‹ Les celtes, la Gaule celtiqueChapitre 7 sur 67 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

Avec les Celtes apparat daDs nos contrées la famille inâo-européenne.

C'est la linguistique qui a fait en notre temps re<?ônnaltre cette grande famille de peuples, et c'est cette reconnaissance qui a fondé la vraie méthode de la linguistique : l'étude comparative des idiomes hth mains, conduisant à les classer par familles qui mt leurs branches, leurs rameaux.

L'Inde a conservé des livres sacrés d'une haute antiquité, écrits dans une langue morte depuis longtemps, le sanscrit. Elle possède aussi dans cette langue une riche littérature qui comprend tous les genres, hormis un ; celui qui aurait le plus de prix pour nous : rinde ancienne n'a point d'histoire. C'est seulement vers la fin du siècle dernier que l'attention de quelques résidents anglais se porta surlalittératuresanscriteien

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la faisant connaître, Wilkins, William Joneset Golebrooke, rendirent à la science un service inappréciable ^

L'étude du sanscrit fit bien vite reconnaître ses analogies avec le grec, le latin , Tallemand. Ainsi fut distinguée une famille de langues et de peuples que des savants d'outre-Rbin nommèrent indo-^gemujh nique : quand il a été reconnu que les langues celtiques et slaves appai^tiennent aussi à cette famille, on a dû lui donner la dénomination plus large d'indo» européenne. Famille bien qualifiée, puisqu'elle jeta ses tribus, d'un côté jusque dans l'Inde, et de l'autre dans toute notre Europe. Elle a été aussi appelée aryenne^ parce que aux temps les plus anciens où Ton peut remonter les ancêtres des Hindous se donnaient le nom à!ATyas.

Cette famille eut son berceau dans les vastes contrées situées à l'ouest de la Perse, que les anciens connurent sous le nom d'Aria ou d'Ariana 2. Des tribus, détachées plus tôt ou plus tard du tronc commun, partirent dans différentes directions. Les unes portèrent leurs pas vers le midi de l'Asie; voilà les ancêtres des Hmdous. — D'autres se tom-nèrent vers l'ouest, sans s'éloigner beaucoup du siège primitif : voilà le peuple qui reçut les enseignements de Zo-

* V. Max Muller, Hist, of sanscrit littérature. — Weber, Histoire de la littérature indienne, traduite de l'allemand par M. Sadous.

« Strabon, 1. XV.

roastre;le peuple qxii parla le zend, langue ressuscitée parle génie de Burnouf. — D'autres encore occupèrent TAsie-Mineure, et jetèrent de là, en Europe, des colonies qui couvrirent les côtes de la Méditerranée ; voilà les Grecs et les Latins. — D'autres enfin passèrent aussi en Europe, mais par une autre route : après avoir tourné la mer Noire, elles suivirent les côtes des mers du Nord; voilà les Celtes, les Germains et les Slaves. Les Celtes furent l'avant-garde de cette armée de peuples : en réglant leur marche sur le cours du soleil, ils s'avancèrent jusqu*au point où la terre leur man-> qua, ubi défait or bis.

Voilà la famille aryenne : c'est la descendance du Japhet de la Bible. Race privilégiée à laquelle n'a manqué aùcime gloire. Pendant que l'Inde était comme pétrifiée par le brahmanisme , une religion différente, propre à exciter le fanatisme guerrier, poussa la Perse à se répandre au dehors; et la Perse fit de grandes choses, jusqu'au moment où sa fortune succomba sous celle d'Alexandre. Ce fut la victoire des Aryas de l'Europe sur ceux de l'Orient : ainsi éclatait la supériorité de cette famille européenne qui s'est placée à la tête de l'humanité, en déployant tous les génies. La Grèce cueillit la palme des lettres et des arts ; Rome régna sur le monde par la guerre et par la politique , jusqu'à ce que son empire fût renversé par les Germains. Dans les temps modernes la France a fait revivre Athènes; l'Angleterre est la Rome du

commerce et de Tiiidustrie ; la Germanie barbare est devenue l'Allemagne savante. La race japhétique, traversant les mers, a découvert et civilisé des mondes nouveaux. Et maintenant, par une route plus courte qu'elle a su s'ouvrir, elle va porter sa civilisation au plus lointain Orient, et transformer à leur tour les contrées qui furent le berceau de sa race.

