‹ Les cent et un Robert-MacaireChapitre 10 sur 22 · RD R E RT- MAC A I RE · texte numérisé non relu

RD R E RT- MAC A I RE

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• (f a n roule pas, mon cheval memançc, Les Irais me dévorent, je > 0-7 i creve de faim Quel es bêle, mon pauvre Bertrand! chano'e/'u / ' tynpoulel-dinde conlre un pur-sanç, ton sabot de 1200 ballesVf

^ jcontre un tilbury, la livrée de misère conlre une pellure de jockei, ([ n i ^ Tne^s^an «éphir en actions . Capital trrnrrois cents millet '• -■'J ■ Wnjj I jfrancstDes promises, àes blaoues alors et à travers, augmente : | iQes dépenses, diminue les bénéfices, lu te ratlrapperas sur ^ 1 ( \ ç

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Paris, chez Auuert, galerie Véro-Dodat.

Tvpp graphie Lacravpe et f!omp., rue Damiette, 2

fôcbert-Jîtacaire et son tailleur.

Un tailleur qui ne gagne que cinquante pour cent sur ses fournitures est un homme ruiné ! c’est là une vérité passée en principe : aussi les tailleurs font-ils tout leur possible pour ne pas se ruiner, et il faut avouer qu’ils ont parfaitement raison.

La corporation des tailleurs, corporation éminemment utile, et morale surtout, a pris, dès sa fondation, une déplorable coutume de travailler à crédit. Jamais de la vie on ne paie un habit avant qu’il ne soit totalement usé, ni un pantalon avant qu’on ne sente de l’air quelque part. Quand ce moment arrive, on songe seulement à régler son compte; il est même des personnes fort bien élevées qui ne paient leur tailleur que tous les dix- sept ans!

Bien plus, lorsqu’un homme, n’ayant que fort peu d’usage, veut offrir de l’argent à son tailleur le jour même où il lui apporte habit, veste et culotte, le susceptible tailleur se regarde comme offensé et refuse toujours pendant quelques secondes; puis il finit cependant par accep-

ter pour ne pas humilier son nouveau client.

La corporation des bottiers entend bien différemment la triture des affaires : il est rare qu’un élégant trouve chaussure à son pied s’il ne paie pas comptant. Le bottier est méfiant en diable, il craint toujours que sa pratique, une fois chaussée, ne lève le pied. Aussi les bottiers n’éprouvenl-ils presque jamais de faillite, et c’est ce qui fait qu’ils se contentent défaire payer leur marchandise deux fois ce qu’elle vaut, tandis que les infortunés tailleurs sont forcés de quadrupler le prix de leur drap et de leur coutil.

Aussi, lorsqu’un tailleur va toucher de l’argent chez un client qui lui paie bien exactement son propre mémoire, y compris le mémoire de trois autres clients qui se font habiller gratis, le tailleur, s’il était poli , devrait lui dire :

— Ah ! Monsieur, je suis bien fâché que ce soit sur vous que tombent les quatre mémoires que vous payez avec tant de bonne grâce : aussi , croyez h ma reconnaissance et à la reconnaissance des trois personnes dont voici les noms.

C’est ainsi que nous pratiquons, sans nous en douter, les maximes saintsimoniennes et phalanslériennes; les tailleurs regardent tous les hommes comme des frères, et leur taillent des gilets et des paletots sans s’inquiéter de l’avenir, bien certains que les frères qui ont de l’argent finiront par payer pour les frères qui sont dans la débine.

Bobert-Macaire , adoptant complètement les idées saint-simoniennes et phalanslériennes sous le point de vue des mémoires de tailleur, se fit habiller plusieurs fois des pieds à la tête, en comptant toujours surla générosité de ses frères, de ses bons frères, de ses excellents frères; mais un beau matin, le tailleur, fatigué de fournir toujours une foule d’habits verts et de gilets jaunes sans loucher le moindre sou de Monaco , foula aux pieds toutes les règles de bienséance qui défendent à un tailleur de venir demander de l’argent à un client, et il somma Bobert-Macaire de payer les effets qu’il lui avait souscrits depuis deux ou trois ans.

Aussi, en entrant chez son client, le tailleur, sans aller par quatre chemins , s’écria :

— Monsieur Macaire , je veux de l’argent! il me faut de l'argent! donnez-moi de l’argent!... Si vous ne me soldez pas d’ici à demain les dix-

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Je ne suis pas commerçant, vous n'avez pas prise de corps conlre moi, rues^)^ N meubles sont insaisissables , je n'en ai poinl Faites donc protester mon billel, si vous ^

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sept habits et les trente-quatre pantalons que vous me devez , je fais protester vos billets et je vous fais poursuivre à outrance.

— Ah! Monsieur, que vous m'affligez! s’écria Macaire à son tour; ah!

que vous pouvez vous flatter de m'affliger!... Comment! vous à qui j accordais toute ma confiance depuis trois ans, vous que je me ferais un scrupule de quitter, même pour un simple gilet de fantaisie!... vous que je regardais plutôt comme mon ami que comme mon tailleur, vous venez me demander de l’argent avec un air aussi peu aimable!... dès votre entrée chez moi vous me faites une sortie violente! Ah! Monsieur, que

vous m'affligez!

— Il m'importe peu que je vous afflige, Monsieur... ; je suis fatigué de vous habiller gratis.

— Comment gratis!.... Qu’entendez-vous par cette expression que je pourrais qualifier d’humiliante? Comptez-vous donc pour rien mes billets?

— Vos billets!... vos billets!... vous n'en avez pas payé un seul !

— Qu'est-ce que cela prouve? cela n’ôte rien à ma solvabilité luture. J’ai éprouvé un peu de gêne parce que mes affaires se sont ressenties de la crise politique qui bouleverse en ce moment l'Orient, mais je ne donnerais pas mon avenir pour cinq cent mille francs !

