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monsieur le procureur du roi , tu le pries de m’attaquer en diffamation à son compte. Il te répond qu'il ne fait pas de pareilles affaires. Alors, tu demandes la faveur de m’attaquer, toujours en diffamation, à ton propre compte ; on te fait déposer vingt-deux livres dix sous comme arrhes des frais de Thémis, et huit jours après, par la bouche de ton avocat , à qui tu promets treize francs d’honoraires, lu me demandes soixante-quinze mille francs de dommages-intérêts. A ce moment , je me lève, et je prends des conclusions tendant à ce qu’on t’exporte à Charenton , attendu que mon placard n’est injurieux que pour moi-même. Je le donne à lire aux magistrats, et je leur fais remarquer qu’il y a amphibologie dans la rédaction; ces mots : cet illustre imposteur ne mérite aucune croyance , se rapportant à Macaire et non à Bertrand; je prouve même qu’ils ne sont applicables qu’à moi Macaire, parle témoignage du pronom démonstratif ces . Si j’avais voulu parler des bllllllagues de M. Bertrand , j’aurais appelé à l’aide de ma phrase le pronom possessif, et j’aurais dit : Si vous ajoutez foi à ses , et non à ces paroles. Cela change furieusement la question grammaticale et judiciaire.
Le président pourra me demander pourquoi je me plais à faire des placards contre moi-même ; ceci ne regarde pas le tribunal , c’est mon affaire.... Alors tu tombes dans mes bras, tu pleures, je mêle mes larmes aux tiennes, et la Gazette des Tribunaux rend compte de cette scène touchante ; elle donne l’adresse de tes magasins, et la pratique abonde.
— Eh bien! moi, Macaire, j’ai perfectionné ton idée. Je vais afficher une pièce de poésie qui sera une épigramme ou un compliment, au choix de l’amateur. La voici :
Vive, vive à jamais la boutique Bertrand!
Le comptoir de Macaire est un type bicoque :
Désertez désormais un magasin truand ,
Un immoral repaire où la beauté suffoque.
Tu m’attaques à ton tour devant les tribunaux : je fais remarquer aux juges qu’il y a une seconde manière de lire mes alexandrins, c'est de les couper en deux ; ainsi :
Vive, vive à jamais Le comptoir de Macaire!
Désertez désormais Un immoral repaire :
La boutique Bertrand Est un type bicoque, Un magasin truand Ou la beauté suffoque.
Bravo!... bravo!... Bertrand!... Pilade est digne d’Oreste. Va m’acheter deux onces de tabac. Je n’ai pas de monnaie. M. A.
Paris, chez Aubert, galerie Véro-Dodat.
Typographie Lacrampe et Comp., rue Damiette, 2.
Ütobert-JHacaire négociant.
Hé bien! monsieur Macaire, vous reprenez donc vos opérations?
— Oui, j’ai mon concordat. Parbleu! mes créanciers ne se plaindront
pas ; je leur abandonne :
En traites sur la maison Bertrand, Wormspire etComp. . un million.
En une créance sur le gouvernement des îles Sandwich. . un million.
En bons d’Espagne un million.
La dot de ma femme en actions sur le papier, les tiges de bottes, les parapluies, les cuisines roulantes et autres banques industrielles un million.
Total : quatre millions ; et je n’en dois que trois ! On ne dira pas que je fais perdre un sou !
— Mais ces creances me semblent difficiles à recouvrer. Croyez -vous qu’on les fera rentrer?
— Oh! pour cela, ça ne me regarde pas. Écoutez donc! c’est l’affaire de mes créanciers, et je ne me mêle pas des affaires des autres.
— Mais, monsieur Macaire, peut-être avez-vous tort, dans les circonstances difficiles où vous vous trouvez, d’avoir équipage et groom?
— Mon cher, j’agis dans un but essentiellement moral! En ce qui regarde le cabriolet, je le conserve dans l’intérêt de mes créanciers. Il y a des faillis qui, à ma place, après l’abandon de l’actif de quatre millions, ne s’occuperaient plus de ceux à qui ils doivent; mais moi , j’ai l’œil sur eux ! je ne veux pas que les plus faibles soient lésés dans leurs intérêts par les plus forts; je me fais le représentant de tous ceux qui veulent bien m’honorer de leur procuration, et je cours après ceux qui conservent encore quelques scrupules. J’en ai dans les treize arrondissements; c’est pour les découvrir que je vais en cabriolet , c’est pour devancer la malveillance et l'intrigue que j'ai un cheval. Quant à mon groom, je ne demanderais pas mieux que de le quitter, mais il ne veut pas se défaire de moi. C’est un orphelin que son père m’a confié au lit de la mort, en me conjurant de lui faire faire son chemin : je lui ai mis le fouet à la main, afin qu’il fît à la fois son chemin et le mien.