La communauté d'origine qui nous lie aux Hindous suggère l'idée d'interroger leur vieille littérature sanscrite, et l'espoir d'y trouver des lumières sur l'état primitif des Celtes nos ancêtres, sur les coutumes qu'ils apportèrent dans notre Occident.

Le premier des livres sacrés de l'Inde, de ses Védas, le premier par l'âge et l'importance, est im recueil d'hymnes, le Rig Veda^. Il nous transporte au temps où les ancêtres des Hindous habitaient les plaines du Pendjab, entre l'Indus et la partie supérieure du bassin du Gange, loin encore des contrées méridionales qu'ils devaient atteindre plus tard 2. En s'établissant dans le Pendjab, ils y avaient trouvé des

* Le Rig Veda a été traduit en français par M. Langlois, 1848-1851, 4 vol. in-8«.

2 V. Vivien de Saint-Martin, Etude sur la géographie du nord'Ouest de VInde d'après les hymnes védiques, PariS; 1859.

populations noires, au nez écrasé, qui restèrent maltresses de quelques hauteurs. Les conquérants s*en distinguaient par leurs traits, par leur teint, et par le nom dUAryas qu'ils se donnaient avec orgueil.

Les hymnes du Rig Veda correspondent à une longue période dont la durée ne saurait être déterminée. Elle vit sans doute s'accomplir bien des changements, des progrès qui n'ont point de date. Les Aryas figurent dans ces hymnes comme des tribus indépendantes les unes des autres, mais Uées entre elles par la communauté de la langue, des mœurs et du culte.

Leur constitution est patriarcale. La richesse consiste principalement en troupeaux : ces tribus ont cependant abandonné les habitudes errantes de la vie pastorale pour entrer dans la vie agricole; elles font même déjà quelque commerce et connaissent les métaux précieux.

L'état religieux des Aryas est ce que le Rig fait le mieux connaître.

Parmi les phénomènes de la nature rien ne frappa autant l'esprit des premiers humains que la lumière, Téclat d'un ciel où elle Resplendissait. C'est à la lumière que fut emprunté le nom des dieux ^. En voyant le soleil se lever dans sa majesté, l'Arya éprouve le besoin de se prosterner et d'adorer 2. Le feu, qui

DevaSf de div^ l»riller.

2 f Voici que les rayons de la lumière annoncent à l'uni-

semble une émanation de la lumière céleste, est consi* déré comme cette divinité descendue sm: la terre. Le mouvement de la flamme n'annonce-t-il pas un être animé, vivant? Le nom d!Agni donné au feu témoigne de cette croyance ^ . Les Aryas reconnaissent aussi des puissances ténébreuses', malfaisantes, auxquelles on adresse un culte pour les apaiser. Tels les vents qui déchaînent la tempête '.

Le culte consiste en prières, en oblations puri- ^ fiantes, en sacrifices, et en libations que les dieux, croyait-on, venaient goûter.

La croyance à une vie future se manifeste dans les invocations adressées aux morts ^. Mais nulle part n'apparaît Tidée de la métempsycose qui deviendra plus tard la doctrine fondamentale du brahmanisme.

On est donc bien loin de ce système religieux qui caractérisera un autre âge. La classe sacerdotale^ qui

t vers entier le Dieu qui voit tout^ lé soldil... Tu te montres « aux yeux de tous les êtres, ô soleil... Tu te lèves devant « le peuple des dieux et devant les hommes, devant le ciel k entier pour que tout te voie et t*àdmire... et nous, voyant « après les ténèbres une lumière plus belle, nous venons e nous prosterner. »

* Agni (en latin ignis) de ag, se mouvoir (en latin agere), ■ AsouraSy de a privatif, et sour^ briller.