— Je me moque pas mal de votre avenir!... je ne m’occupe que du présent, et présentement je veux de l’argent, ou je vous fais poursuivre.

— Vraiment , mon cher Monsieur, je ne vous reconnais pas ce matin !... vous avez des expressions!... Mais je vous pardonne, car sans doute vous avez bu des liqueurs fortes.. . Prenez garde, rien n’est plus nuisible pour la santé !

— Adieu , Monsieur ! je vous préviens que je vais de ce pas chez mon huissier.

— Attendes donc un instant , mon cher ami.... , causons raisonnablement... ; j’ai un arrangement «à vous proposer. . , un bon arrangement. . . Je ne suis pas commerçant, vous n'avez pas prise de corps contre moi...; mes meubles sont insaisissables. . . , je n’en ai point !... faites donc protester mes billets si vous voulez ; faites des frais si cela vous amuse, vous perdrez tout. Tenez, arrangeons -nous... : j’ai une lettre de change de la maison Bertrand, acceptée par la maison Wormspire; escomptez-moi cette valeur, payez-vous, donnez-moi le surplus, et nous serons quittes.

— Pauvre tailleur!!

Taris, chez Aubfrt, galerie Véro-Dodat.

Typographie Lacrampe elComp., rue Damielle,2.

îüobert-JHacaire agent be remplacements militaires.

À l’époque où la Charte fut inventée et où la censure ne l’était pas encore, il parut une complainte en soixante-douze couplets , sous le titre de la Restauration expliquée aux gens de la campagne , et sur l'air du Maréchal de Saxe, ou, si vous le préférez, sur le rhythme de Bastide et Jausion.

Un des couplets disait :

Français dans l’adolescence ,

N’ayez plus d’affliction :

Le mot de conscription Ne se dira plus en France,

Vous serez présentement Pris par le recrutement.

De la création du recrutement date en France la naissance des établissements où l’on fait la traite publique du remplaçant. Sous le règne de la conscription , renouvelée des Romains, l’industrie du remplacement militaire était languissante, la matière première manquait, ou ce qui restait sur place était si défectueux, qu'il était impossible d’avoir le débouché du produit.

Quand les abeilles impériales furenl mises en fuite par le parfum des lis de la Restauration (phrase empruntée à un poète couronné , en 1814, aux Jeux floraux) , la loi déclara que parmi tous les beaux hommes et tous les citoyens complets il en resterait un certain nombre pour laire l’ornement de la société , et les tombola du recrutement désignèrent, chaque année, les privilégiés du sort qui pouvaient continuera jouir du droit de ne pas marcher au pas.

Parmi ces favoris du destin, il y en eut qui regrettèrent la guérite et les trois sous quotidiens alloués aux fils de Mars; quelques-uns pensèrent que la liberté humaine pouvait bien être de la nature des contre-marques, et que chacun avait le droit de vendre la sienne et de la mettre à 1 enchère.

Ceux qui ne comprenaient pas toute la portée de l’honneur civique que la patrie leur faisait en les appelant à six ans de pain de munition , accueillirent avec plaisir la proposition d’échange faite par ceux qui désiraient porter l’elbeuf de l'état.

Les premières transactions entre les remplaçants et les remplacés se régularisèrent dans les sommités les plus élevées des mansardes où gisaient les bureaux des agents : des affiches humbles, des placards modestes comme ceux des acheteurs de reconnaissances du Mont-de-Piété, indiquèrent, dans l’origine, les lieux administratifs où se traitaient ces négociations. Un racoleur en habit râpé, assis orgueilleusement devant une table boiteuse, rédigeait le contrat; il était d’usage qu’il fredonnât au conscrit belliqueux ce trait d’un couplet de vaudeville alors en vogue :

Et plus d’un maréchal de France Est parti le sac sur le dos.

L’agent de remplacement n’oubliait pas de dire encore que chaque soldat avait son bâton de maréchal dans sa giberne ; il donnait la liste des dignitaires de l’empire qui avaient commencé par battre la caisse et souffler dans un fifre; et quand le remplaçant avait atteint le paroxysme de l’enthousiasme, on lui mettait dans son gousset une montre d’argent de douze francs, on le faisait jurer de ne jamais manquer à l’appel ni au rap-

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pel, on l’engageait à regarder le drapeau de son régiment comme ie clocher de son village, on lui donnait cinquante sous à compte sur le prix de la vente qu’il devait loucher au corps , et l’affaire était consommée.

Bientôt les agences de remplacements militaires suivirent le cours du torrent des exploitations industrielles; le cercle des opérations s’élargit, les bureaux descendirent de la mansarde au premier étage. Robert - Macaire donna à celte haute industrie un lustre qu’elle n’avait jamais eu avant qu’il prît le conscrit français sous sa protection.

Robert-Macaire a deux manières de procéder. Ses commis voyageurs parcourent l’Alsace, la Lorraine, l’Auvergne, la Saintonge, le Béarn, et partout ils posent des placards ainsi conçus: — Avis aux jeunes gens. — On offre 750 francs à tout homme jouissant d’un beau physique et d'une belle constitution; il sera en outre logé, chauffé, blanchi, nourri et transporté.

Les bandes de villageois arrivent, on leur dit que le gouvernement fonde aux environs de Paris , dans l’île Saint-Denis , une colonie de beaux hommes qui n’auront rien à faire que de montrer aux étrangers l’échantillon de ce que chaque département a de mieux. On exige des colons une somme de vingt francs d’enregistrement; le consentement est unanime. On fait partir les enrôlés : on les attache, de peur qu’ils ne s’égarent en roule, et sous prétexte de ne pas exposer leurs membres h une déviation ; on dirige l’Auvergnat sur Valenciennes, le Béarnais sur Vaugirard , l’Alsacien sur Bressuire ou Landernau; on les promène ainsi jusqu’à ce que fatigués, ruinés, affamés, ils regardent comme un bienfait de leur conducteur, d’être autorisés à se faire soldats moyennant un pot-de-vin. Robert- Maeaire les vend 800 francs; il prend 750 francs pour se défrayer des frais de route, et donne le reste au remplaçant .