Voulez-vous que j’abandonne cet enfant , que je le reporte dans le tour des orphelins, ou bien que je l’expose à devenir clerc d’huissier, ou timbalier au concert Musard? Ce serait de la férocité! Je lui prépare un avenir plus brillant; en attendant, il cire mes bottes; je lui ferai donner le vernis d’une belle éducation domestique. J’espère que celle bonne œuvre pèsera quelques onces dans la balance des bonnes actions humaines dont le Créateur lient compte; seulement, je désire qu’il m’en tienne compte le plus tôt possible. Une bonne occasion se présente : c’est ma rentrée aux affaires et ma prochaine réhabilitation.
— Vous avez l’intention de vous faire réhabiliter, monsieur Macaire?
— Nul doute! je travaille h cela. Si j’avais voulu, j’aurais pu obtenir cette réparation le jour même du concordat ; car, puisqu’il me restait en portefeuille un million, je n’avais que deux millions h trouver pour être au pair de mes dettes; je suis maintenant en bonne roule pour les trouver. Puisque les hasards de la vie vous conduisent ici, je vais vous proposer une affaire qui vous sourira, je pense.
\ ous êtes porté au bilan pour la somme de cinq cent mille francs ?
— Que je vous ai donnée, écus...
— Je ne me rappelle pas... Si vous me l’avez donnée, il est à présumer qu à mon tour je l’ai donnée à d’autres; la preuve, c’est qu’il ne me reste
—Hé bien
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Monsieur Macaire.vons reprenez donc vos opérations 7 Oui arbleu! mes créanciers ne se plaindront pas, je leur abandonne •
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plus un sou... de ce versement. Je disais donc que vous étiez mon créancier pour cinq cent mille francs; vous avez eu en répartition les traites de la maison Bertrand et Wormspire pour pareille somme... Eh bien! je vous les achète dix écus comptant et une demi-grosse d’allumettes inflammables...
— Je demande treize minutes de réflexion.
— Pas une seconde ; c’est à prendre ou à laisser.
— Je prends.
Le créancier signe à Robert-Macaire un pouvoir pour se faire délivrer cinq cent mille francs de traites en dépôt chez le syndic.
M. Macaire remet religieusement es mains du créancier une boîte de carton qu’il a dans les coffres de son cabriolet , plus , dix écus qu’il demande à son groom.
Le lendemain il rachète, pour treize chapeaux de feutre, façon Gibus , la seconde partie des traites Bertrand et Wormspire.
Cinquante caisses de sardines le font rentrer dans la propriété de la créance sur le gouvernement des îles Sandwich.
11 s'est fait restituer le million des bons d’Espagne, comme étant en plus, dans la balance des créances.
Et les Petites Affiches proclament le failli Robert-Macaire réhabilité. Les journaux le remercient au nom de la morale et de ses créanciers , de s'être mis en faillite; l’ex-musique de la loterie, qui maintenant est réduite à donner des aubades aux premiers prix de vertu, vient saluer Robert-Macaire sur l’air de Robin des Rois.
Un négociant écrit à M. Robert-Macaire qu’il sera toujours honoré de lui faire un crédit illimité ; il regrette vivement qu’il soit marié, car il lui offrirait sa fdle par-dessus le marché de son magasin... M. Robert-Macaire ne prend rien le premier mois, le second mois il prend tout, et le négociant enthousiaste tombe à son tour en déconfiture, ou bien il se suicide.
Après onze mois de réhabilitation, Robert-Macaire se trouve couché de nouveau sur la liste des faillis... Les créanciers n’ont aucune inquiétude : à peine se dérangent-ils pour affirmer leurs créances; ils savent que le failli se réhabilitera encore deux ou trois fois. Robert-Macaire ploie sous le vent de la crise commerciale, mais il ne rompt pas....; surtout il ne rompt pas ses relations avec ses fournisseur s.
Dans les moments où Robert-Macaire réfléchit sur l’esprit des langues, il s’écrie : — Quel étrange abus des mots !... faillite hurle avec réhabilitation ! Un criminel supposé se réhabilite ; mais un malheureux se relève !!!...
Paris, chez AUUKRT, galerie Vcro-Dodat.
Typographie Lacii,vmi*e et Conip., rue Damiette, 2.
Ce Hégitne ùotal.
Dans un chapitre précédent, nous avons initié le lecteur aux scènes intimes qui ont eu lieu dans le ménage de Robert-Macaire, quand la naïve et tendre Éloa lui avoua quelle n’était pas fille de son père; que le titre de comte que prenait le faux auteur de ses jours était un conte, et que son immense fortune n’était qu’une immense blague.
Il y eut bien des grincements de dents.
— Madame, dit l’époux encore ému de l’ébranlement causé par le terrible aveu de l’épouse; Madame, quand , dans le commerce, un des associés manque à ses engagements, l’association tombe par le fait même, et, en termes vulgaires, chacun s’en va de son côté.
— Comment, Monsieur, vous me chassez? vous m’expulsez du domicile conjugal ?
— Le toit conjugal n’est pas autre chose qu une boutique. Nous étions associés, nous 11e le sommes plus; voilà tout.
— Mais c’est là du divorce déguisé, Monsieur, et la loi ne le permet
pas.