^ L'étude comparative dç la mythologie fait retrouver dans le iîi^rorigine de beaucoup des mythes dont se composa le polythéisme européen .(V.Max MullBr, Mythologie comparée.)

* « Quand ton âme visite au loin la contrée d'Yanna, nous « la rappelons ici, à ton habitation, à la vie. Ton âme visité f au loin le ciel et la terre; nous la rappelons ici. »

sera alors si puissante, ne s'aperçoit point encore : le chef de la famille préside aux sacrifices. Il y a seulement des poètes qui chantent les dieux : tels furent les auteurs des hymnes du Rig^ dont on fit plus tard des personnages plus qu'humains, des Rischis inspires ; poètes théologiens, comme ceux que la Grèce personnifia dans Orphée. C'est la religion qui a éveillé dans l'âme humaine la première poésie.

Voilà tout ce que le Rig Véda nous apprend ; vous n'y trouverez ni récit, ni légende des événements qui avaient déterminé la marche des Aryas vers le Midi ; nulle figure historique ou fabuleuse n'apparaît ; nul souvenir populaire ne s'est conservé*

Nous sommes donc condamnés à ignorer quand, comment s'était faite la séparation des diverses branches de la famille.

Le Rig Véda^ miroir fidèle du temps où les Aryas habitaient le Pendjab, serait une image trompeuse de l'époque antérieure où se fit cette séparation ; et c'est cette époque qu'il nous serait surtout intéressant de connaître.

On n'a j)as été sans tenter de remonter jusque-

là. L'étude comparative des diverses langues aryennes a semblé pouvoir fom'nir la matière d'inductions plausibles. Supposez, en effet, que tel mot du sanscrit se retrouve, bien reconnaissable, dans la langue d'autres branches de la famille; ne sera-t-on pas autorisé à conclure de ce rapprochement que la chose, ou la coutume, ou l'idée que ce mot exprime était déjà connue, pratiquée, conçue, quand ces branches se détachèrent de la tige commune? Cette pensée a inspiré à un savant genevois, M. Pictet, l'idée d'une sorte de paléontologie linguistique * . En rendant justice au grand savoir déployé dans cet ouvrage, M. Max MuUer a reproché à l'auteur de n'avoir pas mis assez de réserve dans une recherche si délicate, où il est si facile de se laisser séduire par de fausses apparences.

Du Pendjab habité par les Aryas aux temps védiques, la littérature sanscrite nous fait passer, sans transition, dans une autre contrée et une autre époque : nous sommes dans l'Inde brahmanique.

Son état social et religieux est largement peint

* Les Origines européennes , 1859.

dans un code antique, le Manava-Dharma^Sash^a^ appelé communément Lois de Manou^. Manou est un personnage mythique, qui reçut de Brahma, 1 être suprême, la révélation de cette loi donnée à l'humanité 2. Les lois de Manou ne se présentent donc point comme la conception de quelque législateur : c'est une tradition sacrée à laquelle, est-il dit, la coutume de tous les temps s'est conformée 2.

Tout au contraire était bien changé depuis l'époque védique. ,

Non seulement les Aryas habitaient maintenant une autre patrie, miais leur état âocial et reli* gieux faisait contraste avec ce qu'il avait été au temps du Rig Véda. Au lieu de petites tribus, on voit de grands royaumes, des cités opulentes. En occupant l'Inde , les Aryas ont foulé aux pieds la population qui l'habitait : elle n'est plus qu'une classe opprimée et méprisée. D'autres classes se sont formées dans le sein de la société arvenne : une classe sacerdotale y occupe le premier rang ; le second est attribué à une classe guerrière; une troisième se compose du gros dé la nation, de ceux qui se livrent à l'agriculture, au commerce, à l'industrie. Ces classes feont devenues des castes fermées, dont le sang ne doit

^ Il a été traduit en français par M. Loiselear Deslong* champs. Ce code comprend douze livres composés de Slocasj stances de deux vers en plus oU moins gi'and nombre.