D’autres fois encore, c’est Bertrand, le fidèle Pilade de Macaire, qui joue le rôle du remplaçant : il a déjà été vendu sous treize noms différents. Il exige 200 francs d’avance, va jusqu’à la barrière, revient chez Macaire, qui, le lendemain, le représente sous un nouveau nom, à un nouveau conscrit auquel il dit:

— Y a marchandise et marchandise. . . Voulez-vous un remplaçant commun, ça ne vous coûtera que 800 francs. Mais je vous en préviens, c’est des filous, des voleurs, ça n’reste pas au régiment, ça se donne de l’air à la première occasion, il faut r’joindre.... Voulez -vous y mettre 1,500 francs, prenez-moi ça ; c’est pas beau, mais c’est bon : ça a des papiers tant qu’on en veut, et ça ne bronche pas du service pendant vos six ans.

[Bertrand à part.) Compte là-dessus, Pékin î

Typographie Lacrampe et Comp.. rue Damiette,

Taris, chez AUBEUT, galerie Véro-Dodal.

Hobert-Jîlacairc plaideur.

La Justice ayant eu un jour à poser pour son portrait, a eu parfaitement raison d’exiger que l’artiste la représentât avec un bandeau sur les yeux, et tenant à la main des balances fort inégales. Il était impossible de mieux exprimer que la Justice rend presque toujours ses jugements à l’aveuglette , et pèse souvent les diverses considérations des plaideurs à l’aide de balances qui sont encore moins justes que celles des épiciers et des marchandes de cerises.

11 faut avouer aussi que messieurs les juges ne manquent pas de prétextes pour valider leurs arrêts; il est tel article du Code civil ayant tout au plus deux lignes de longueur, qui a donné lieu à deux volumes d’interprétalions différentes. A force d’expliquer, d’annoter et de commen-

1er, on peut trouver tout ce que l’on veut dans le premier article venu.

On ferait un curieux ouvrage si l’on rassemblait tous les jugements et tous les arrêts rendus sur le même point de droit. Toutes les Cours royales se contredisent les unes les autres, et quand on arrive à la Cour de cassation , il se trouve que ces juges suprêmes ont rendu euxmêmes deux ou trois arrêts pour, et deux ou trois arrêts contre ! Ce qui n’empêche pas que chacune de ces cinquante-sept décisions ne soit rendue au nom du Roi, qui ne s’en doute guère, et au nom de la Justice , qui ne s’en doute pas davantage.

On a donc bien raison de s’écrier : C’est une belle chose que la Justice.... quand elle est juste!.... Par exemple, la Justice a un bien grand désagrément, même quand elle est juste : c’est de coûter horriblement cher. Le moindre procès , le plus petit proçaillon en première instance revient à huit ou neuf cents francs de frais , et si l’on veut se procurer la douceur de l'arrêt de Cour royale, il faut y mettre quinze ou dix-huit cents francs. C'est à prendre ou à laisser, la Justice ne se laisse pas marchander; on offrirait un liard de moins qu’on n’obtiendrait pas son arrêt.

Robert -Macaire eut un jour un procès, et notre audacieux personnage, tout en perdant sa cause, sut s’arranger de manière à ce que son antagoniste ne toucha pas un sou. La pauvre dame Justice ayant toujours les yeux voilés par le bandeau de rigueur, ne s'aperçut pas le moins du monde du sot rôle qu’on lui faisait jouer dans toute cette affaire. Voici le fait :

Macaire, par une de ces opérations commerciales qu’il affectionnait assez, s’était fait avancer la somme de mille francs sur sa seule signature, par un monsieur affligé du nom de Dindonneau. Lorsque arriva le jour de l’échéance du billet en question, Macaire ne paya nullement, et comme ledit Macaire n’était pas commerçant , Dindonneau assigna son débiteur devant le tribunal civil; mais en attendant, il fit saisir et mettre en fourrière le cheval et le cabriolet de Robert-Macaire ; car c’étaient là les seuls meubles que notre industriel avait eu l’imprudence de posséder sous son propre nom. Or, après trois mois d’assignations, de contestations, de discussions, de protestations et de significations, voici quel fut le résultat de ce procès :

La Cour, après tous les considérants et les attendu que d’usage , termina son arrêt par la phrase suivante :

« La Cour ordonne que le cheval et le cabriolet de Robert-Macaire seront vendus au profit du sieur Dindonneau jusqu’à concurrence de la somme de mille francs, montant de sa créance;

«Faisant droit à la requête du sieur Bertrand, ordonne que les frais

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Ordonne, que la Somme do 700 f. due ajfcrtrand peur 1er team de fourna,

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de fourrière du cheval et du cabriolet, liquidés a la somme de sept cenls francs, seront prélevés ainsi que le procès. »

Conséquence et morale. — La vente produit sept cents francs , Bertrand les reçoit ; M. Dindonneau perd ses mille francs, et ajoute encore cent écus pour les frais judiciaires.

M. Dindonneau perd encore tout le temps passé à chercher un avocat , à lui expliquer son affaire ; tout le temps passé à attendre un jugement remis de huitaine en huitaine ; et enfin toute confiance en la justice des hommes.

Huit jours après cette affaire, M. Macaire, qui s’était fait restituer par son ami Bertrand les sept cents francs versés entre ses mains , rachetait avec cette somme le cabriolet qui avait été adjugé à un deuxième compère, qui n’était autre que le baron de Wormspire, et le tour était complètement terminé. Du reste, comme dans tous les tours qui se font en société, il n’avait même pas manqué à ce petit divertissement judiciaire la collaboration du compère de bonne foi, du compère qui n’y voit que du feu , ou plutôt qui n’y avait rien vu du tout, grâce au bandeau allégorique et réel qui couvrait ses yeux lorsqu’il rendait son arrêt en magistrat irréprochable, mais peu éclairé.