— Est-ce que la loi permet qu’on vende du jus de bois de teinture pour des vins de Bordeaux? est-ce que la loi permet a un huissier d’envoyer un protêt par un petit clerc faussaire, qui se présente au débiteur comme s’il était le patron? est-ce que la loi permet la vente, sui le boulevart, des billets de spectacle, et la circulation des sous dits de Monnrr»? Fh hîpni jnil*~.v,iiciiieiii nuu» bu,o«c fin vin de bois, nous recevons des protêts, nous achetons des stalles en plein vent, et nous payons nos cigares avec la monnaie de M. le duc de Valentinois ! la loi n'y voit 411c du feu; et je vous suis garant qu’elle ne s’effarouchera pas de la dissolution de notre société conjugale...
— Mais, Monsieur, j’aime à penser que vous me restituerez ma dot !
— Vous avez le droit d’aimer à le penser.
— M. de Wormspire a pu faire une mauvaise plaisanterie en se donnant les gants d’une paternité à laquelle il n’avait nul droit : il a eu tort de conter qu’il était comte, et j’aime à croire que s’il eût parlé des vertus que j’avais, au lieu des châteaux qu’il n’avait pas, le mariage se serait de même accompli.
— Ceci est une question qu’il n’est pas de ma compétence de juger.
— Mais M. de Wormspire vous a versé des capitaux qui avaient cours: j’ai eu en mariage des bijoux qui étaient contrôlés; quand, après les fiançailles, vous avez emporté les couverts du couvert nuptial , vous avez dû voir qu’ils n’étaient ni en maillechor ni en métal d’Alger...; tout cela, Monsieur, constituait une dot... Qu’avez-vous fait de ma dot?... je la veux..., rendez-la-moi , ma dot!!! ou je crie à la garde....
— De quoi! de quoi, votre dot!., est-ce qu’on l’a mangée votre dot? on l’a perdue dans des opérations industrielles.... Et puis, d’ailleurs, est-ce que ça dure toujours, une dot?... je compte bien en user plusieurs. Est-ce qu’une épouse qui se respecte parle jamais de ces choses-là? Mais vous ne savez donc pas ce que c’est qu’une dot? vous auriez dû réfléchir sur ce mot. Une dot , c’est le denier à Dieu que les pères donnent à un être courageux ou hardi , pour le débarrasser du fardeau d’une fille. La dot est la consolation qu’on accorde à l’homme qui fait une mauvaise affaire; c’est l’indemnité qu’on alloue au fermier qui veut bien signer un bail désastreux.
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Au commencement du monde, les demoiselles à marier labouraient la terre et filaient des gilets d’agneau à leurs époux; le placement des filles était facile, parce que la femme était productive, et que finstiiution du mariage était à son berceau : l’homme se laisse endormir par ce qui est neuf.
Mais quand la population s’accrut, quand la femme, se civilisant, vint à se reposer six jours de la semaine et le dimanche, alors elle ne devint plus qu’un ornement mobilier, un décor de salon , un hochet pour la vie privée ; les hommes graves crièrent vive le célibat! et ils ne consentirent plus au mariage qu à la condition qu’on allouerait un boni, une prime d exportation h 1 époux. A partir de ce jour, la demoiselle à marier fut cotée comme l’amidon et le raisiné de Bourgogne , elle passa h l’état de produit commercial; et la société, heureuse de cette intelligente organisation, marche comme cela jusqu a ce qu’elle marche autrement, ou qu’elle ne marche plus du tout.
Cependant les législateurs sont venus en aide à l’épouse : ils ont réglé les privilèges de la dot... ; ils ont dit à la femme qui a tout donné à son mari : Quand il n’y aura plus rien, tu pourras réclamer la séparation de biens. Et c’est là, Éloa, où je vous amène... Je ne vous laisserai pas ignorer | vos droits; vous pouvez demander la séparation de biens; cependant, auparavant, je dois vous prévenir, sur l’honneur, qu’il ne nous reste pas à partager ou à consumer la quatrième fraction d’un demi -décime, ou, si vous l’aimez mieux, un liard.
— Eh bien, Robert ! je ne veux pas me montrer moins généreuse envers vous que vous l’êtes envers moi, en me prévenant de mes privilèges. Je n’en abuserai pas, ô mon époux ! Continuez à administrer notre fortune commune, restez le gérant de ce qui ne nous reste pas. 11 ne sera pas dit qu’ÉIoa , votre fidèle Éloa, votre tendre Éloa, aura demandé une séparation de biens, quand elle sait qu’il n’y a rien à séparer.
Robert! suis-je digne de vous? Désormais, sans vous demander compte de rien, je veux être, par vos soins, nourrie, chauffée, éclairée, coiffée, blanchie, voiturée, égayée, parée, admirée, et plus lard enterrée...
— Éloa!... Éloa!. . il n’est pas possible que lu ne sois pas la fille de M. de Wormspire... Il y a quelque mystère là-dessous!... il n’y a qu’une Wormspire qui puisse agir et parler ainsi... Si jamais je suis père, que je serai fier d’entendre ma fille tenir un pareil langage à son époux !! Viens dans mes bras... ; je remuerai ciel et terre pour trouver une marchande de modes... qui te fasse crédit.