2 V. Manou, I, 1-4, 34.

3 Y. Manou, I, 108; II, 9*l0.

point' se mêler par le mariage : une barrière infranchissable s'oppose à ce qu'on s'élève à un rang supérieur à celui qu'on tient de sa naissance.

L'état religieux n'avait pas moins changé que l'état social.

Le culte simple, instinctif, du Rig Veda était remplacé par un panthéisme fortement conçu. Selon cette doctrine, le monde, émanation de Brahma, est sans cesse renouvelé par deux actions contraires : l'une qui fait rentrer au sein de Brahma les êtres qui en sont sortis ; l'autre qui les en fait sortir de nouveau, pour y rentrer, en sortir encore. Il en est, il en sera toujours ainsi : Brahma est le commencement et la fin de de toutes choses, simples phénomènes passagers.

A cette cohception de la divinité et du monde se lie celle de la destinée humaine. L'homme, par sa conduite dans la vie, prépare sa destinée future. Les méchants sont punis d'abord par les tourments de l'enfer. Puis commence une série de transmigrations dans d'autres corps : non-seulement corps humains, mais corps d'animaux, ou même d'êtres inanimés. tJne vie innocente assure d'heureuses transmigrations, par lesquelles l'homme d'une caste inférieure peut s'élever jusqu'à celle des brahmanes, entrer ainsi dans la voie de la béatitude suprême. Le brahmane peut y arriver directement, sans transmigrations nouvelles, en se dépouillant de tout ce qu^l y a d'humain en lui. A cet effet, l'ascète renonce à toutes les jouissances

terrestres; il se retire dans la solitude, au fond de quelque forêt où il a quelque arbre pour toit, quelques fruits sauvages pour nourriture. Il étouffe en lui toute passion, toute affection, tout moi humain, pour s'abîmer dans la contemplation de l'essence divine, jusqu'à ce que la mort délivre son âme qui va se confondre dans le sein du grand être.

Le mal pour l'homme, c'est d'être sorti de l'être absolu pour entrer dans l'individualité ; le bien consiste donc à sortir de l'individualité pour rentrer dans l'être absolu.

Voilà le fond du brahmanisme et des lois de Manou qui en sont le code. L'application de ce code a été profondément modifiée, sous beaucoup de rapports, par les dominations étrangères que l'Inde a subies ; mais, pour le reste, l'Inde est encore régie par les lois de Manou, dans les possessions anglaises comme dans les nôtres.

Comment le Brahmanisme s'était-il substitué aux simples croyances du Mig Veda ? Ne fut-il que le produit des méditations de la classe sacerdotale? Ou bien les Aryas en reçurent-ils le premier fond de corps sacerdotaux plus anciens, de foyers de la civilisation orientale qui paraissent avoir précédé tous les autres, l'Assyrie, l'Egypte? L'éclaircissement de ce problème comporterait des développements qui ne peuvent trouver place ici.

C'est le brahmanisme qui a fait le génie hindou.

En comparant ce génie rêveur, contemplatif, au génie actif, pratique, de notre Occident, on pomTait se demander si la linguistique ne s'est pas trompée, si l'unité de la famille indo-européenne n'est pas une chimère. L'explication du contraste se trouve dans l'influence d'un tel système religieux et social, ajoutée à celle du climat.

Aucun témoignage ne nous fait connaître l'époque à laquelle le code de Manou fut composé ; elle ne peut être que conjecturée au moyen d'inductions tirées de l'œuvre elle-même. Ce code paraît antérieur à l'établissement du culte de Siva et de Vichnou* : mais cette remarque éclaire faiblement l'âge du Manou ; car on ne sait pas beaucoup mieux quand s'établit ce culte nouveau.

