‹ Les celtes, la Gaule celtiqueChapitre 6 sur 67 · LES BASQUES · texte numérisé non relu

LES BASQUES

Certains témoignages montrent les Ibères et les Ligures occupant ensemble le littoral de la Méditerranée *; d'autres font du Rhône la limite séparative des deux peuples 2. Ces dires peuvent se concilier par la différence des temps : les Ligures s'étaient étendus sur la rive droite du fleuve ; ils furent rejetés par les Ibères sur la rive gauche.

Ensuite arrivent les Celtes, et les Ibères sont à leur

^ Y, Périple de Scylax, § 1 et 3. V. MuUer. Geograpkid minores. Ed. Didot.

* Hnjus (Rhodani) alveo

Ibera tellus et Ligures asperi Intfersedanttir.

{Fest, Avien, orœ marit, v. 609.)

tour expulsés du littoral, ^rejetés dans la région des Pyrénées et par de là. Quand Annibal suivit cet;te route pour attaquer l'Italie, il n'y trouva que des Celtes *.

On fait communément des Ligures et des Ibères deux peuples de races distinctes ; un savant a même rangé les Ligures dans la famille indo-européenne, à laquelle certainement les Ibères n'appartenaient point 2 ; mais il s'en faut beaucoup que cette opinion soit justifiée. On s'est encore demandé lequel des deux peuples précéda l'autre dans notre pays ; et tel savant a voulu que les Ligures soient arrivés les premiers ', tahdis que tel autre a revendiqué l'antériorité pour les Ibères *. Ou n'a pu, de part et d'autre, émettre que des conjectures dénuées de preuves. J'inclinerais à .voir plutôt dans les Ligures et les Ibères deux branches d'une même famille. Les guerres qu'ils se firent ne prouvent point une diversité de races : ne voyons-nous pas les petits peuples de la Gaule, de la Germianie, guerroyer perpétuellement les uns contre les autres? Ce que les anciens ont dit des Ligures concorde avec ce qu'ils ont dit des Ibères : et le type physique, et les mœurs, et les coutmnes.

* Polybe, 1. III» c. XLi et xlîii.

* D'Arbois de Jubainville. Les premiers habitants de V Europe, 1877, p. ni et suiv.

3 Belloguet. Ethnogènk gauloise, II« partie^ 1861, p. 303.

* D'Arbois de Jubainville, p. 243;

Au temps où les Ibères entrent dans Thistoire, ils n'occupaient pas seulement une partie de la Gaule méridionale, mais aussi, par delà les Pyrénées, la grande péninsule désignée d'abord par les Grecs sous le nom vague d'Hespérie *, appelée ensuite Ibérie quand on la connût mieux, et nommée enfin par les Romains Hispania,

Elle avait été de bonne heure visitée par les Phéniciens qui y firent des établissements de commerce. Carthage en hérita, et réussit à dominer dans presque toute la Péninsule. Carthage tombée, les Romains succédèrent à leur tour à sa puissante. Ils en jouissaient depuis deux siècles quand Strabon décrivit l'Espagne et lui consacra tout le troisième livre de son grand ouvrage : c'est pour nous la source principale de renseignements sur les Ibères.

Strabon s'étend avec complaisance sur la région méridionale qui portait le nom de Bétique, sur la richesse de son sol et les faveurs de tout genre que la nature avait prodiguées à cette heureuse contrée. Les mœurs des habitants s'en ressentirent ; la civilisation s'y développa de bonne heure. Strabon cite particu-

^ Pays situé à POccident,

lièrement les Turdetani^ qui avaient une grammaire, des annales fort anciennes, des poëmes et des lois écrites en vers, toute une littérature que la vanité nationale faisait remonter pour ses commencements jusqu'à six mille ans. Que de choses ces œuvres pourraient nous apprendre, si elles nous étaient parvenues! Mais les Romains prirent peu de souci de conserver les monuments nationaux des peuples qu'ils soumirent : il aurait plutôt convenu à la politique de Rome que ces peuples perdissent tout souvenir de leur passé , pour ne plus dater leur existence que du jour où ils avaient passé soùs ses lois.