— Tu répondras pour moi?
— Quand tu seras dehors..., je répondrai que tu es sortie... : voilà!
Paris, die/ Aubert, g alerie Vero-Dorlat.
Typographie Lacrajcpe et Comp., rue Damietle,2.
Robevt'JHacaire à l'écarté.
M. Macaire a conservé un long souvenir d’une pénible partie de piquet faite avec le célèbre baron de Wormspire. Ce fut un jour mémorable que celui où ces deux habiles joueurs se trouvèrent en présence ! La fortune et l’adresse ne firent jamais plus d’efforts pour mettre en parfait équilibre les chances du gain. Jamais doigts d’escamoteurs, de physiciens, de prestidigitateurs, comme on dit aujourd’hui, ne tinrent les caries avec plus de science.
Toutes les fois que les caries étaient aux mains de M. Macaire, il préludait par cette formule : — quinte, quatorze, et le point.
Le célèbre baron prenait à son tour les cartes, et répliquait par la formule semblable : — quinte, quatorze, et le point.
A dix reprises, le même jeu revenait et passait de droite à gauche.
Par intermittence , et pour éloigner tout soupçon de manœuvres illicites, M. Macaire se contentait de soixanter son adversaire.
Et le noble adversaire, connaissant les convenances chevaleresques du jeu, soixantait à son tour son terrible antagoniste.
La partie aurait pu durer jusqu’à la fin du monde et des jeux de caries, sans qu'un avantage réel existât au profit d’un des joueurs.
Aussi ces deux grands athlètes se levèrent-ils électrisés par un mouvement d’admiration mutuelle, et s’élancèrent-ils dans les bras l’un de l’autre, jurant, comme ces preux des temps héroïques, qu’on ne les verrait plus s'aventurer dans la même lice.
Heureusement pour M. Robert-Macaïre , il ne trouva pas toujours sur son passage des praticiens aussi habiles. Sa bonne étoile lui devait la rencontre d’adversaires d'une classe plus infime. M. Macaire avait en outre avisé aux moyens de corriger la fortune et de se mettre à l’abri des caprices de la déesse. Dans ses théories sur le jeu, il avait pensé à utiliser la présence de Bertrand , et il était arrivé à faire fonctionner ce fidèle ami comme un télégraphe bipède, dont les signaux n’étaient compris que de celui au profit duquel ils s’exécutaient.
Dans une partie d’écarté, Bertrand était toujours dans le camp des adversaires de son ami. C’est lui qui se montrait le parieur le plus exalté; il assurait que depuis un mois qu’il jouait contre son ami, il avait déjà gagné un demi-million : — C’est incroyable, disait à la galerie l’ami Bertrand, qui s’intitulait monsieur de Saint-Bertrand, c’est incroyable qu’un homme comme M. Macaire, qui réussit dans toutes ses entreprises, soit aussi malheureux à l’écarté.
Un des parieurs n’oubliait pas de dire : — Malheureux au jeu, heureux en femmes !
Et Macaire souriait.
Puis, le tapis se couvrait d’or; un provincial ou un notaire vieille roche se mettait en face de Macaire, M. de Saint-Bertrand se tenait debout vis-à-vis de M. Macaire , l’œil attentif et fixe; la partie s’engageait.
Presque toujours M. Macaire, avant de commencer, faisait une courte allocution à la galerie : il parlait des vertus nécessaires à un joueur; il demandait à chacun de ses amis ou de ses adversaires, le courage pour la mise au jeu, le sang-froid dans le combat , la modestie après la victoire, le calme après la défaite. — Le plus beau joueur que j’aie vu de ma vie, disait l’orateur, est sans contredit M. de Saint-Bertrand : il perdrait, sans sourciller, jusqu’à son vêtement le plus nécessaire. Il est juste de dire qu’il vous gagnerait aussi jusqu’à votre gilet de flanelle sans laisser parai-
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ire sur sa figure aucune empreinte d amour-propre. Voila, Messieurs, comme il faut être au jeu.. .
Bertrand s'inclinait à peine au souffle de l’éloge de son illustre ami ; une seule pensée le préoccupait : c’était de remplir, h la satisfaction du grand maître, son emploi mimique.
Les cartes données, l’œil de Macaire lançait un rayon horizontal à l’œil de Bertrand; l’œil de Bertrand avait déjà lancé un rayon vertical sur le jeu de l’adversaire de Macaire. Si M. Macaire avait, par hasard, donné beau jeu, et notamment le roi d’atout, Bertrand se sentait pris soudain par une douleur rhumatismale : — Nous aurons de l’eau demain, disait-il, je sens mes douleurs...
Macaire comprenait ce langage allégorique.
Quand Macaire éternuait, si Bertrand lui disait : Dieu vous bénisse ! cela signifiait que l’adversaire avait en main deux atouts par le valet. Ce refrain :
Gentille Annette S’en va seulette,
ce refrain, modulé par Bertrand, signifiait que la dame d’atout était seule dans le jeu du voisin.