Il n'y a guère qu'une date certaine dans l'histoire de l'Inde ancienne ; c'est la réforme religieuse qui fut prêchée par Bouddha au sixième siècle avant

^ Les deux actions contraires qui perpétuellement détruisent et refont le monde furent divinisées sous les deux noms de Siva et de Vichnou qui formèrent avec Brahma une trinité {trimourti) indienne. De Siva on ne trouve aucune mention dans le Manou; si Vishnou y figure, c'est comme une divinité subalterne encore.

rère chrétienne '. Le Manou est-il antérieur ou postérieur à rétablissement du bouddhisme? On pouvait le le croire antérieur, car il ne s'y trouve aucune men^ tion de Bouddha ou de sa doctrine. Mais on y rencontre certaines allusions à des sectes hétérodoxes ^ allusions gui s'appliquaient peut-être au bouddhisme. Il se peut donc que la composition du Manou ait été postérieure.

Mais le brahmanisme lui-même est incontestablement antérieur au bouddhisme qui le présuppose, puisqu'il en fut une réforme '. L'état social et religieux exposé plus tôt ou plus tard dans le Manou remonte donc nécessairement au-delà du sixième siècle avant l'ère chrétienne.

Combien de siècles n'avait-il pas fallu pour fonder un système social et religieux aussi différent de l'époque védique ; uiï système faisant à ce point violence à tous les instincts de la nature humaine ! Qu'on

* V. Barthélémy Saint-Hilaire, le Bouddhisme,

3V. Manou, II, 11; XII, 95.

3 Bouddha vint dire que l'homme pouvait se sauver par la vertu, sans les pratiques dont la loi religieuse était chargée, sans recourir aux brahmanes comme à des ministres nécessaires entre Thomme et le monde divin. Il vint dire que tous, quelle que fût leur caste, pouvaient, en étouffant leurs passions, arriver directement et sans transmigrations à la béatitude suprême du Nirvana, l'anéantissement dans le sein du grand être. Sans attaquer de front le régime social de l'Inde, Bouddha le minait d'une manière détournée; aussi s' engagea- t-il une lutte qui se termina par l'expulsion du bouddhisme. Chassé de l'Inde, il se répandit dans le reste de l'Asie ; et c'est aujourd'hui la religion qui compte peut-être le plus de sectateurs.

LA FAMIUB INDO-EUROPÉENNË 31

était loin du temps où des tribus patriarcales chan-^ tèrent dans le Pendjab les hymnes du Rig!

Et au temps même du Rig Veda^ n'était-on pas déjà bien loin du temps où s'était opérée la séparation des tribus qui vinrent couvrir notre Europe?

Ce serait, on le voit, une grande illusion que de chercher dans le Manou l'image des coutumes qu'elles y apportèrent. Il a été fait quelquefois un usage trèsindiscret, sous ce rapport, des lois de Manou ^

Faut-il donc écarter absolument ce vieux code, et renoncer à y chercher quelques indices des coutumes primitives de la famille aryenne? Ce serait tomber dans uu autre excès.

Deux exemples vont me suffire pour le prouver.

A côté du culte rendu aux dieux, le code de Manou montre un culte domestique d'un caractère plus intime. Il consiste en sacrifices par lesquels un fils

^ Ainsi, par exemple, dans l'ouvrage d'un magistrat des possessions françaises dans Tlnde, Etudes sur le droit civil des Hindous; Recherches de législation comparée sur les lois de rinde^ les lois d'Athènes et cle Rome et les coutumes des Germains, par E. Gibelin, procureur général, Pondicbéry, 1846, 2 vol. in-8o.