La partie septentrionale de la péninsule n'avait point été aussi bien traitée par la nature. Les influences extérieures qui contribuèrent aux progrès de la Bétique y avaient moins pénétré. Le pays était hérissé de montagnes qui, en isolant les tribus, maintenaient entre elles l'inimitié et la guerre; les habitants étaient ainsi détournés de l'agriculture. Aussi toute cette contrée présentait-elle une grande rudesse de mœiu's. Mais rien n'était venu amollir le courage des populations restées dans un état primitif : c'est là que Rome rencontra le plus de résistance, le plus de difficultés à vaincre. Ce ne furent point de grandes batailles à livrer, mais une série de petites guerres destructives à soutenir. Parmi les peuples dont Strabon peint le courage féroce se distinguaient surtout les Cantabres : Strabon parle de prisonniers faits par les

Romains, mis en croix, et qui, attachés à cet instrument de supplice, bravaient Rome et la mort en faisant entendre un chant national.

Les anciens nous font bien connaître le type physique des Ibères : c'était, comme les Ligures, une race brune, de petite stature, mais solide, dure à la fatigue ^ L'Espagnol a conservé ces traits des Ibères; il a gardé aussi leur goût pour la musique et la danse; la ressemblance se montre jusque dans la manière de se vêtir : Strabon parle d'un genre particulier de chaussure dont l'usage n'a pas été abandonné ; la mantille espagnole se reconnaît dans une coiffure de femme décrite par le géographe ancien.

il est quelques parties des pays occupés autre-fois par les Ibères où leur descendance se reconnaît à des signes encore mieux marqués 2. La langue des Ibères s'est conservée jusqu'à nos jours dans quelques contrées de la France et de l'Espagne, sur les deux versants des Pyrénées : là se voient des populations dont l'idiome n'a rien de commun avec celui qui à

^ C'est ce qui est dit aussi des Ligures. (V. Diod. Sic.j 1. IV, et Strabon III; Tite-Live, XXVII.) ' V. Francisque Michel, Le pays basque, 1857;

prévalu autour d'elles. Ce sont les Basques , qui donnent à leur vieille langue le nom A'Euskuara (langue eusque), et s'appellent eux-mêmes Euskualdunac (hommes de sang eusque). Le radical de ces mots se reconnaît dans le nom d'un peuple' de l'ancienne Aquitaine, les Ausci^ peuple d'Auch; il se . reconnaît aussi dans le nom des Vascons dont un poôte latin vante là bravoure ^ . Voilà les Gascons qui descendirent de leurs montagnes aux temps mérovingiens, et s'emparèrent de la Novempopulanie, appelée Gascogne depuis lors. La langue basque a été resserrée par l'effet du temps dans des limites de plus en plus étroites.

Que les Basques soient les représentants des Ibères, c'est ce qui a été démontré par les travaux de W. de Humiboldt *. La valeur en a été contestée; ils donnaient en effet prise à des critiques : mais de nouvelles études, faites avec les procédés d'une science devenue plus rigoureuse, ont confirmé sa démonstration 5.

La langue basque devrait, ce semble, nous révélei" l'origine des Ibères. Mais cette langue agglutinative,

* Galeœ contempto tegmine Vasco.

(Sil. Ital.,1. m.)

' Uber die Urhewohner Hispaniens. Berl. 1821. Ce travail et d'autres composés ensuite par Humboldt sur le même sujet, ont été rassemblés dans ses Gesammelte Werke.

3 Voir une thèse de M. Luchaire, agrégé de l'Université : De Lingua aquitaniea. 1876.

d'un caractère singulier, a jusqu'ici déconcerté tous les efforts qui ont été faits pour la classer sûrement dans quelque famille ^ Les anciens constatent l'existence d'une autre Ibérie en Asie. On se demandait laquelle des deux Ibéries avait donné naissance à l'autre, l'on mettait même en doute s'il y avait entre elles quelque autre rapport qu'une ressemblance de nom : rien de commun en effet ne s'apercevait ni dans la langue- ni dans les mœm's ^. Les Basques n'ont point d'anciens monuments figurés ou écrits qui puissent éclaircir ce problème.

Ils ont dans leurs fueros des monuments du droit basque au moyen âge '. C'est un droit formé dans le cours du temps, sous des influences diverses : on se

• Le système le plus accrédité est celui qui rai^ge lô basque dans un groupe de langues dites finnoises, idiomes d'une race qui serait venue des steppes de la haute Asie, et aurait précédé la famille indo-européenne. C'est cette race qui, bien plus tard, versa sur notre Occident les Huns, ancêtres des Magyares hongrois. Mais cette opinion n'est encore qu'une conjecture à laquelle le type basque semble donner un démenti. D'autres rattachent le basque aux idiomes des Kabyles, ou Berbères de l'Afrique. La question reste à l'état de problème.