Aussi Macaire avait-il bien raison de dire à son ami intime :

— Bertrand! mon cher ami Bertrand! après la gendarmerie, il n’est rien de moins difficile à mettre dedans que la Justice.

— C’est qu aussi tu es si fort sur la jurisprudence ! exclama Bertrand ; je ne connais pas d’avocat qui puisse lutter avec toi.

— Parbleu ! je le crois bien. Les avocats sont des ignorants; ils se donnent beaucoup de mal pour étudier les us et coutumes du Droit romain , tandis que moi j'ai étudié spécialement les ruses et coutumes du Droit français.

Ah, Macaire! tu étais né pour être procureur sous l’ancien régime.

— Fi donc , mon cher !... j’aime bien mieux être .... ce que je suis.

— Je n’ai pas voulu t'humilier, ô Macaire !

— Je l’espère, mon ami!... Mais brisons là! et fais-moi le plaisir d aller porter ma carte de visite à M. Dindonneau et à M. le président qui a rendu notre arrêt !... ce n’est pas le tout que d etre voleur, il faut encore être honnête .

Paris, chez AUBERT, galerie Véro-Dodat.

Typographie Lacrampe et Uomp., rue Damiette, 2.

Ilobcrt-illacaicc arrangeur d’affaires.

Nous avons déjà fait remarquer combien la langue française avait gagné , depuis quelque temps , en richesse , en concision et en élégance. Outre le grand nombre de mots totalement nouveaux qui se sont créés depuis l’invention des actionnaires et des sociétés en commandite , il est d’autres mots qui ont changé d’acception , qui suffisent pour exprimer une foule de choses. Le mot qui est devenu le plus promptement national est celui de floueur\ et il ne pouvait en arriver autrement, car ce mot s’appliquait à tant de personnages qu’il devenait d’un emploi journalier, et qu’il devait forcément passer de suite dans le langage usuel. Floueur a remplacé fort agréablement cet ignoble mot de voleur qui écorchait la bouche, et qui ravalait le faiseur d’affaires au rang de ces industriels de

bas étage qui enfoncent les portes, qui crochettent les serrures et qui dévalisent les armoires. Fi donc ! Tandis que floueur est un mot charmant , agréable à la bouche, et indiquant un homme de bon ton, de bonnes manières, portant des gants jaunes, un lorgnon en écaille, et ayant beaucoup de bonheur en affaires.

Il est encore une opération commerciale qui a beaucoup gagné à la révolution qui s’est opérée dans la langue française. Jadis, quand un négociant prenait la fuite en laissant un déficit dans sa caisse , on disait que cet homme était un banqueroutier. Ne trouvez-vous pas que ce mot de banqueroute a quelque chose de désagréable, je dirai même d’infamant? Tel est aussi l’avis des industriels de notre époque; depuis plusieurs années il n’y a plus une seule banqueroute, on ne connaît plus que des faillites; ce qui est bien différent! je ne dis pas pour les créanciers, mais pour l’honneur du personnage mis en faillite.

Par exemple, de même qu’il y a fagot et fagot, il y a aussi faillite et faillite. Nous sommes bien loin de mettre sur la même ligne le pauvre diable de commerçant qui a travaillé pendant longtemps avec honneur et probité pour s’amasser une petite fortune , puis qui , se trouvant tout à coup ruiné par des désastres imprévus, se voit forcé de déposer son bilan ; nous sommes bien loin , disons-nous, de mettre cet homme, plus malheureux que coupable, sur la même ligne que l’industriel qui n’est entré dans les affaires que pour en sortir à l’aide d’une faillite lucrative.

De nos jours, un commerçant qui sait tenir ses livres en partie trèsdouble peut se retirer honnêtement des affaires en donnant quinze pour cent à ses créanciers, et en gardant pour lui les quatre-vingt -cinq autres pour cent. Par exemple, cette tenue de livres exige une certaine habileté, car sans cela on pourrait s’attirer de petits désagréments judiciaires, à moins qu’on ne prouvât que les légères erreurs dans les chiffres proviennent de l’émotion. L’industriel peut alléguer que de tout temps la peur fait voir les objets doubles, et que c’est la frayeur qu’il avait de se voir mettre prochainement en faillite qui , dans certaines circonstances , lui a fait placer un 2 pour un 4. Sa grande frayeur lui faisait croire qu’il écrivait véritablement le chiffre 4. Ici, contrairement au proverbe, l’erreur est un conte.

Robert-Macaire , dans sa carrière commerciale , avait surtout fait une profonde étude de l’art de tenir les livres en partie très-double, et rien ne lui faisait plus de mal que de voir un pauvre diable s’efforçant d’éteindre ses dettes en travaillant comme un cheval et en mangeant comme une fourmi. Aussi, rencontrant un jour un commerçant nouvellement mis en faillite, et qu’il avait contribué pour sa part à ruiner en lui faisant

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accepter du papier de la maison Macaire , Wormspire et Comp., Macaire l’accosta pour lui donner de bons conseils, c’est-à-dire, entendons-nous, de bons conseils macairiens.

— Eh bien ! mon bon monsieur Cabochard , vous voilà donc en faillite ! Diable , diable ! c’est bien fâcheux !

— Mais, monsieur Macaire, si je suis en faillite, c’est un peu de votre faute! les effets que vous m’aviez remis ont tous été protestés, et j’ai eu les frais à rembourser.

— Ah! mon cher, ne me parlez pas de cela; l’idée seule que j’ai pu contribuer à votre faillite me cause un mal!... Ah! que cela me fait de mal!... Mais vous avez beau être dans le malheur, je n'en suis pas moins votre ami...; et quoique vous n’ayez plus le sou, je continue à vouloir votre bien... ; je vous offre un excellent moyen de liquider promptement vos affaires.