A l’aide d’un service de signaux aussi bien organisé, il eût été difficile de perdre la partie. Robert-Macaire, après huit ou dix passes, se levait, saluait son adversaire de ce mot historique : Honneur au courage ! et il ajoutait: et au talent malheureux !
Bertrand n’était pas toujours dans les lignes ennemies ; la manœuvre eût été tôt ou tard signalée; souvent il passait dans le camp de son associé : c’était lui qui se chargeait de régulariser les mises et de distribuer les primes aux gagnants. Il avait pour habitude de ne jamais mettre au jeu, cela simplifiait sa comptabilité particulière, quoique toujours ça embrouillât la comptabilité générale, au moment du partage. Alors le rôle du renard cessait, celui du lion commençait : dans le doute, M. Macaire prenait l’argent sous sa protection, il le couvrait de sa large main et procédait au partage.: Doucement, doucement, Messieurs! disait-il. Nous avons cent louis; il m’en revient quatre-vingts, dix-huit à M. le comte de Saint-Bertrand ; restent deux , et vous êtes quinze pour les réclamer. . . . C’est singulier, ces éternelles réclamations!! Vraiment, on ne peut pas se tromper comme ça... Que diable, Messieurs! nous sommes tous d’honnêtes gens; arrangez-vous, partagez vous ces deux louis; ne faisons pas de scandale !
Paris, chez ALBERT, galerie Vcro-Dodat.
Typographie LaCRaVPï et Ccmp., rue Damiette, ?.
Hobcrt-itlaiairc fait au même.
Le jour des confidences était arrivé ! Robert-Macaire avait fait sa confession à la belle Éloa, sa légitime épouse. Celle-ci lui avait demandé de faire cesser, à l’aide d’un à-compte, les cris périodiques et exaltés d'une marchande de modes qui réclamait le prix d’un oiseau de paradis pris à crédit dans son magasin.
Robert-Macaire avait dit :
— Éloa, il serait de mauvais goût, et même improbe, de vous abuser plus longtemps sur ma fortune privée ; il serait fastidieux de vous faire attendre le dénouement de cette intrigue, qui prouve que monsieur votre père, en vous donnant à moi, a montré qu’il était affecté d’une complète myopie. Je ne possède aucune valeur territoriale ou patrimoniale. Depuis
Dieu , à qui je dois la vie, et vous, Éloa, à qui je dois le bonheur, je dois à tout le monde et dans tout le monde. Payer un oiseau de paradis me serait aussi difficile dans ce moment que de vous offrir pour un décime de pâte ferme. L’avenir est lourd des trésors qu’il m’apportera, mais le présent ne me donnerait pas un à-compte de cinq centimes sur ce fonds.
— C’est une abomination ! avait dit Éloa.
— O Éloa ! je vous en prie , avait répliqué Macaire , restons-en là ; je veux bien me mutiler la poitrine à coups de poing, par acte de contrition; mais ces reproches, je ne veux pas les ouïr d’une bouche de femme. Ce que j’ai promis à monsieur votre père, je ne le donne pas, c’est vrai ; mais ce que j’ai promis au magistrat qui nous a unis, et au prêtre qui a bénit notre union, je l’ai solennellement et pieusement tenu. J’ai promis d’être votre appui , votre maître; j’ai promis de donner mon nom à nos enfants, de me regarder comme le chef de la communauté, qui seul a le droit de vendre, aliéner, hypothéquer : eh bien ! Éloa , aujourd’hui je vous donne une preuve d’amour et de confiance : je vous autorise à aliéner, hypothéquer une de vos nombreuses propriétés. Par exemple, quand vous aurez payé votre oiseau de paradis, vous me remettrez l’excédant des capitaux.
— Je demande à répondre, avait dit Éloa.
Robert-Macaire avait répliqué : — Éloa , ma bien-aimée Éloa , vous avez la parole ; parlez , fille du baron de Wormspire !
— C'est justement là où je vous attendais. Vous avez dû lire dans les vieux contes, ou dans les journaux, que plus d’une fois il est arrivé qu’une jeune fille ne soit pas la fille de l’auteur de ses jours; souvent on vous change en nourrice ; souvent des faiseurs de tours vous enlèvent , parce qu’ils croient que vous avez des dispositions pour faire le saut du cerceau et pour avaler des couleuvres et des sabres-poignards.
— Où voulez-vous en venir, Éloa?
— Il arrive souvent qu’ après les débuts, le directeur de la troupe , s’apercevant du peu de disposition de l’élève, refuse de l’engager, et cherche à s’en dégager en l’abandonnant le soir sur une grande route.
— Eh bien?
— Eh bien! j’ai débuté dans le cerceau, j’ai avalé des reptiles ; enfant abandonnée , j’ai eu au théâtre comme dans la vie des débuts malheureux; un monsieur, qui ne s’appelait pas plus Wormspire que vous, m’a prise par charité; j’ai fait son ménage par reconnaissance; plus tard, je l'ai appelé papa; plus tard vous êtes venu et je vous ai appelé mon mari. Mais vous voyez qu’il ne faut pas beaucoup compter sur ma famille à propos de la coiffure à oiseau mouche.