peut ouvrir les demeures célestes à l'auteur de ses jours, et en offrandes aux ancêtres auxquels déjà elles se sont ouvertes; mânes divins, devenus des génies protecteurs de la famille. Ce culte remontait certainement plus haut que le brahmanisme : il s'accordait bien avec la croyance à l'immortalité de l'âme attestée par les hymnes du Riff Veda; il s'accordait moins avec le système de métempsycose imaginé ensuite. La doctrine nouvelle n'en entraîna cependant point l'abandon : il fut maintenu par la puissance de Thabitude, et par un attachement pieux à des pratiques qui répondent aux plus tendres sentiments du cœur humain. Le Manou vous apprendra qu'il y a dans chaque mois un jour, celui de la nouvelle, lune, où l'on doit offrir aux ancêtres un repas qu'ils viendront goûter mystérieusement; on le mangera ensuite avec les parents convoqués; les ancêtres assisteront, sans qu'on les voie, à cette réunion de leur postérité ^ Par le sacrifice qu'un fils pieux offre pour son père, il peut le délivrer du séjour où il expie ses fautes et lui ouvrir le monde céleste *. A défaut de fils, on peut marier une fille dont le fils aura les mêmes droits parce qu'il remplira. le même devoir*. Mais un fils donné en adoption à un autre ne pourrait plus faire ces oblations, parce qu'il a passé dans une autre famille;

* V. Manou, I, 66-95; II, 172; III, 122-127, V, 60.

2 Manon, IX, 137-138.

3 Manou, IX, 127-136, 139-141.

aussi n*hérite-t-il point : le gâteau funèbre, est-il dit, suit la famille et le patrimoine *.

Nous allons retrouver des usages analogues en Grèce et à Rome.

« Qui aurait, dit un orateur Athénien, assez peu de souci de soi-même pour vouloir mourir sans descendance? Il n'y aurait plus personne pour lui rendre le culte dû aux morts 2. » A défaut de fils donné par la nature, on s'en donnait un par l'adoption. Un autre orateur, défendant ime adoption attacpiée, disait aux juges : « Si vous l'annulez, Megacles n'aura pas laissé de fils qui lui offre les repas funèbres ; il restera sans culte '. » On croyait que les morts honorés ainsi devenaient des génies propices; délaissés, ils devenaient des esprits malfaisants *,

Lés mêmes usages existèrent à Rome . Voilà les Sacra privata auxquels il est fait allusion dans beaucoup

de textes latins ^.

Cicérôn et Gaius font voir quelle importance on avait attaché à ce que ces sacrifices ne fussent point interrompus : on en fit une charge du patrimoine ; on établit des règles qui montrent une sollicitude extrême pour la continuité de ce culte ^.

^ Manou, IX, 142.

a Isée, VII.

3 Isée, II.

* V. Porphyr, De abstinent,, II, 37.

^ Savigny, Vermischte Schriften, I, 8.

• Quœruntur qui adstringantur sacris : Haeredum causa

34 LA FAMILLE IHDO-BUBOPÉENNE

Mais à mesure que s'accrut la puissance, la richesse de Rome, les sentiments de famille s'affaiblirent : on trouva que ce culte était une charge gênante : des moyens furent imaginés pour s'en affranchir *. Gaius en parle conune d'un usage des temps anciens qui ne s'observe plus. La civilisation amène parfois ces triste» progrès : le scepticisme souffle sur les vieilles croyances*» les figures les plus chères s'évanouissent, et les morts sont oubliés. . .

Voici mon second exemple. Qui n'a entendu parler des procédés singuliers qu'on employait au moyen âge pour découvrir la vérité judiciaire? Supposez un

justissimaest, etc.» (Gio» Le leg>, II, 19*21. — Venio nunc ad Manium jura, quse majores nostri et sapientissime instituerunt et religiosissime coluerunt. In lege posui : perpétua sint sacra. (Cic, JDe kg., Il, ^8-21. — Voluerunt veteres maturius haereditates adiri, ut essent qui sacra facerent, quorum illis temporibus summa observatio fuit. (G-aius, II, 55. — On établit en conséquence une usucapion spéciale de l'hérédité*

^ Cicéron {Pro Murœnay c. xii, 12) raille les jurisconsultes trop ingénieux qui ont su rendre vaines ces institutions établies par la sagesse des anciens. « Sacra interire illi (majores) noluerunt : Horum' ingenio senes ad coemptiones faciendas interimendorum sacrorum causa reperti sunt. »