— Serait-il vrai?... Apprenez -moi bien vite ce moyen.

— Le voici, mon cher Cabochard!... Vous êtes bien bon de vous échiner à payer vos dettes!... éteignez-les donc tout d’un coup.

— Vraiment !... Comment cela?

— Parbleu! apportez-moi vos livres, je les arrangerai... ; c’est ma spécialité!... Nous ferons un petit passif, un gros actif; nous assemblerons vos créanciers, nous offrirons cinq pour cent..., payables dans dix ans...; pendant dix ans vous ne donnerez rien... ; dans dix ans vous recommencerez...; les créanciers seront morts, les dettes oubliées, et tout sera

— Bah! Est-ce que c’est comme ça que l’on arrange ses affaires

maintenant ?

— Pas autrement , mon cher Cabochard !... Je vous croyais moins j eune que cette demande naïve ne semblerait l’indiquer... Avez-vous été vacciné?

— Cinq pour cent !... cela me paraît bien peu !

— Comment donc!... mais c’est beaucoup au contraire... J’ai arrangé

dix affaires dans lesquelles les créanciers ont accepté trois pour cent

payables par douzième , pendant douze ans !

— Eh bien! venez demain matin chez moi, je vous montrerai mes livres..., vous verrez s’il y a moyen d'arranger tout cela.

— Il y a toujours moyen, mon cher Cabochard... Je vous montrerai mon système..., et, franchement, vous avez besoin de mes leçons... Vous étiez trop simple pour savoir bien tenir vos livres en partie double!

dit!

Paris, chez AUBERT, galerie Véro-Dodat.

Typographie Laciumpe et Comp., rue Damiette, 2 .

ïiobcrt-Jïtacaire débiteur.

C’est Robert-Macaire qui le premier a dit à un ami : Mon cher, je te dois cent francs, donne-m’en soixante-quinze, je ne l’en devrai plus que vingt-cinq.

C’est du Barême r>ectifié.

Robert-Macaire a pour principe qu’il faut harceler un créancier pour qu’il ne vous harcèle pas; aussi, dès qu’il suppose les portiers sortis de leur soupente , Macaire se met en route et fait une visite matinale à tous ceux avec lesquels il a quelque reliquat de compte. Si un créancier tarde à s’éveiller, Macaire murmure, et sonne à rompre la sonnette.

Si le créancier ouvre sa porte, Macaire s’écrie de manière à être entendu de ceux qui circulent dans les escaliers: — C’est fort heureux , je

croyais que vous habitiez une citadelle. Alors il baisse la voix, et fait comprendre au créancier qu’il est du devoir d'un débiteur de bonne compagnie de rendre de fréquentes visites à celui à qui il a des comptes à rendre.

Le débiteur doit avoir une existence de verre, ajoute Macaire; aucun de ses actes ne doit être caché , aucune de ses pensées ne peut être mise sous le store. Le créancier a le droit de demander compte de toutes les minutes du temps de son débiteur, et il a le contrôle sur tous ses rêves et projets plus ou moins creux.

— Mais, monsieur Macaire, il y a des heures auxquelles on ne fait pas de visite, h moins d’être un créancier, et votre arrivée chez moi au petit jour, votre insistance à me voir, peuvent donner lieu à de mauvais propos.

— Cela ne me regarde pas, Monsieur; moi je ne connais et ne reconnais qu’une chose, c'est ma dette envers vous, et je ne laisserai échapper aucune occasion de vous dire que je me la rappelle ; ajoutez que ce moyen a le double avantage de vous la rappeler à vous-même.

— J’aimerais mieux l’oublier que de me voir poursuivi par celui que j’ai le droit de poursuivre.

— On ne poursuit que ceux qui fuient, Monsieur, dit Robert-Macaire, et vous ne me poursuivrez jamais, en ce sens que je ne me dérobe nullement. Je ne vous paie pas, c’est vrai; mais je fais acte de présence; je vous prémunis contre les inquiétudes d’une indisposition , d’un départ , ou d’une mort subite qui tuerait votre créance.

Le créancier de Robert-Macaire se trouve dans la nécessité de prendre une citadine toutes les fois qu’il sort, pour éviter d’être vu de son débiteur; peut-être même demandera-t-il au préfet de police deux gendarmes, pour jouir, sur le bitume, du droit de libre circulation.

Un jour, un huissier s'est présenté chez M. Macaire pour opérer l’enlèvement d’un mobilier depuis longtemps protégé par les bandelettes légales du scellé. — Ah, Monsieur ! s'écrie le saisi au moment où l’homme de la justice met la main sur un vieux fauteuil à oreilles, savez-vous quelle profanation vous allez commettre? vendez tout, foulez du poids de ces vils meubles le pavé du Châtelet ; mais grâce, grâce pour le fauteuil : c’est celui dans lequel est mort le grand Molière.

J’ai refusé six mille francs de ce fauteuil, Messieurs!... les sociétaires de la Comédie-Française me le demandent tous les jours pour ce prix; touchés de ma passion pour ce meuble, ils m’ont accordé mes entrées, et m’ont laissé ce siège historique, qu’un crieur va mettre à prix à douze ou treize francs! Huissier, mon bon ami , veuillez faire porter ce siège h

- -Monsieur, cela ne peut pas se passer comme ca !.

. .Vous avez l'infamie cfe me faire demande 'argent que je vous dois . . . .Vous me mettez dans .obligation d'avouer que je ne puis pas vous paye.

Vous m' humiliez . ,

/'.‘Voué nMj'tw} !i.i,viù\tu ! 1 ! /

Srnp.- 1/ y al ■ Perv-efatlal.

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messieurs de la Comédie-Française, dites-leur ma position... O Molière! pardonne! ce que je fais, c’est pour te sauv.er de la honte et du vandalisme !

