‹ Les celtes, la Gaule celtiqueChapitre 59 sur 67 · ESQUISSE DE L ANCIEN DROIT DE L IRLANDE · texte numérisé non relu

ESQUISSE DE L ANCIEN DROIT DE L IRLANDE

Constitution politique. — Les œuvres des brehons publiées jusqu'à ce joiu* laissent cette constitution dans Tombre. Il faut en chercher les traits épars dans rhistoire du pays, dans sa vieille littérature.

Si loin que Ton remonte, on voit l'Irlande divisée en quatre grandes régions qui formaient autant de royaumes et ne sont plus que des divisions géographiques* C'étaient : 1* VUster au nord {Ulad dans le vieil idiome gaëlique, Ultonia dans le latin du moyen âge) ; 2° le Leinster au sud-est {Leighin , Lagenia); 3° le Munster au sud {Humhain^ Momo-^ 7iia); k^'leConnaught à,Vo\xest(Connacht^ Connactiai)

Ces quatre royaumes relevaient d'un cinquièmCj beaucoup plus petit, composé seulement d'ime échancrure de l'Ulster et du Leinster. C'était le royaume de Meath (Media)^ dont le souverain avait sa résidence à Tara'*, non loin du lieu où s'éleva Dublin, capitale

* Tara forme anglaise de Teamair; Teamhrach au génitif. (O'Gurry, Ancient Irish, I. 189.)

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future de Tlrlande. Ainsi constituée, elle formait une pentarchie ayant à sa tête un roi suprême d'Erin, Ard Rig Erind *. On attribuait à cette constitution une origine fabuleuse : l'Irlande fut ainsi divisée, était-il dit, par les cinq fils de Delà *.

La force matérielle manquait aux rois de Tara pour faire respecter leur suprématie par des vassaax plus puissants qu'eux '. On ne s'étonne donc point qu'elle leur ait enfin échappé ; on s'étonnerait plutôt qu'elle se soit maintenue si longtemps. Ce fut peut-être sa faiblesse même qui la fit supporter par des vassaux jaloux l'un de l'autre. Enfin, au septième siècle, l'un d'eux défit dans une bataille le roi de Tara, dont le palais fut détruit ♦. Le vainqueur se proclama monarque de l'Irlande^. Mais la suprématie enlevée aux rois

< Sullivan. Introd,, 231.

3 Girald, Top.^Hih., III, 4. — V. Supr., p. 377. — Je serais assez porté à voir dans le royaume de Meath un établissement Scandinave qui réussit à imposer sa domination à tout le pays. Les O'Neil, qui furent longtemps rois de Meath, se disaient descendants de Scota ; ce qui indique une origine scy tique dans le langage du temps, c'est-à-dire Scandinave.

* On retrouve en Irlande le Cantref (la centaine) du pays de Galles (V. Sup., p. 439). Girald dit qu'on en comptait 176 dans toute l'Irlande. (Top, Eib., III, 5.) J. Ware (de Hibernia et antiquitatihus ejus) donne cet extrait d'un vieux manuscrit: < Momonia continet cantredos 70; Lagenia 31; Connactia 30; Ultonia 35; Media 8. »

* Quelques vestiges qui subsistent encore ont fait l'objet d'un mémoire du plus savant antiquaire de l'Irlande, le docteur Pétrie. Il est inséré dans les travaux de l'Académie royale d'Irlande (t. XVIII, 1839).

^ Gira'd (Tup. III, 44) voyait cependant encore une pen-

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de Meath ne tarda pas à devenir le sujet d'autres luttes sanglantes. Il ne resta qu'un titre vain qui excitait encore l'ambition. Ce qui aurait pu donner à l'Irlande quelque unité, quelque ordre, n'y fut qu'un nouveau principe de désordre et d'anarchie. Quand Henri II l'envahit, un roi de Connaught, Roderic, qui se disait monarque de l'Irlande, finit, après quelques velléités de résistance, par se reconnaître vassal du roi d'Angleterre. Henri II se considéra dès lors comme le vrai roi de l'île entière.

Cette partie de la constitution, quoiqu'elle ait bien des points obscurs, est cependant ce qu'il y a de plus clair : La constitution intérieure des différents royaumes que j'ai énumérés l'est beaucoup moins.

Au dessous d'un roi de l'Ulster, du Leinster, etc., on voit des chefs territoriaux. Les plus considérables portent eux-mêmes le titre de roi, rig ou 7n : ces petits rois sont, comme nous dirions, les vassaux du roi provincial. Ils ont eux-mêmes de moindres chefs au-dessous d'eux ^ A la base de la constitution figurent, dans le Senchus et XAicill^ des groupes désignés par un nom équivoque, fine. Ce mot signifiait la fa-

tarchie en Irlande. C'est que le Munster s'était divisé en deux royaumes, ce qui avait reporté les grands royaumes au nombre de cinq: ainsi s'était formée une pentarchie nouvelle. ^ Dans une lettre adressée en 1320 par Donald O'Neil au pape Jean XXII, on lit : « O'Neil rex Ultoniaî, ac totius HibcrniaB haereditario jure vêtus hœres, nec non ejusdem terrae reguUdiC magnâtes, acpopulus hibernicus.