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CUn4 \)lbuA4Puje J'iSLiycpil.
(p )\® Eli1 quoi, Eloa 1 v — ' ] de voire père !
vous îu avez Irompé . Vous n'êies pas la fille K Son litre de comte n est qu'un conte 1 . . . . Vos cliàieaux sont des charôes voire immense fortune estime Immense if \blaoue. 1 !...... . ' ' 1 '
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C'est -à- dire que ie suis refait comme un sim1
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CVl4t(/<4u6es£'/ ya/r' Ÿcso e/traitf/
— Mais, Éloa , vous me donnez là , et vous vous donnez en même temps un bien vilain chapeau !
— Je ne suis pas au bout de mes révélations. Quant à l’article de ma fortune , la fortune d’une femme , ce sont ses vertus , ses qualités ; mon père adoptif m’a nourrie avec ces idées-là.
— C’est pour cela, Éloa, que vous êtes considérablement dénuée d’embonpoint. Mais la terre de Riche-Castel , le domaine de Blaguerive, dont il est fait mention dans notre contrat?
— Connais pas.
— Monsieur votre père supposé m’avait parlé d'innombrables troupeaux couvrant d’immenses pâturages ; il avait des fabriques , des machines à vapeur de la force de mille chameaux ; il attendait des successions des Amériques méridionale et septentrionale ; il était intéressé dans les sucreries des deux mondes ; il était à la fois dans la canne et dans la betterave !
— C’est vous qui êtes dedans.
— Et le notaire qui a fait ces actes, qui a rédigé nos accords mutuels?
— C’était un ancien chef de claque retiré ; il a fait cela comme une charge, et pas autre chose.
— Alors, le magistrat municipal , le ministre des autels, étaient aussi deux êtres imaginaires, deux puissances de contrebandè! Le mariage n’existe pas; je suis dans le célibat comme ci-devant; je redeviens libre comme le pierrot, ou comme l’oiseau mouche de la marchande de modes, avant qu’il ornât le chapeau cause primitive de toutes ces infernales révélations ! Nous ne sommes pas époux , Éloa. . . .
— Le prêtre et monsieur le maire y ont passé pour de bon , monsieur Macaire; nos liens sont légitimes; notre nœud restera tel qu’il est, quoiqu’il puisse vous sembler un nœud dur.
— Ne faites donc pas de calembours, Éloa. Je serais obligé d’invoquer l'article qui me donne droit sur vous pour vous empêcher de faire un si étrange abus des facéties de la langue dans des circonstances aussi graves.
Eh quoi, Éloa! vous m’avez trompé?... vousn’êtes pas la fille de votre père, son titre de comte n’est qu’un conte!... vos châteaux sont des charges..., votre immense fortune est une immense blague !
O tempora ! ô mores !
C’est-à-dire que je suis refait comme un simple jobard....
Paris, chez AUBERT, galerie Véro-Dodat.
Typographie Lacrampk et Comp., rue Damiette, 2.
Kabert-iîlacaire mïùique.
Robert-Macaire se réveilla un matin en sursaut; son bon génie lui avait envoyé une révélation surhumaine qui devait le mettre sur la route de la fortune.
u Jusqu a présent, lui avait dit son ange gardien, quand les industriels ont crié aux capitalistes : Nous sommes des honnêtes gens que l’intérêt ne guide en rien , nous donnons notre génie et notre intelligence pour un simple boni de cinq pour cent, nous ne prélevons aucune indemnité pour nos veilles et pour le sang que le travail brûle dans nos veines , les capitalistes ont dit aux industriels : Vous êtes des blagueurs! et à l’exception de quelques rentiers du Marais, et de quelques centaines de cuisinières, les placeurs n’ont pas mordu «à l’hameçon.
<( il faut se lancer dans d’autres voies. L’espèce humaine est frappée d’incrédulité depuis longues années; il est de règle générale de douter de son prochain. On n’a pas ajouté croyance à ceux qui ont dit : Nous sommes honnêtes, et vous êtes pauvres ; nous allons vous faire riches, et nous ne cesserons pas d’être vertueux ; on ne croira pas davantage ceux qui diront le contraire , et alors le succès de ces derniers est assuré. Par exemple , on a affiché sur tous les murs des promesses de bénéfices : à ton tour, affiche des espérances de ruine. »
Macaire comprit toute la portée d’un tel avertissement, et le lendemain il fit placarder des affiches monstres, sur lesquelles on lut .
A toutes les personnes qui ont des capitaux à perdre.
Pour cent francs, un centime et quart à manger par douze heures. — En voilà des rentes ! ! !
Principes nouveaux : Nous divisons l’intérêt en centimes, et par heure.
En voilà de l invention !!!
Garanties offertes aux actionnaires : Le gérant prendra 1 argent de la société et en déposera une partie à la Banque. — En voilà une Banque ! ! !