^ Appian. De helloMithr.^ 101

3 j\|, Laferrière a consacrée l'exposition de ce droit un des chapitres des plus intéressants de son histoire du droit français (t. V, p. 373 et s.). — Un côté du droit basque, mais un très-grand côté, la constitution de la famille, a été approfondi avec beaucoup de savoir et une louable critique par M. E. Gordier. Le droit de la famille aux Pyrénées, 1850. — Travail refondu plus tard dans un autre : Uorganisation de la famille chez les Basques, 1859.

tromperait fort si Ton voulait y voir une image des coutumes ibériques. Toutefois, au milieu d'usages très -mêlés, on rencontre jusqu'à nos jours en pays basque des coutumes singulières, caractéristiques, que Strabon avait remarquées chez les Ibères.

La femme ibérienne, douée d'une énergie au-dessus de son sexe, se piquait, dit-il, de braver la douleur. Devenue mère, elle voulait que le mari se mit au lit, pendant qu'elle continuait de se livrer à ses travaux habituels *.

Aussi ribérienne jouissait-elle d'une condition supérieure à celle qui a été faite aux femmes chez presque tous les peuples. Strabon nous fait connaître un trait fort remarquable du système de succession en usage chez les Ibères : loin que la fille fût exclue de la succession paternelle au profit de ses frères, comme chez tant d'autres peuples, la fille était préférée à ses frères sous la condition de les établir. Le régime matrimonial ne contrastait pas moins avec le régime grec ou romain : une dot était apportée par le mari à la femme, non par la femme au mari 2.

* Diodore (L IV) mentionne aussi, d'après le voyageur grec Posidonius, Timpassibilité que les femmes liguriennes montraient dans ces moments.

2 De même, chez les Ligures, la femme n'était point donnée ou vendue à un mari par ses parents :. elle disposait librement de sa main pour un époux de son choix. (Arist., op. Athen,, xiii, S. Justin.. XLm, 3). — C'est à un tel choix, est-il dit, que le Phocéen, fondateur de Marseille, dut sa fortune.

Strabon nous montre ce système de succession et ce régime matrimonial chez les Cantabres. Pourquoi ne parle-tril pas des Ibères d une manière générale? C'est sans doute parce que les Gantabres avaient, par leur vaillance attiré particulièrement l'attention, et qu'ils étaient mieux connus ^ .

Tournons-nous maintenant vers les pays basques.

L'usage si bizarre du mari prenant le lit quand sa femme accouche paraît s'être conservé d'âge en âge. Un vieux fabliau recueilli par Legrand d'Aussy * montre un petit roi au lit, comme en couches, quand arrive un personnage qui , en le menaçant, lui fait promettre d'abolir cette coutume dans son royaume. Il semble cependant qu'elle n'a pas entièrement disparu : des témoignages graves attestent qu'elle n'est pas sans se pratiquer encore^.-

Voici ce qui est plus sérieux : c'est le droit observé

^ Le nom des Gantabres revient souvent dans Horace (Od., 11, 6 ; m, 8 ; iv, 14. Ep.. I, 12.)

2 Dans son recueil de fabliaux, éd. 1829, t. III, p. 372.

' V. Franc. Michel, p. 201. L^auteur des travaux que j'ai déjà cités, sur le droit banque, M. Gordier, dit ceci : f Zamacola, Chaho, témoignent du fait pour la Biscaye. J'ai voulu m'en assurer moi-même chez les Basques français; dans la Navarre, on me dit en rougissant :.« Oui, cela se pratique encore, mais dans certaines familles, dans quelques lieux écartés seulement. » Dans la Soûle on me renvoyait à l'Espagne, mais quelqu'un dit : « Il est vrai, la nouvelle accouchée se lève et sert son époux qui se met au lit avec l'enfant. . . » La coutume basque paraît s'être étendue au Béarn, où on l'appelait coubade (couvade). » (Organisation de la famille chez les Basques, 1859, p. 23.)

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jusqu'à la Révolution dans le pays de Lavedan ^ .

