurgie dans l'Orient se perd dans la nuit des temps; cet art se communiqua de proche en proche; il put même être de bonne heure porté au loin par les migrations des peuples. Remarquez encore que les sépultures qu'ime race d'hommes s'était faites

purent être ouvertes plus tard par une autre pour servir au même emploi. Il y en a des exemples certains : n'a-t-on pas trouvé dans un dolmen de l'Algérie une médaille portant une légende latine?*.

^ Buste de femme avec cette exergue : Diva Fav... (Bertrand, Arch. celt., i60.)

Les traits communs, si marqués, qu'on observe en comparant aux dolmens les autres monuments mégalithiques, paraissent bien prouver que ceux-ci eurent la même origine. Mais ils font naître une autre question ; l'on se demande quelle peut avoir été leur destination ? Les grands efforts de masses d'hommes qui furent nécessaires pour ériger des monuments de proportions quelquefois colossales prouvent que ces monuments eurent un caractère national, soit politique, soit religieux, plus vraisemblablement religieux. A quelle religion se rattachèrent-ils? Les antiquaires qui voyaient des monuments druidiques dans les dolmens, dont le rôle funéraire est aujourd'hui incontestable, en firent des autels destinés aux sacrifices ; ils crurent même y reconnaître une petite rigole creusée pour l'écoulement du sang des victimes. Us imaginèrent d'autres explications pour les autres monuments. Les révélations qu'en notre temps on à cru trouver dans la littérature galloise sur les doctrines druidiques, ont suscité des interprétations nouvelles. On a prêté à ces monuments un caractère symbolique ; Davies et Mone avaient commencé ; « les pierres muettes recommencent à parler pour nous, »

1 Hist, de Fr. t. I", 75.

dit à son tour M. Henri Martin *. Ainsi, par exemple, les pierres branlantes, pierres de l'équilibre, auraient été le symbole du dieu Liberté. La pudeur de la. langue française ne me permet pas de dire quelles images on a cru reconnaître dans le menhir et le cromlech aonsidérés comme des symboles du mystère de la génération 2. — Que deviennent ces belles découvertes, si ces monuments ne sont pas même celtiques?

En couronnant, comme la meilleure étude sur ce sujet, le mémoire où M. Bertrand affirmait Torigine préceltique des monuments dits celtiques, TAcadèmie s'abstint d'émettre un jugement sur la question elle-même. Il ne convenait point à la docte et sage compagnie de sanctionner par son autorité un système auquel il pourrait être fait échec par des découvertes ultérieures. Obligé à moins de réserve, je dirai que la thèse de M. Bertrand me paraît, sinon certaine, au moins probable. Si la construction de tels monuments politiques ou religieux avait été en usage au tempis où la Gaule fut bien connue, se pourrait-il qu'aucun écrivain grec ou romain n'eut parlé de cette architecture singulière ? L'explication de ce silence, c'est qu'en Gaule même ces vieux monuments excitaient peu d'attention : les Gaulois, je le suppose, s'occupaient moins que nous d'archéologie.

< HisL d€ Fr. I. 76.

2 V. Gatien Arrioult, 26^2.

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