L’huissier, bon enfant, consent à suspendre la vente: il emporte en garantie le fauteuil de l’illustre défunt. Macaire, les scellés enlevés, opère à l’ombre de la nuit le déménagement des meubles, et , le lendemain , le tapissier apprend que Molière est mort sur une chaise, et que M. Macaire lui-même a confectionné le fauteuil, qu’il a bourré de vieux chiffons. L’huissier donne le meuble à son premier clerc.

Après cet épisode, Robert-Macaire descend de la mansarde au rezde-chaussée. Un garçon de recette se présente, à une fin de mois, pour toucher une facture. M. Macaire, après avoir reconnu le compte, montre du doigt une porte sur laquelle est écrit : Caisse, et dit au porteur de la facture de passer. Le garçon de recette se trouve dans la rue, se retourne, et lit cette inscription : Le public est prévenu que la caisse est ouverte tous les 13 du mois. Le débiteur crie, frappe; le portier accourt, s’emporte contre le tapageur, et lui fait remarquer qu’il ne peut exiger d argent qu’à l'époque désignée par l’écusson.

Le lendemain, M. Macaire se rend chez le marchand qui lui a fait présenter sa facture; le débiteur s’est muni de deux fleurets démouchetés , il a le feutre sur l’oreille, et ses bottes déchirées, relevées en patins, sont le symbole de son peu d’attachement aux choses d'ici-bas.

— Monsieur, dit Macaire au marchand, cela ne peut pas se passer comme ça; vous avez l’infamie de me faire demander l’argent que je vous dois, vous me mettez dans l’obligation d'avouer que je ne puis pas vous payer ; vous m’humiliez ! Vous me rendrez raison , Monsieur ! !

Le marchand, qui sait compter et qui, au premier aperçu, détaille les frais d’un duel avec toutes les péripéties de la réconciliation , trouve qu'il aura encore du boni à donner à son débiteur l’argent de sa dette.

— Mais, monsieur Macaire, dit le marchand, je ne comprends pas cette sortie de votre part. Je ne vous ai rien fait demander ; vous ne me devez rien : ne vous rappelez -vous pas le paiement intégral fait par vous il y a quelques jours ?

— C'est vrai! Vous êtes un honnête homme; mais comme votre

garçon a été fort malhonnête, il faut le chasser; à moins que vous ne me donniez vingt-cinq francs de dommages et intérêts pour mon déplacement et la location de ces armes offensives. J’y perds, ma parole d’honneur ! j’y suis du mien pour soixante-quinze centimes.

Chez Aubert, galerie Véro-Dodat.

Typographie Lacrampe et Comp., rue Damiette, 2.

Kobcrt-Jttacairc commis oojmgcur.

Il y a quelques années, on rencontrait encore dans les rues de Paris un vieillard à Ja voix grêle, qui, depuis vingt ans, s’en allait répétant le même refrain ; il disait :

«Je donne pour deux sous un almanach chantant, un alphabet, un cure-dent, un passe-lacet , un étui , une aune de ruban , et quatre numéros à la loterie de Paris. »

Et il ajoutait :

« 11 est impossible qu’il n’y ait pas dans tout cela au moins un objet qui convienne à l’acheteur, et cet objet vaut seul les deux sous. »

Ce vieillard avait été dans sa jeunesse commis voyageur ; il avait agi suivant celte maxime , qu’un marchand a toujours dans son magasin

quelque chose qui doit convenir à qui que ce soit. Ce sont ces principes que Robert-Macaire a mis en pratique quand il s’est dit: — Et moi aussi je serai commis voyageur! Il s’est alors promis de ne jamais pénétrer chez un client sans le contraindre à une emplette. Yoyez-le au moment où il se présente chez un petit bourgeois : d’abord il lui a proposé un modique abonnement à la plus économique des publications.

— Comment diable , monsieur Dumont! un homme comme vous doit avoir les Connaissances utiles!... il faut que je vous abonne.

— Non, non, c'est inutile; je n’en veux pas.

— Vous avez bien raison! mais je vous vendrai une bonne pièce de bordeaux.

— Non, non; c’est un vin trop froid, je ne l’aime pas.

— Vous avez, ma foi, bien raison! n’en parlons plus; je vous inscris seulement pour les Connaissances utiles et pour une pièce de bordeaux.

— Non , monsieur Macaire, non.

— C’est bon ! mon Dieu , c’est bon ! vous me paierez ça quand vous voudrez... J’enverrai demain la quittance.

En voyage, en arrivant h l’hôtel, le premier soin de Robert-Macaire est de prier l’aubergiste de lui donner de l’or contre l’argent dont il est porteur; il solde le change : quand il part, il a une excuse pour ne pas payer sa dépense : — Mon cher ami, dit-il à l’hôte, je vous paierai h un second voyage , je n’ai que de l'or sur moi. Inutile de dire que Macaire ne fait jamais de second voyage.

Quand il passe à Reaune, à Nuits ou à Aï, il se présente chez les premiers vignerons de la ville et leur fait une commande pour dix ou douze des premières maisons bourgeoises de Paris, qui paieront le vin à son arrivée. Le propriétaire , qui connaît la solvabilité des maisons, solde d’avance la commission au commis voyageur. L’expédition est faite, et quelques jours après, l’expéditeur apprend par lettres qu’aucun des consommateurs parisiens n’a demandé de vin. M. Macaire a déjà pris les devants sur les lettres, et il place dans des départements voisins, des sangsues, de l’elbeuf ou des dictionnaires Napoléon Landais.