Capital... : Nous ne le disons pas; il faut le voir pour le croire.
En voulez -vous de l'industrie? en voila!!!!
Les regards se portèrent sur ce singulier placard , et les premiers qui en eurent connaissance raisonnèrent ainsi : — Il faut qu un homme soit bien certain de sa spéculation, pour publier hautement qu elle est mauvaise. En annonçant une perte, c'est dire aux capitalistes : Gardez votie argent, ne l’apportez pas à ma caisse; or, il n est pas naturel qu un homme dise cela dans l'ordre actuel des idées financières; s il lâche ce mot , c’est qu’il a peur que le public se rue dans ses comptoirs et le force
d’accepter des capitaux. .
— Voyez , se dit le lecteur, jusqu’où l’industriel a poussé le génie : il
veut même qu’on doute du dépôt de l’argent à la Banque !
En divisant l’intérêt en centimes, et par heure, il cherche à effrayer les intelligences qu’un calcul aussi minutieux peut rebuter. M. Macaire aura beau dire et beau faire, lui seul aura mes économies , lui seul aura mes capitaux...
Ce que Bobert-Macaire avait prévu , ce que son bon ange avait prédit arriva: il y eut foule dans ses bureaux; on fit queue sur ses escaliers ; il fut obligé de mettre deux invalides sans bras à sa porte. M. Macaire avait encore son idée en agissant ainsi : il ne voulait pas laisser croire à qui que ce fût qu’une autre main que la sienne pût recevoir 1 argent des
actionnaires.
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qui ONT DES CAPITAUX A PERDRE.
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Les placeurs qui arrivaient saluaient le chef de l'établissement industriel par ces mots : — Monsieur, nous avons de l’argent à perdre , et nous vous donnons la préférence; et ils souriaient ironiquement.
M. Macaire répondait avec llegme : — Messieurs, vous ne pouvez mieux vous adresser qu’à moi; je vous jure sur l’honneur que votre confiance ne sera pas trompée.
Puis il entrait dans le détail de quelques-unes des opérations qu’il allait tenter.
Il détaillait les chances de perles avec le même enthousiasme qu’un autre aurait poétisé les chiffres des bénéfices présumés.
— Messieurs! disait-il , j’ai inventé un nouveau papier minérali-végétalico-animal ; il est également bon pour l’impression et pour la correspondance : il a une qualité essentiellement utile, il est doué d’une propriété telle, qu’au bout de cinq minutes, l’encre dont il a été chargé disparaît : vous achetez, par exemple, un mauvais roman, vous rentrez chez vous, et vous avez un volume de papier blanc ; vous écrivez une lettre d’amour à une dame, le mari saisit l’épîlre, et quand il l’ouvre, il ne trouve qu’une feuille pâle et virginale exemple de toute souillure ; vous faites un billet ou une lettre de change à un créancier, il met l’effet dans son portefeuille , et quand il le relire il est pur comme le papier qui vient de naître.
Il y a dans le monde tant de gens qui ont intérêt à effacer ce qu’ils ontécrit, que nous ne pouvons manquer de vendre quelques feuilles de notre produit. Il est vrai qu’il y a beaucoup plus de personnes qui ont intérêt à ce que les écrits restent , et voilà précisément ce qui donnera des chances de non-succès à l’opération.
En outre de cette affaire , nous avons les maisons en moellons creux : tout porte à croire qu’elles seront accueillies avec défaveur; nous avons les voitures versables qui n’arrivent jamais à destination; les corsets anti-orthopédiques qui rendent les jeunes filles contrefaites, les fusils à triple percussion, qui n’abattent pas le gibier, mais qui tuent toujours le chasseur.
Enfin, Messieurs, si les moyens de ruine manquaient, je compte sur mon imagination et sur la vôtre pour ne pas me faire manquer à mon mandat.
Les actionnaires, ne croyant pas un mot de ce nouveau genre de ré clame, versent leurs fonds.
Un an après, ils s’aperçoivent que M. Macaire était loin d’être un blagueur.
Paris, chez Aubert, galerie Vero-Dodat.
Typographie Lacrampe el Comp., nie Damiette, 2.
Habert-JHacaire en partie be plaisir,
Robert-Macaire et Bertrand , dans une de leurs excursions extramuros, se désaltéraient dans une guinguette dont la distribution intérieure et l’aspect au dehors leur rappelaient la poétique auberge des Adrets, cette oasis où les deux amis firent une halte qui marqua dans leur existence chevaleresque.
Le ciel leur réservait une imitation de l’épisode du gendarme ; Robert- Macaire comprit sa position.
11 laissa donc approcher le gendarme jusqu’à portée de la voix, et fredonna sa chanson favorite, ode inspiratrice qui amenait toujours après elle une ruse ingénieuse ou un mot heureux.
Robert-Macaire fredonnait donc :
Gentille Annette,
S’en va seulette Sous la coudrette ,
Chanter le Robin des Bois;
et il faisait le point d’orgue historique sur le mot
Pourquoi ?