^ Esse aliquid mânes et subterranea régna

Nec pueri credunt.,...;, (Juven, Sal,IL)

accusé dont la culpabilité est vraisemblable, sans être entièrement prouvée. On lui demendait de se justifier par quelque épreuve regardée comme un jugement de Dieu. EHe consistait, par exemple, à saisir et porter dans sa main un fer rouge ; et selon que la main se trouvait tm peu plus tard saine ou malade, il était jugé innocent ou coupable. Ou bien il devait plonger son bras dans une eau bouillante. Il y eut aussi Tépreuve de Teau froide : l'accusé, après avoir été garrotté de manière à n'être plus qu'une masse inerte, était jeté dans une cuve remplie d*eau froide; surnageait-il, vous pensez sans doute qu'il était justifié par ce miracle: tout au contraire, il fallait quil allât au fond de Teau pour être cru innocent.

Voilà les Ordalies*.

On s*eât longtemps mis en frais d'invention pour expliquer ces usages. Ici surtout on peut dire que Montesquieu fit de l'esprit sur les lois * ; que n'a-t-on pas imaginé, surtout pour expliquer l'épreuve par l'eau froide?

L'Inde nous donne le mot de cette énigme ; elle nous i-évèle ridée qui fit recourir à ces jugements divins'.On y retrouve les mêmes procédés que chez nous autre-' fois. « Que le juge, dit le code de Manou, fasse prendre

* Ordalia^ nom tiré d^un vieux mot allemand, Ordel ou Ordeal, aujourd'hui Urtheil, jugement.

2 V. Esprit des lois, xxvni, 17.

3 Divfdni, choses divines, jugements divins.

du feu avec la main à celui qu'il veut éprouver , ou qu'il ordonne de le plonger dans l'eau. . . Celui que le feu ne brûle pas , que l'eau ne fait pas surnager , doit être reconnu conune véridique dans l'aifirmation de son innocence *. » Ces épreuves figurent avec plus de détails dans un autre code de l'Inde regardé comme le monument le plus ancien de son droit après celui de Manou ^. L'accusé, avant de saisir le fer rouge, adresse sa prière au feu pour qu'il fasse éclater son innocence ; l'eau est invoquée de la même manière avant l'épreuve de l'eau froide. Ces usages se sont conservés dans l'Inde jusqu'à nos jours : un livre de droit hindou publié par un de nos magistrats coloniaux nous en montre la pratique toujours subsistante '.

Les Aryas avaient divinisé les éléments: on leur demanda de révéler ce qu'on avait besoin de connaître; le feu, en rendant le fer rouge inoffensif , l'eau, en rejetant de son sein le coupable qui la souillerait. Ces usages firent retenus par les tribus qui se dirigèrent vers le nord de l'Europe. Elles tiennent une place notable dans les lois où se peignent les coutumes des Germains ; elles furent aussi pratiquées par les Slaves ; il y a tout lieu de croire qu'elles le furent encore

< Manou, VIII, 444-115.

3 Le Yâjnavaîkya, publié, avec traduction allemande, par Stenzler, Berl. 1849. Ce code, dans son livre II, art. 95 à 113, nous éclaire complètement sur le vrai caractère des Divjâm,

3 Législation hindoue, abrégé traduit du Tamil, par Gicé, sous-commissaire de marine. Pondichéry, 1868, p. 70-76.

par les Celtes. En fut-il de même chez les tribus qui s'établirent au midi de l'Europe? Je n'en découvre point de traces chez les Latins : le temps les avait effacées. Mais il s'en trouve chez les Grecs : l'ancienne épreuve du fer rouge figure dans Sophocle ♦.

* l)ans son Antigone (p. 274 et suiv.) les Thébains soupçonnés d'avoir enlevé le corps de Polynice s'écrient : « Nous sommes prêts à manier le fer brûlant et à marcher à travers les flammes pour prouver notre innocence. »

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