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mille, mais s'employa aussi pour désigner des groupes plus larges, formant une sorte dé famille agrandie, une image de la vraie famille : il correspond, comme on le voit, au mot kenedl du droit gallois. Il en fut de même du mot clann qui, dans son sens propre, signifiait la descendance d'une personne, et fut pareillement appliqué à la tribu, à ce que nous appelons le clan, c'està-dire au groupe se rattachant par un lien réel ou fictif à un patriarche épony me. Les groupes, en s'élargissant, se transforment de plus en plus ; et ce qui à l'origine fut réellement une famille, arrive progressivement à n'être plus guère qu'une agrégation locale, une communauté d'habitants, gardant seulement quelques vestiges de son caractère primitif ^

Les pouvoirs que j'ai indiqués, royautés, commandements, n'étaient ni purement héréditaires, ni purement électifs; il y avait un mélange d'élection et d'hérédité : le roi , le chef, était élu parmi les membres d'une certaine famille. Un fils se voyait souvent pré* férer un collatéral. Ce n'est pas, comme on Ta cru, que les fils fussent exclus de droit au profit de la ligne collatérale ; il y a de nombreux exemples de fils succédant à leur père ; mais on avait voulu que le pouvoir allât à qui pouvait le mieux l'exercer.

Ce mélange d'élection et d'hérédité exista aussi en

' Le sens équivoque du mot/înejettesouvei}t un doute sur PiDterprctation à donner aux textes dans lesquels il figure.

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Germanie * ; mais rirlande se distingue par une coutume originale. En élisant un roi, un chef, on lui adjoignait un lieutenant, son successeur éventuel. II était qualifié de Tanaist (Tanist)^ ce qui a fait, en Angleterre, donner à cette coutume le nom de Tamstry. On avait sans doute voulu prévenir ainsi le danger d'une vacance du pouvoir. Dans un pays livré si fréquemment à des guerres intestines, où les chefs avaient à payer de leur personne et tombaient souvent en combattant, il importait qu'il n'y eût point d'interruption dans le commandement. Mais parfois le successeur futur devenait un rival, un prétendant ambitieux, impatient. Cet usage contribua ainsi à tenir l'Irlande dans un état de perpétuelle agitation.

Les royautés de l'Irlande eurent cependant, sous un autre rapport, plus de solidité que celles du pays de Galles : au lieu de se partager à la mort de chaque prince, un royaume gardait de règne en règne son intégrité.

L'autorité qui se conférait selon ces usages ne fut point absolue. Les rois,, les chefs, avaient à se concerter sur les choses importantes avec ceux à qui ils commandaient ; ce qui donnait lieu à des assemblées délibérantes. Il est souvent parlé, dans la vieille littérature, des assemblées de Tara . Tous les trois ans ,

* Tacite dit des Germanie : reges ex noUlitate sumwU. Dans cette phrase concise on démêle l'élection, sumunt, et le privilège de certaines familles, ex nohilitate.

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dit Keating, une diète nationale se tenait dans le palais du monarque d'Erin pour faire les lois nécessaires, fixer les bonnes coutumes, réformer les mai>vaises, et dresser les annales du pays. A cet effet se réunissaient les rois, les chefs, les grands juges, les poètes renommés, les principaux savants. L'assemblée se tenait dans la salle des banquets; les rois, les chefs, y entraient au son de la trompette, chacun suivi d'an guerrier qui portait son bouclier couvert de ses emblèmes. Un casque d'or couvrait sa tête, la couronne étant réservée pour les jours de bataille. Keating ajoute encore beaucoup d'autres détails à cette description. O'Curry ^ ne veut pas croire qu'il les ait tirés de son imagination : Keating put avoir des documents qui se sont perdus depuis. Ces belles assemblées, dit O'Curry, se tinrent périodiquement pendant dix-huit cents ans, la dernière en

Tara allait cesser d'être la résidence des monarques de l'Irlande. Il n'y eut plus d'assemblées nationales périodiques, si cette périodicité avait jamais existé ; mais il put encore s'en tenir accidentellement. D'autres assemblées de moindres proportions se réunissaient sans doute, selon le besoin des circonstances, dans chacune des régions inférieures ; mais nous manquons de renseignements précis. On entrevoit qu'il

^ Ancient Irish., ], 14-19.

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