A table d’hôte, Robert-Macaire découpe; il raconte qu’il y a un mal endémique sur la volaille, et qu’il y a du danger à toucher aux ailes de poulet. Nouveau Relzunce, il ne craint pas la contagion, et il se condamne, par philanthropie et dans l’intérêt de la science, à consommer les parties qu’il n’oserait offrir aux convives. Au dessert, Robert-Macaire donne un échantillon des arts d’agrément dans lesquels il excelle : il imite avec la bouche le bruit de la scie et le jet des fusées volantes ; il fait aussi le ventriloque, et avale des couteaux. Quand l’assemblée est

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bien animée, il sg jette dans Igs gageures; s il fait beau temps, il pane dix foulards contre un qu il pleuvra le lendemain ; seulement, pour rendre la chance h peu près égale, il désire qu’en cas de perte de sa part , le gagnant lui accorde deux francs par foulard gagné; c est peu de chose comparativement à la valeur de la marchandise. Robert-Macaire, en peidant , gagne encore un franc cinq centimes par foulard; ils lui reviennent h dix-neuf sous en fabrique; il a trouvé la manière de donner au colon l’effigie de la soie.

Robert-Macaire fait sa tournée en cabriolet : s'il rencontre un voyageur embarrassé de sa personne et de son paquet, le galant commis voyageur lui offre une place, et à l’auberge il le laisse solder la nourriture de son cheval et du domestique; s’il est en poste, il a soin de dormir aux relais, et il se repose sur son compagnon de voyage des petits détails du péage. Quelquefois il lui est arrivé d’oublier en route son Pilade et d emportei sa valise, en se réservant pour excuse le mors-aux-dents de son cheval.

Dans les rencontres avec des collègues, si Robert-Macaire partage leur chambre, la nuit il est frappé de somnambulisme, il se lève et va droit à la poche ou au secrétaire où les commis voyageurs ont déposé leur carnet de commission ; le somnambule prend note des commandes.

S il est surpris, il rit de son quiproquo de noctambule; si les dormeurs ne s’éveillent pas, la commande passe dans une maison rivale qui expédie à meilleur compte.

Robert-Macaire a fondé une caisse de secours pour les commis voyageurs dont les échantillons seraient pillés dans les excursions départementales. Cette institution a été appuyée par l’enthousiasme de toute l’industrie nomade; on a vote a 1 inventeur des remerciements qu d a modestement rejetés, et une médaille d’or qu’il a mise dans sa poche.

Par une coïncidence bien singulière, on a remarqué ;que depuis cette institution, le fondateur de l’entreprise a été dépouillé plusieurs fois de son bagage, et même de ses vêtements les plus nécessaires. — Si on ne connaissait pas ma moralité, disait-il à une assemblée générale, on pourrait m’accuser de m’être dévalisé moi-même... Heureusement, ajoutait-il, ma probité commerciale est h l’abri de pareilles inculpations ; les brigands m’en veulent, voilà tout. Mais, dans l’intérêt commun, je crois devoir renoncer aux voyages ; je ruinerais l’entreprise : j’aime mieux qu’elle me nourrisse à ne rien faire. Quand je ne serai pas sur la grande route, il n’y aura plus de voleurs.

La demande du commis voyageur a été prise en considération. «

Paris, chez AUBEHT, galerie Véro-Doriai

Typographie Lacraîupe et Comp., rue Damiette, 2

ïlobert-fftacaire au mtaurant.

Si Robert-Macaire a eu pour théâtre de ses brillants exploits les routes, les boudoirs , les administrations , les cuisines , les hospices , les prisons, il a conservé le souvenir de quelques épisodes dont les salons du restaurant ont été les échos.

C’est un art qu’on ne saurait trop encourager que l’art de dîner sans argent. Il y a dans la population parisienne bien des écoliers en cette matière, qui échouent devant le récif de la carte à payer.

À l’heure où les flots d’affamés roulent autour des tables des restaurants, il y a plus d’un appétit condamné au rôle passif de spectateur; bien des praticiens demandent conseil à leur bourse avant de prendre place au banquet; d’autres, plus avancés en logique et en économie so-

ciale, se disent : — Ii faut que l'homme mange ; or, on mange dans un établissement : donc l’homme, quel qu’il soit, a le droit d’entrer dans l’établissement; en prolongeant le raisonnement, ils appellent le garçon, commandent un menu plus ou moins délicat, et cherchent à noyer dans le flacon de champagne la pensée du moment où le commissaire de police viendra régler leur compte et rétorquer leur argument sur les droits de l’homme à jeun.

Robert-Macaire s’est promis un jour à lui-même de ne jamais laisser passer l’heure du dîner sans payer sa dette d’appétit, sauf h ne pas payer sa carte.

Quand il a fini ses affaires, il aime à se reposer devant une table et un ami ; quand l’ami ne paie pas, personne ne paie. C’est ce que Macaire eut bien de la difficulté à faire comprendre, un jour, à un garçon de restaurant.

— Monsieur, dit le garçon en présentant la carte à M. Macaire, qui se levait et prenait sa canne , Monsieur, voici la carte.

— Que veux-tu que j’en fasse, imbécile?

— Monsieur, je veux que vous ou votre ami la payiez.

— Mon ami ne paie pas, mon cher! et quand mon ami ne paie pas, personne ne paie. Dis cela à ton bourgeois, il te comprendra, et tu viendras me faire tes excuses.

Le garçon court au comptoir et rapporte textuellement les paroles de M. Macaire à son maître. Celui-ci se présente pour avoir l’explication de l’énigme : M. Macaire est parti par la fenêtre, et Bertrand, qui a l’habitude de le suivre, a fait comme lui.

Une autre fois, on apporte à M. Macaire la carte à payer : elle s’élève à quinze francs. — Garçon, dit-il, allez dire au comptoir qu’on vous donne cinq francs, et qu’on mette vingt francs sur mon compte.

— Mais, Monsieur...

— Je veux vous donner...., c’est-à-dire je veux qu’on vous donne cinq francs ; j’en ai peut-être le droit !

— Mais, Monsieur, on ne vous connaît pas!