1^ A la mort du père de famille son patrimoine passait tout entier à Talné de ses enfants, sous la condition de pourvoir à l'établissement des puînés. Le droit commun de la France consacrait aussi un privilège pour Tainé mâle; au pays de Lavedan une fille aînée recueillait, tout aussi b;en qu'un aîné, le patrimoine paternel : et alors elle était chargée d'établir ses frères ; ce qui rappelle le système de succession remarqué par Strabon.

2"" Il était contre l'usage qu'une fille aînée, après avoir recueilli la succession de ses parents, épousât un aîné devenu lui-même héritier des siens ; une aînée choisissait oi'dinairement quelque puîné qui lui apportait sa légitime comme dot; la femme en prenait l'administration. Ainsi s'établisssait un régime dotal singulier, qui rappelle encore l'usage matrimonial constaté par le géographe ancien.

A ce rôle des femmes dans la famille correspondit le rôle qu'on leur voit exercer dans les affaires publiques. Quand Annibal, passant d'Espagne en Italie, traversa la partie de la Gaule occupée par les Ibères et les Ligures, ce furent les femmes qui décidèrent si on lui accorderait certaines demandes 2. On retrouve en pays basque l'usage d'appeler quelquefois les femmes aux délibérations sm* les affaires publiques. En l'an II

Cordier, Organisation de la famille^ ch. \i. 2 V. Plutarque, Vertu des femmes, — Polyen. y il, ch. l.

de la première République française, ime commune fut assemblée par Tagent national pour prendre une résolution sur le partage des biens conmiunaux : les femmes avaient été convoquées ; les hommes se prononçaient contre le partage ; les femmes l'emportèrent par un vote contraire *.

Quelle peut avoir été Torigine, la raison de telles coutumes? Faul^il les expliquer par le système qu'a exposé un auteur allemand*?

La maternité, a-t-on dit, est un fait visible, tandis que la paternité est un mystère de la nature. Les lois ont établi une présomption pour suppléer aux preuves physiques qui font défaut : Pater is est quem nuptùd demonstrant. Le mariage imposant à la femme le devoir de la fidélité, on a jugé convenable d'en supposer l'accomplissement jusqu'à démonstration contraire. La parenté par les femmes est de droit naturel; la parenté par les mâles n'est que de droit positif. Il n'y a donc pas lieu d'être surpris si l'on rencontre des peuples chez lesquels il n'y eut de parenté reconnue que la parenté par la mère et par les femmes parentes de la mère. Des auteurs anciens font mention des peuples chez qui il paraît en avoir été ainsi*. Des

^ De la Greze, Histoire du droit dans les Pyrénées, 1867, Introd. p. 16.

« Bachofen, Das Mûtlerrecht, Studg., 1861. V. Giraud Teulon. Les Origines de la famille, Genève, 1874.

3 Chez les Lyciens, dit Hérodote (1, 172), il existe une loi

missionnaires, des voyageurs ont retrouvé cet usage chez les sauvages de T Amérique , chez des tribus nègres de l'Afrique, chez des populations indigènes de l'Inde*. La couvade pourrait, sous un tel régime, s'expliquer comme une reconnaissance solennelle de la paternité. La famille reposant sur la parenté féminine, on s'explique encore un ordre de succession dans lequel les femmes priment les mâles *, et un régime matrimonial donnant au mari un rôle inférieur à celui de la femme. Ainsi se forment, dans l'enfance des peuples, certains usages qui pourront survivre à l'état social dans lequel ils ont pris naissance.

Je livre aux lecteurs ces idées pour ce qu'elles valent; et sans scruter davantage l'origine des usages que j'ai relevés, je me contente de remarquer cet exemple de la persistance singulière des vieilles coutumes chez des populations qui vivent isolées sur leurs hauteurs. Les siècles et les révolutions passent sans les changer, comme les orages battent leurs montagnes sans les ébranler.

singulière : ils prennent le nom de leur mère et non celui de leur père. Si Ton demande à un Lycien à quelle famille il appartient, il indiquera la généalogie de sa mère et des aïeules de sa mère.

^ V. Giraud Teulon, p. 13, 17, 31, 45.

^ Les Lyciens, dit Nicolas de Damas, laissent leur héritage aux filles et non aux fils (MuUer, Fr. hist. grœc, v, 461).

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