Bertrand, apercevant l’ombre du chapeau à cornes de la maréchaussée, dit à Macaire : -J- Sais-tu qu’est-ce qui avance?...
— Qu’est-ce qui s’avance? répond Macaire... ; parbleu! c’est le printemps... ; et il continue :
C’est pour savoir si le printemps s’avance...
Le gendarme s'est avancé plus vite que le printemps, et un physionomiste n'aurait pas eu la peine de demander à la maréchaussée ses intentions en cette circonstance ; cette formule : Votre passe-port, s’il vous plaît, était écrite en lettres tricolores sur la figure du gendarme. Macaire feignit de ne pas savoir lire.
— Vous voici en voyage de bonne heure, Messieurs, dit le gendarme, qui dédaigna l’exorde ex abrupto, et préféra l’exorde par insinuation.
— Comme vous voyez, gendarme
Quand on fut toujours vertueux On aime à voir lever l’aurore
Lève-toi donc , Bertrand, et offre ta chaise à Monsieur !
— Ne faites pas attention , dit le gendarme.
Bertrand répète : — Ne faisons pas attention.
— Sans être trop curieux, pourrais-je vous demander, Messieurs, à qui j’ai l’honneur de parler?
— Comment donc, gendarme! vous êtes voyageur comme nous, vous êtes un hôte des voies et chaussées , vous devez aimer à vous instruire : vous cherchez à connaître l’homme, etre si difficile à connaître, car la variété infinie des costumes, la nuance multiple des ornements de toilette, jettent de la confusion dans le classement des genres, c est-à-dire des individus. Il y a longtemps que la saine raison réclame un vetement spécial pour chaque fraction de la société. Il n y a que la magistrature et
Nous sommes actionnaires de l'Institut agricole et archi-a>(!lGdu Coetbo, - ^0^^ ^0 du Phpono ‘Cwifyeq de feu la Société sanitaire, des Mors-Lycos, du papier^ de sûreté les voleurs, de la îMx««W, journal très politique etd (' r' " d'autres opérations philantropiques, nous venons de ] *’
Dividendes et nous les mandeons en parties de plaisir
T&iè foule d autres operations philantropiques, nous venons de toucher nos V1 ^
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Garçon, encore un sou de fromaoe
messieurs les militaires qui portent avec eux leur enseigne; et encore les juges la déposent-ils en sortant du prétoire.
— Prétoire!... dit Bertrand étonné.
— Voici Bertrand qui reste là stupéfié, faute de comprendre ce mot! Prétoire vient du subslanlif masculin préteur : le prêteur était un juge de la police correctionnelle de Rome; son siège, sa table, son bureau, enfin, son établissement complet se nommait prétoire. On pourrait croire aussi que les juges se nommaient préteurs, parce que jadis, comme aujourd’hui , ils prêtaient aux accusés des intentions et des cascades qui n’étaient pas les leurs... — De même, dit Bertrand, qu’un juge d'instruction, dans son prétoire, nous prête des réponses que nous n’avons jamais faites. . .
Robert-Macaire allonge un violent coup de pied dans le tibia de Bertrand, et il se hâte de reprendre la conversation : — Je voudrais donc, dis-je, que chaque Français eût un costume qui dispensât le gendarme de demander les passe-ports. Par exemple, gendarme, dans l’état actuel des choses, je vous donne en cent, et même en mille, à deviner le rang que nous occupons dans la hiérarchie sociale. A notre costume de fantaisie, que mon ami Bertrand a peut-être un peu outré, on nous prendrait pour des négociants en contremarques.
— J'allais le dire, répliqua le gendarme.
— Vous auriez prouvé que vous avez du tact; mais vous vous seriez
abusé : nous sommes actionnaires d’un comice agricole et archi-colle, du physionatrape, de feu la société sanitaire, des mors-sûrs, du papier de sûreté pour les voleurs, de la Blague , journal très-politique, et d’une foule d’autres opérations philanthropiques; nous venons de toucher nos dividendes, et nous les mangeons en parties de plaisir... Garçon! encore un sou de fromage
Au moment où vous êtes arrivé, mon cher brigadier, nous nous occupions d’une importante amélioration pour laquelle nous comptons sur la 1 econnaissance des quadrupèdes contemporains : Nous avons mis à la retraite le fourrage en bottes ; nous mettons la luzerne et l’avoine au four, après avoir préalablement haché et pétri le tout ensemble; nous obtenons un pain-fourrage que nous destinons aux chevaux de la gendarmerie; nous ferons aussi des pains-son.
— Des pinsons, des petits oiseaux?
Non, gendarme, des pains de son : une flûte suffira pour le déjeuner d un cheval de trompette... Gendarme, à mon premier voyage, j irai casser une croûte avec votre cheval.
Le gendarme s’incline devant le génie des deux voyageurs, et oublie la question du passe-port. » jq ^
Taris, chez AUBERT, galerie Véro-Dodat.
Typographie Lacrampe et Comp., rue Damiette, 2.
TABLE
TEXTES DE MM
N03 1. — Macaire, banquier Louis IIUART.