— On n’a pas besoin de me connaître pour te donner cinq francs.... ; il suffit qu’on te connaisse, puisque c’est à loi qu’il faut qu’on les donne. Le garçon sort , ébloui par ce raisonnement sans réplique.

Dans une autre circonstance, notre héros avait fait un copieux dîner, toujours avec Bertrand; le moment approchait où la fatale addition allait se présenter, quand Macaire poussa un cri d’horreur et rejeta avec indignation un pot de crème à la vanille qu’il dégustait : — Garçon ! garçon ! . . . .

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— Monsieur a demandé la carie?... La carte de Monsieur...

— Il est bien question de carte! s’écrie l’amphitryon... Appelez le chef de l’établissement.

Le chef de l'établissement se présente chapeau bas.

— Mandez votre cuisinier, votre chef d’office..., votre demoiselle de comptoir... Savez-vous, Monsieur, ce que j’ai trouvé dans ma crème?

— Peut-être un zeste de citron , un pépin de limon ?

— Non , Monsieur ; j’ai trouvé dedans , deux dents !...

— Deux dents!

— Dedans!.... deux dents énormes, deux canines! c’est une abomination!... Voyez, voici les preuves du délit. Macaire jette sur la table deux dents monstres.

— Taisez-vous, Monsieur; de grâce, taisez-vous !

— Mais j’ai manqué de m’étrangler, Monsieur, et mon ami Bertrand pouvait se perforer le larynx et perdre son instrument vocal !

— Qu’est-ce qu’il chante là? se dit à part Bertrand, qui ne comprend pas l’effet de scène.

— 11 faut que je sache à qui appartiennent ces dents, continue Macaire; il ne faut pas exposer les consommateurs... Si ce projectile est tombé des lèvres de voire demoiselle de comptoir, c’est moins répugnant , mais

c’est toujours dangereux Vous allez peut-être aussi les coter sur la

carte...., les ajouter à mon addition !

— Mais, Monsieur, qui vous parle d’addition , de carte?... Je ne vous

demande qu’une chose, c’est d’oublier que vous êtes venu aujourd’hui chez moi N’insistez pas pour payer, vous me feriez de la peine.

— Je consens à ne pas vous chagriner.

Macaire et son ami sortent , et sont reconduits jusqu’à la porte par le restaurateur.

— Macaire, dit Bertrand quand ils ont fait quelques pas... , demain je t’invite à dîner chez ce brave homme ; au dessert , je jetterai mon foulard dans un fromage à la crème.

Le lendemain, le garçon surveilla les deux amis de très-près, et la carte arriva brusquement.

— Mon Dieu !... dit Macaire, par le plus grand de tous les hasards , mon ami et moi nous n’avons pas pris d’argent ce matin!.... Comme vous n’avez pas l’honneur de nous connaître, je vous prie d’accepter, en garantie de six francs vingt-cinq centimes que nous vous devons, ces dix actions industrielles , ou bien le chapeau de mon ami —

— J’aime encore mieux le chapeau de votre ami

Paris, chez Aubert, galerie V éro-Dodat.

Typographie Lacrampe et Comp., rue Damiette, 2.

Ïtobert-Jttacaire afficheur.

— Chaud! chaud, Bertrand ! faut poussera la vente de la marchandise; faut battre la grosse caisse, faire la parade, attirer l’attention du jobard. Chaud! chaud! attaquons-nous dans les journaux, écrivons-nous, répondons-nous, répliquons-nous, injurions-nous, et surtout affichonsnous !...

— Tu crois que le public n’a pas la clef de ces frimes-là?

— Laisse donc! c’est comme nos serrures, tout le monde en a la clef, excepté le public.

— Macaire, n’allons pas mettre de nouveau ce chapitre-là sur le tapis, c’est-à-dire sur le mur. Nous avons d’autres lièvres à fouetter et d’autres chats à courir.

— Injurions notre industrie en général, et respectons-nous dans nos honorables spécialités.

— Il faut que le flâneur dise : Dieu ! que ces deux amis-là sont bien faits pour se haïr! A propos, Macaire, as-tu rempli toutes les formalités légales pour m’insulter par la voie de la presse? es-tu timbré?

— Non, ma foi... Tu crois que c’est nécessaire d’être timbré?

— A six centimes, mon cher. Quand tu as payé tes six centimes par feuille au Timbre royal, qui demeure rue de la Paix, en face les pompiers, tu as le droit de jeter feu et flamme contre ceux que tu n’idolâtres pas, et le sergent de ville n’a rien à dire.

— Il y a un moyen d’économiser l’impôt : déchire la corne de l’affiche, je te dis, écorne ton affiche, on croira qu’un ennemi du gouvernement a arraché le blason du fisc, et nous aurons conquis le droit de nous écorner à notre aise à l’abri de cette ruse lumineuse.

— Dis donc, Macaire, il me vient une idée d’en-haut. J’ai envie de faire écrire au charbon , sur tous les murs de la banlieue, ton nom patronimique escorté d’une atroce épithète... Hein! qu’en penses-tu?

— Ça popularise; un nom , quel qu’il soit, n'est jamais trop prononcé ; on oublie l’épithète; l’épithète passe, Bertrand, et le nom reste.

— Eh bien ! alors, j’écrirai nos noms ensemble, assaisonnés de deux ou trois adjectifs un peu salpêtrés. Je te décorerai de la qualification de / Joueur .

— Dis aussi que tu as porté le dolman des hussards rouges de Toulon.

— Je rappellerai que c’est toi qui as fait les premières expériences sur les nouvelles malles-postes pénitentiaires, renouvelées des paniers à salade de la belle Amérique. Je dirai que lu es un homme à pendre.

— Tu peux même ajouter que j’ai été pendu , et que mon poids a cassé le licou ; ça jettera du merveilleux sur mon existence. Moi , je riposterai par une affiche monstre sur laquelle on lira en caractères géants :

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